[:fr]Bon déjà je me mets une épine dans la plume… Comment parler aux médias à l’heure où tout le monde parle si facilement « des médias », en mettant dans le même panier TF1 et France Culture, BFM et Le 1… On dit les médias comme on dit les politiques, comme d’autres disent les parisiens, les provinciaux, les gens des banlieues. Et comme nous adorons les modèles binaires, on ne voit que deux camps : d’un côté les médias alternatifs indépendants sur internet donc forcément diseurs de vérités et de l’autre les médias financés par les milliardaires donc forcément menteurs. La complexité du réel est effacée d’un trait.
Quand je m’adresse à vous, médias, je n’oublie pas qu’il y a des directeurs de rédactions inaccessibles et des indépendants qui se prennent des portes fermées ; des journalistes qui préparent leurs sujets et d’autres qui lisent des fiches préparées par les attachés d’émission ; des techniciens qui baillez parfois devant votre console ou derrière votre caméra ; des anciens dont le public est déjà conquis et qu’on voit partout, des nouveaux qui cherchent à conquérir un nouvel auditoire ; ceux qui n’ont que les lucarnes des programmations estivales et espèrent un jour être considérés digne d’entrer dans le sacro-saint programme de l’année, et les stars de l’information à qui tous les grands boulevards audiovisuels sont ouverts ; ceux qu’on envoie sur le terrain avec quelques heures pour couvrir un sujet, les pigistes qui travaillent des semaines et des mois sans espoir de réponse, les indépendants qui n’ont pas les moyens de faire du travail de terrain et finissent par relayer ce que d’autres médias ont déjà dit ; les grands médias des formats classiques, les nouveaux médias qui proposent d’autres formats, la presse dite alternative, les médias parisiens ; la presse régionale. Vous tous, diseurs du monde, qui devez accepter d’être rangés sous cette désignation, médias.
J’ai pu vivre des paysans et des cadres supérieurs, des ouvriers, des chômeurs, des étudiants, des retraités. Et partout j’ai toujours entendu parler des médias, associé à manipulation, ignorance, bourrage de crâne.
L’émergence des Gilets Jaunes avait posé à nouveau la question de l’information par les réseaux sociaux et des fausses nouvelles. Aujourd’hui on le retrouve dans la crise sanitaire. Bien des gens, « dégoûtés des médias » se tournent vers les réseaux sociaux, dont les algorithmes favorisent l’entre-soi. On veut aller chercher confirmation de ce qu’on ressent et de ce qu’on croit. Mais après tout, est-ce bien différent de quand on va acheter Le Figaro plutôt que Libération, qu’on écoute BFM plutôt que France culture ?
Je ne veux pas avoir à choisir entre une information non vérifiée, non filtrée, hiérarchisée uniquement par le buzz, et une information enfermée dans les cadres actuels de la grande presse. Je veux me donner le droit d’espérer que de cette crise émerge une remise en question profonde des médias par eux-mêmes. Notre pays mériterait un grand débat national et une concertation sur la presse.
La crise de la représentation est aussi la vôtre
Tout grand événement social soulève la question de son récit. Lors des élections présidentielles de 2017, la question s’est posée : la presse a-t-elle fabriqué un candidat ? Pendant le mouvement des Gilets Jaunes, on s’est demandé si les médias en avaient trop parlé ou avaient été trop complaisants. Mais vous, est-ce que vous leur donniez la parole, à ces invisibles, avant qu’ils aillent sur les ronds-points ? Car c’est vous, médias, qui créez les invisibles et les inaudibles, autant que vous créez les stars et les personnalités. S’il faut se mettre un gilet fluo sur le dos pour que vous daignez porter vos regards sur nous, c’est bien que la crise de la représentation touche autant nos institutions politiques que nos médias. Depuis le début de la crise sanitaire, vous avez aussi créé vos stars du covid et vos invisibles. Vous êtes libres de la manière dont vous posez un débat et des questions. Et pourtant vous l’avez fait comme toujours sous forme binaire : pour ou contre (la chloroquine, le port du masque, etc.). L’information étant devenue un spectacle, la simplification est plus vendeuse. C’est à cela que sont biberonnés les gens. Comment s’étonner après qu’ils adhèrent à des théories simplistes ?

Vous êtes-vous demandés si vos scores d’audience reflétaient un intérêt ou une habitude ? Combien de personnes allument la télévision ou la radio par habitude, combien vous écoutent sans écouter ? Quel avenir pour une station, une chaîne ou un journal qui ne parvient pas à intéresser les adultes de demain ?
Se remettre en question est une chance et un devoir
On sait qu’il ne suffit pas d’être journaliste dans un groupe détenu par quelques milliardaires pour ne pas avoir d’indépendance de la ligne éditoriale. Qu’on se souvienne que le scandale des Pentagone Papers a été révélé par le Washington Post, détenu par une grande famille qui se transmettait l’héritage de génération en génération. Et qu’on aille tout simplement faire un stage dans les rédactions pour s’en rendre compte. Mais la question de vos financements se pose, et devrait être posée pour ne pas être qu’un argument simplificateur de plus.
Beaucoup d’entre vous ont renoncé à rendre compte du réel en prenant le temps d’offrir une vision complexe et raffinée. Bien plus puissants qu’un interdit, c’est le manque d’encouragement, la peur de ne pas être protégé si on s’attaque à des sujets délicats, le conformisme, la course à la productivité, le manque de temps, qui ont fait leur oeuvre.
Les questions que nous nous posons, les sujets que nous traitons, sont piochés dans l’éventail de notre expérience du monde, dans notre histoire et notre héritage. Plus cette expérience est restreinte, plus votre liberté de traiter un sujet aura l’étendue d’un passage clouté. Ce que vous avez appris dans les écoles de journalisme, ce que vous voyez faire dans votre rédaction, ce que vous entendez dans d’autres, le quartier où vous vivez, si vous en sortez souvent, si vous parlez une seule langue ou plusieurs, si vous avez exercé d’autres métiers avant, si vous fréquentez des gens de différents milieux sociaux, si vous savez appréhender une réalité différente de la vôtre, tout cela peut jouer pour ou contre vous.
Vous allez me dire qu’il n’est plus, le temps des Denise Glaser à la télé, des Jacques Chancel à la radio, des Joseph Kessel dans la presse écrite. Et pourtant, je vous assure que les gens ont besoin de retrouver quelque chose du temps, de la profondeur et de l’audace que ces grands journalistes avaient. Nous avons la chance de vivre dans un pays où la remise en question est encouragée depuis l’école et régulièrement dans nos débats publics. Chacun peut, quelque soit son métier, s’arracher aux évidences pour interroger sa pratique. Pour vous, diseurs du monde, cette chance est peut-être bien un devoir.
La monoculture de l’information
On a souvent l’impression que bien des médias sont des champs de monoculture de l’information. Vous êtes capables pendant une semaine de ne presque plus parler du contexte post-attentat et de la difficile rentrée des enseignants, pour suivre millimètre par millimètre les élections d’un pays qui, lors de nos élections, ne doit pas passer le dixième de ce temps à décortiquer nos institutions. Vous êtes capables de nous parler pendant des semaines de l’héritage de Johnny ou du costume de Fillon. Vous êtes capables de relayer la mort odieuse de George Floyd parce qu’il a fait le buzz aux USA mais vous êtes incapables de relayer celle de Joyce Echaquan, autochtone québécoise morte d’une overdose de morphine sous les insultes racistes de ses infirmières au Québec, chez nos cousins dont on se sent soit-disant proches.
Et à force de marteler, vous orientez les préoccupations des gens et entretenez ce qu’ils ignorent. Franchement, si l’héritage de Johnny n’avait pas été traité, pensez-vous que des millions de personnes auraient été courir au Tribunal de Grande Instance de Paris avec un maillot fluo pour dénoncer l’invisibilité de leur star ?
Nous savons que la presse est une industrie. Comme l’agro-alimentaire, comme l’industrie du spectacle, elle cherche à produire vite et beaucoup. C’est de cela dont nous sommes malades. Vous êtes à l’image de notre société. Comme tout le monde, vous n’avez le temps de rien, vous courez après un sujet, sitôt bouclé un autre à ouvrir. Vous devez produire vite avant les autres, remplir les colonnes et faire circuler les contenus. Les coupures de budget exigent de vous toujours plus de travail en moins de temps. Et pourtant, ceux parmi vous qui attendent de voir émerger une voiture aux vitres teintées dans la cour d’un ministère pour récolter une déclaration que tous les autres médias auront, les bras engourdis à force de tenir caméras et micros, ne seriez-vous pas mieux quelque part en France, à frapper à la porte de ceux que personne ne guette jamais ? 
Envisager autre chose
J’en ai rencontrés, des journalistes de la grande presse. Combien de fois je les ai entendus résignés à travailler pour des émissions à laquelle ils n’accordent aucune valeur, parce qu’ils se sont épuisés à proposer de sujets qui n’étaient jamais retenus ? Combien de fois ai-je entendu ceux qui ont connu d’autres époques dire c’était bien plus libre et bien plus facile quand j’avais ton âge ? Combien de pigistes voient leur job alimentaire devenir travail à temps plein à mesure qu’ils se voient refuser leurs propositions sur ce qui les intéresse vraiment ? Combien d’indépendants mettent tout en berne pour couvrir un sujet, se déplacent à leurs frais, travaillent des semaines, pour des reportages qui ne verront jamais le jour ? Combien de jeunes journalistes arpentent les halls des festivals pour tenter d’approcher leurs pairs, et se retrouvent entre eux dans les couloirs ? Combien parmi vous font finalement partie de ces invisibles ?
La presse alternative francophone est riche et foisonnante. Sur internet, des médias émergent avec leurs styles et angles différents. De minuscules équipes de gens coincés derrière leur ordinateur, qui doivent d’abord séduire leur public avant de songer à se rembourser et peut-être à se dégager un salaire, en leur demandant l’aumône d’une aide financière. Des médias qui ont du mal à s’organiser, car ils comptent le plus souvent d’abord sur le bénévolat et la volonté de chacun.
Plutôt que de créer deux entités entre ces médias indépendants et les médias traditionnels, pourquoi ne pas collaborer ? Pourquoi ne pas inviter régulièrement des youtubeurs et des médias d’internet à venir s’exprimer à des micros, présenter un point de vue et recevoir de la contradiction ? C’est en entretenant cette frontière entre deux mondes qu’on crée les conditions de la défiance.
Les Français ont soif, vos micros sont des cruches
Les Français ont soif de se parler et de s’entendre raconter autrement. Si je vous le dis, ce n’est pas une analyse faite derrière mon écran. C’est un constat que j’ai pu faire sur le terrain, en allant dans plus de 300 lieux différents des quatre coins du pays. Dans la yourte d’un artisan, dans la villa d’un médecin, dans l’appartement en centre-ville d’un ingénieur, dans le caveau d’un vigneron, dans le café associatif d’un quartier, dans la ferme d’un paysan, dans une bibliothèque, une école, un théâtre, quelqu’un invite ses amis, ses voisins, ses collègues. Jeunes, retraités, adolescents, employés, indépendants, chefs d’entreprise, étudiants, chômeurs, voisins, collègues, membres d’une même famille, tous ont soif de se parler de la société qu’ils souhaitent et de ce qu’on nous raconte sur le monde.
C’est à cette soif que vous pouvez répondre, vous médias. Proposez-nous autre chose. N’attendez pas que la demande soit formulée. Il y a un besoin, mais il n’y aura pas de demande. Et pourtant il y aura une réponse, plus forte que vous l’imaginez.
Imaginez un mois d’expérimentation médiatique, où l’invité d’un entretien aurait soudain le temps de dérouler sa parole, et où la liste imperturbable de questions serait remplacée par une formidable capacité à rebondir, à creuser, à interpeler ; où les résultats sportifs qui clôturent le journal serait remplacé par une initiative citoyenne originale ; où les adolescents, adultes de demain, que l’on confine dans des programmes stéréotypées, seraient invités à assister à une émission régulière et auraient un petit temps pour commenter, où les pigistes toujours isolés derrière leurs écrans seraient invités à participer à une réunion de rédaction, juste pour se sentir faire partie de quelque chose ?
Parlez-nous de ce qui ne se voit pas, de ce qui ne se raconte pas, de la solitude et des espérances, des combats et des inventions. Sortez de l’événement, racontez-nous des histoires, des situations. Ne soyez pas ce qui me conforte mais ce qui me remet en question, ce qui m’ouvre à ce que je ne connais pas, ce qui m’interpelle. Faites-moi espérer. Ne m’attribuez pas un profil d’après mon âge ou ma catégorie sociale. Daignez répondre à ceux qui vous écrivent ! Comment pouvez-vous prétendre raconter le monde, vous qui êtes à ce point inaccessibles ?
Que vous soyez indépendants ou dans une rédaction, que vous travailliez seul ou en équipe, que vous soyez journaliste d’information, d’investigation, de la presse quotidienne, régionale ou parisienne, votre travail est magnifique et essentiel. Il mérite donc notre plus profond respect et notre plus intransigeante critique.
[:en]Je n’ai pas encore écrit un mot que déjà cette lettre me pose question. On se croirait devant une dissertation au lycée, où toute la problématique est dans la manière de poser le sujet. Je veux écrire une lettre aux médias. Mais que veut dire les médias ? On dit les médias comme on dit les politiques, comme d’autres disent les parisiens, les provinciaux, les gens des banlieues.
Quand je dis Vous, médias… je n’oublie pas qu’il y a vous, directeurs de rédactions à la porte inaccessible et vous enquêteurs qui rencontrez tant de portes fermées ; vous qui choisissez et préparez vos sujets et vous qui lisez des fiches préparées par les attachés d’émission, vous les techniciens qui baillez parfois devant votre console ou derrière votre caméra ; vous les anciens dont le public est déjà conquis, vous les nouveaux qui cherchez à conquérir un nouvel auditoire ; vous qui n’avez que les lucarnes des programmations estivales et espérez un jour être considéré digne d’entrer dans le sacro-saint programme de l’année, vous les stars de l’information à qui tous les grands boulevards audiovisuels sont ouverts ; vous qui êtes envoyés sur le terrain avec quelques heures pour couvrir un sujet, vous les pigistes qui travaillez des semaines et des mois sans espoir de réponse ; grands médias des formats classiques, nouveaux médias qui proposez d’autres angles et d’autres formats, presse dite alternative, médias parisiens ; presse régionale. Vous tous, diseurs du monde, qui devez accepter d’être rangés sous cette désignation, médias, comme d’autres sont appelés intellectuels, habitants des cités ou SDF. Car les étiquettes et les mythes agissent bien dans le réel.
Aux quatre coins de la France, chez les paysans comme chez les cadres supérieurs, chez les ouvriers, les chômeurs, les étudiants, les retraités, j’ai toujours entendu parler des médias. Et vous vous en doutez, à ce terme est associé manipulation, ignorance, bourrage de crâne. Fallait-il attendre la violence et la haine qui s’expriment aujourd’hui envers les journalistes pour s’interroger ?
L’émergence des Gilets Jaunes a posé à nouveau la question de l’information par les réseaux sociaux et des fausses nouvelles. Bien des gens, « dégoûtés des médias » se tournent vers les réseaux sociaux, dont les algorithmes favorisent l’entre-soi. Comme souvent en France, on se retrouve dans une alternative binaire. Moi je ne veux pas avoir à choisir entre une information non vérifiée, non filtrée, hiérarchisée uniquement par le buzz, et une information enfermée dans les cadres actuels de la grande presse. Je veux me donner le droit d’espérer que de cette crise émerge une remise en question profonde des médias par eux-mêmes. On nous parle de Débat National. Pourquoi ne pas lancer un débat national sur la presse ?
On parle beaucoup du traitement médiatique des Gilets Jaunes: les médias ont-ils trop parlé des GJ, ont-ils été trop complaisants ? Mais vous êtes-vous demandés si vous leur donniez la parole, à ces invisibles, avant qu’ils aillent sur les ronds-points ? Car c’est vous, médias, qui créez les invisibles et les inaudibles, autant que vous créez les stars et les personnalités. S’il faut se mettre un gilet fluo sur le dos pour que vous daignez porter vos regards sur nous, c’est bien que la crise de la représentation touche autant nos institutions politiques que nos médias.
La crise de la représentation est aussi la vôtre
Face aux dérives des réseaux sociaux et des fausses nouvelles, on entend dire qu’il faut faire plus de pédagogie notamment auprès des jeunes sur l’information, et qu’il faut exiger de Facebook des contrôles plus stricts. Soit. Mais vous êtes-vous demandés si au quotidien, vous représentiez ces petits artisans, commerçants, ouvriers, employés, retraités, ces gens des campagnes et de périphéries, sur qui maintenant vous faites des reportages pour courir après l’actualité Gilets Jaunes ? Certaines rédactions pourront brandir des émissions consacrées à eux – comme s’ils étaient une catégorie à part de la population. Mais quelle part ont-ils, à quelles horaires, pour combien de temps consacré au divertissement, aux stars, au spectaculaire, à des invités que nous entendons toujours partout. Où est passé chez vous l’envie de montrer ce que personne d’autre ne montre ? 
Vous êtes-vous demandé si vos scores d’audience reflétaient un intérêt ou une habitude ? Combien de personnes allument la télévision ou la radio par habitude, combien vous regardent sans vous croire, combien vous écoutent sans écouter ? Quel avenir pour une station, une chaîne ou un journal qui ne parvient pas à intéresser les adultes de demain ? Bien sûr, vous êtes soumis au dictat de la productivité et de la quantité.
Se remettre en question est une chance et un devoir
Tout grand événement social soulève la question de son récit. Ce fut le cas lors des dernières élections présidentielles. La presse a-t-elle fabriqué un candidat, a-t-elle sapé un autre ? Comment une presse détenue par 10 milliardaires peut-elle demeurer indépendante ? Les Français aiment les questions binaires. La réalité est évidemment plus nuancée et moins sexy. Bien sûr, il ne suffit pas d’être possédé par un milliardaire pour y être assujetti, mais le manque de liberté ne se mesure pas à un l’interdit explicite. Le manque d’encouragement, la peur de ne pas être protégé si on s’attaque à des sujets délicats, le conformisme, œuvrent à l’autocensure qui est bien plus puissante que l’interdit.
Nous ne sommes pas des bulles isolées qui agissent indépendamment de tout contexte. Les questions que nous nous posons, les sujets que nous traitons, sont piochés dans l’éventail de notre expérience du monde, dans notre histoire et notre héritage. Plus cette expérience est restreinte, plus votre liberté a l’étendue d’un passage clouté. Ce que vous avez appris dans les écoles de journalisme, ce que vous voyez faire dans votre rédaction, ce que vous entendez dans d’autres, le quartier où vous vivez, si vous en sortez souvent, si vous parlez une seule langue ou plusieurs, si vous avez exercé d’autres métiers avant, si vous fréquentez des gens de différents milieux sociaux, tout cela trace l’étendue de cet éventail. Si toutes les écoles de journalisme valorisaient les recherches de longue haleine, le terrain, l’audace, le style, si on vous enseignait qu’il est plus intéressant d’aller chercher ce dont personne ne parle, vos choix seraient bien différents. Vous allez me dire qu’il n’est plus, le temps des Denise Glaser à la télé, des Jacques Chancel à la radio, des Joseph Kessel dans la presse écrite. Et pourtant, je vous assure que les gens ont besoin de retrouver quelque chose du temps, de la profondeur et de l’audace que ces grands journalistes avaient. Nous avons la chance de vivre dans un pays où la remise en question est encouragée depuis l’école et régulièrement dans nos débats publics. Chacun peut, quelque soit son métier, s’arracher aux évidences pour interroger sa pratique. Pour vous, diseurs du monde, cette chance est peut-être bien un devoir.
La monoculture de l’information
On a souvent l’impression que bien des médias sont des champs de monoculture de l’information. Vous êtes capables, pendant des semaines, de nous parler de l’héritage de Johnny. À force, cela devient un sujet de conversation, on en parle, on s’y intéresse, le temps de la bulle médiatique. Pourtant, si cette « nouvelle » avait été traitée avec plus de retenue, ou même – ô comble ! – pas du tout, croyez-vous que des millions de personnes auraient été courir au Tribunal de Grande Instance de Paris réclamer les explications qui leur manqueraient ?
Nous savons que la presse est une industrie. Comme l’agro-alimentaire, comme l’industrie du spectacle, elle cherche à produire vite et beaucoup. C’est de cela dont nous sommes malades. Vous êtes à l’image de notre société. Comme tout le monde, vous n’avez le temps de rien, vous courez après un sujet, sitôt bouclé un autre à ouvrir. Vous devez produire vite avant les autres, remplir les colonnes et faire circuler les contenus. Les coupures de budget exigent de vous toujours plus de travail en moins de temps. Et pourtant, tous ceux parmi vous qui attendent, les bras engourdis à force de tenir caméras et micros, de voir émerger une voiture aux vitres teintées dans la cour d’un ministère, ne seriez-vous pas mieux quelque part en France, à frapper à la porte de ceux que personne ne guette jamais ? Vous seriez les seuls, et ceux-là racontent bien plus notre pays que l’arrivée d’un ministre qui a déjà préparé pour vous ses mots son sourire ou son silence.
Combien de fois ai-je entendu des journalistes résignés à travailler pour des émissions à laquelle ils n’accordent aucune valeur, parce qu’ils se sont épuisés à proposer de sujets qui n’étaient jamais retenus car trop longs à traiter ? Combien de fois ai-je entendu ceux qui ont connu d’autres époques dire c’était bien plus libre et bien plus facile quand j’avais ton âge ? Combien de pigistes voient leur job alimentaire devenir travail à temps plein à mesure qu’ils se voient refuser leurs propositions ? Combien d’indépendants mettent tout en berne pour couvrir un sujet qu’ils connaissent bien, se déplacent à leurs frais, travaillent des semaines, pour des reportages qui ne verront jamais le jour ? Combien de jeunes journalistes arpentent les halls des festivals pour tenter d’approcher leurs pairs, et se retrouvent entre eux dans les couloirs ? Combien parmi vous font finalement partie de ces invisibles ?
Les Français ont soif, vos micros sont des cruches
Qui suis-je pour vous donner des leçons ou des conseils ? Personne. Je vous écris sans espoir, ni de réponse ni de sursaut. Je ne connais que de loin votre réalité. J’essaye juste de traduire ce que j’entends partout, une envie, une soif, qui se dit dans des confidences de fin de soirée, dans les silences qui suivent une timide confidence, dans des yeux qui soudain se mouillent, dans des hochements de tête, des mercis et des réticences. Je ne fais que vous inviter à pencher votre tête vers cette grande poitrine où cogne un pouls qui ne me laisse pas tranquille. Pour ça je n’ai que mes pauvres mots. Tant pis.
Les Français ont soif de se parler et de s’entendre raconter autrement. Si je vous le dis, ce n’est pas une analyse faite derrière mon écran. C’est un constat que je fais sur le terrain, et que bien d’autres font, car partout des gens expérimentent d’autres manières de se rencontrer, de débattre, d’informer et de vivre ensemble. Chacun avec ses outils ses moyens et son savoir-faire. [Petit aparté pour indiquer à certains lecteurs de ne pas se gaspiller leur énergie à m’accuser d’autopromotion. J’écris ce que je fais pour témoigner de ce que j’observe. Je vous remercie]. Depuis deux ans j’arpente le pays pour proposer des veillées citoyennes autour de portraits sonores de gens qui, partout en France, œuvrent à inventer d’autres manières de faire et de vivre. Dans la yourte d’un artisan, dans la villa d’un médecin, dans l’appartement en centre-ville d’un ingénieur, dans le caveau d’un vigneron, dans le café associatif d’un quartier, dans la ferme d’un paysan, dans une bibliothèque, une école, un théâtre, quelqu’un invite ses amis, ses voisins, ses collègues. Jeunes, retraités, adolescents, employés, indépendants, chefs d’entreprise, étudiants, chômeurs, voisins, collègues, membres d’une même famille, se mettent à se parler comme ils ne savent plus le faire, réunis non plus pour un divertissement ou une performance à accomplir, mais pour exprimer leurs peurs, leurs envies, leurs colères, et envisager ensemble une autre société.
C’est à cette soif que vous pouvez répondre, vous médias. Proposez-nous autre chose. N’attendez pas que la demande soit formulée. Il y a un besoin, mais il n’y aura pas de demande. Et pourtant il y aura une réponse, plus forte que vous l’imaginez. Les Français ont soif, et vos micros sont des cruches pleines. On nous parle de débat national. Qui n’aurait pas envie d’un débat national sur la presse ? Pourquoi ne partez-vous pas à la rencontre de vos auditeurs, de vos lecteurs, de vos spectateurs ? Vous réunir, entre médias concurrents et complémentaires, pour partager vos inquiétudes et vos envies. Ouvrir une boîte aux lettres pour que tous les employés des rédactions puissent anonymement s’exprimer. Inviter ponctuellement des pigistes à une réunion de rédaction pour laquelle ils collaborent, eux qui sont toujours isolés derrière leur écran.
Imaginez un mois d’expérimentation médiatique, où l’invité d’un entretien aurait soudain le temps de dérouler sa parole, et où la liste imperturbable de questions serait remplacée par une formidable capacité à rebondir, à creuser, à interpeler ; où les résultats sportifs qui clôturent le journal serait remplacé par une initiative citoyenne originale ; où les adolescents, adultes de demain, que l’on confine dans des programmes stéréotypées, seraient invités à assister à une émission régulière et auraient un petit temps pour commenter ?
Parlez-nous de ce qui ne se voit pas, de ce qui ne se raconte pas, de la solitude et des espérances, des combats et des inventions. Sortez de l’événement, racontez-nous des histoires, des situations. Ne soyez pas ce qui me conforte mais ce qui me remet en question, ce qui m’ouvre à ce que je ne connais pas, ce qui m’interpelle. Faites-moi espérer. Ne m’attribuez pas un goût d’après mon âge ou ma catégorie sociale. Apprenez-moi à aimer ce que je ne connais pas.
Que vous soyez indépendants ou dans une rédaction, que vous travailliez seul ou en équipe, que vous soyez journaliste d’information, d’investigation, de la presse quotidienne, régionale ou parisienne, votre travail est magnifique et essentiel. Il mérite donc notre plus profond respect et notre plus intransigeante critique.
Sarah Roubato a publié :
Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.
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Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?
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[:es]Je n’ai pas encore écrit un mot que déjà cette lettre me pose question. On se croirait devant une dissertation au lycée, où toute la problématique est dans la manière de poser le sujet. Je veux écrire une lettre aux médias. Mais que veut dire les médias ? On dit les médias comme on dit les politiques, comme d’autres disent les parisiens, les provinciaux, les gens des banlieues.
Quand je dis Vous, médias… je n’oublie pas qu’il y a vous, directeurs de rédactions à la porte inaccessible et vous enquêteurs qui rencontrez tant de portes fermées ; vous qui choisissez et préparez vos sujets et vous qui lisez des fiches préparées par les attachés d’émission, vous les techniciens qui baillez parfois devant votre console ou derrière votre caméra ; vous les anciens dont le public est déjà conquis, vous les nouveaux qui cherchez à conquérir un nouvel auditoire ; vous qui n’avez que les lucarnes des programmations estivales et espérez un jour être considéré digne d’entrer dans le sacro-saint programme de l’année, vous les stars de l’information à qui tous les grands boulevards audiovisuels sont ouverts ; vous qui êtes envoyés sur le terrain avec quelques heures pour couvrir un sujet, vous les pigistes qui travaillez des semaines et des mois sans espoir de réponse ; grands médias des formats classiques, nouveaux médias qui proposez d’autres angles et d’autres formats, presse dite alternative, médias parisiens ; presse régionale. Vous tous, diseurs du monde, qui devez accepter d’être rangés sous cette désignation, médias, comme d’autres sont appelés intellectuels, habitants des cités ou SDF. Car les étiquettes et les mythes agissent bien dans le réel.
Aux quatre coins de la France, chez les paysans comme chez les cadres supérieurs, chez les ouvriers, les chômeurs, les étudiants, les retraités, j’ai toujours entendu parler des médias. Et vous vous en doutez, à ce terme est associé manipulation, ignorance, bourrage de crâne. Fallait-il attendre la violence et la haine qui s’expriment aujourd’hui envers les journalistes pour s’interroger ?
L’émergence des Gilets Jaunes a posé à nouveau la question de l’information par les réseaux sociaux et des fausses nouvelles. Bien des gens, « dégoûtés des médias » se tournent vers les réseaux sociaux, dont les algorithmes favorisent l’entre-soi. Comme souvent en France, on se retrouve dans une alternative binaire. Moi je ne veux pas avoir à choisir entre une information non vérifiée, non filtrée, hiérarchisée uniquement par le buzz, et une information enfermée dans les cadres actuels de la grande presse. Je veux me donner le droit d’espérer que de cette crise émerge une remise en question profonde des médias par eux-mêmes. On nous parle de Débat National. Pourquoi ne pas lancer un débat national sur la presse ?
On parle beaucoup du traitement médiatique des Gilets Jaunes: les médias ont-ils trop parlé des GJ, ont-ils été trop complaisants ? Mais vous êtes-vous demandés si vous leur donniez la parole, à ces invisibles, avant qu’ils aillent sur les ronds-points ? Car c’est vous, médias, qui créez les invisibles et les inaudibles, autant que vous créez les stars et les personnalités. S’il faut se mettre un gilet fluo sur le dos pour que vous daignez porter vos regards sur nous, c’est bien que la crise de la représentation touche autant nos institutions politiques que nos médias.
La crise de la représentation est aussi la vôtre
Face aux dérives des réseaux sociaux et des fausses nouvelles, on entend dire qu’il faut faire plus de pédagogie notamment auprès des jeunes sur l’information, et qu’il faut exiger de Facebook des contrôles plus stricts. Soit. Mais vous êtes-vous demandés si au quotidien, vous représentiez ces petits artisans, commerçants, ouvriers, employés, retraités, ces gens des campagnes et de périphéries, sur qui maintenant vous faites des reportages pour courir après l’actualité Gilets Jaunes ? Certaines rédactions pourront brandir des émissions consacrées à eux – comme s’ils étaient une catégorie à part de la population. Mais quelle part ont-ils, à quelles horaires, pour combien de temps consacré au divertissement, aux stars, au spectaculaire, à des invités que nous entendons toujours partout. Où est passé chez vous l’envie de montrer ce que personne d’autre ne montre ? 
Vous êtes-vous demandé si vos scores d’audience reflétaient un intérêt ou une habitude ? Combien de personnes allument la télévision ou la radio par habitude, combien vous regardent sans vous croire, combien vous écoutent sans écouter ? Quel avenir pour une station, une chaîne ou un journal qui ne parvient pas à intéresser les adultes de demain ? Bien sûr, vous êtes soumis au dictat de la productivité et de la quantité.
Se remettre en question est une chance et un devoir
Tout grand événement social soulève la question de son récit. Ce fut le cas lors des dernières élections présidentielles. La presse a-t-elle fabriqué un candidat, a-t-elle sapé un autre ? Comment une presse détenue par 10 milliardaires peut-elle demeurer indépendante ? Les Français aiment les questions binaires. La réalité est évidemment plus nuancée et moins sexy. Bien sûr, il ne suffit pas d’être possédé par un milliardaire pour y être assujetti, mais le manque de liberté ne se mesure pas à un l’interdit explicite. Le manque d’encouragement, la peur de ne pas être protégé si on s’attaque à des sujets délicats, le conformisme, œuvrent à l’autocensure qui est bien plus puissante que l’interdit.
Nous ne sommes pas des bulles isolées qui agissent indépendamment de tout contexte. Les questions que nous nous posons, les sujets que nous traitons, sont piochés dans l’éventail de notre expérience du monde, dans notre histoire et notre héritage. Plus cette expérience est restreinte, plus votre liberté a l’étendue d’un passage clouté. Ce que vous avez appris dans les écoles de journalisme, ce que vous voyez faire dans votre rédaction, ce que vous entendez dans d’autres, le quartier où vous vivez, si vous en sortez souvent, si vous parlez une seule langue ou plusieurs, si vous avez exercé d’autres métiers avant, si vous fréquentez des gens de différents milieux sociaux, tout cela trace l’étendue de cet éventail. Si toutes les écoles de journalisme valorisaient les recherches de longue haleine, le terrain, l’audace, le style, si on vous enseignait qu’il est plus intéressant d’aller chercher ce dont personne ne parle, vos choix seraient bien différents. Vous allez me dire qu’il n’est plus, le temps des Denise Glaser à la télé, des Jacques Chancel à la radio, des Joseph Kessel dans la presse écrite. Et pourtant, je vous assure que les gens ont besoin de retrouver quelque chose du temps, de la profondeur et de l’audace que ces grands journalistes avaient. Nous avons la chance de vivre dans un pays où la remise en question est encouragée depuis l’école et régulièrement dans nos débats publics. Chacun peut, quelque soit son métier, s’arracher aux évidences pour interroger sa pratique. Pour vous, diseurs du monde, cette chance est peut-être bien un devoir.
La monoculture de l’information
On a souvent l’impression que bien des médias sont des champs de monoculture de l’information. Vous êtes capables, pendant des semaines, de nous parler de l’héritage de Johnny. À force, cela devient un sujet de conversation, on en parle, on s’y intéresse, le temps de la bulle médiatique. Pourtant, si cette « nouvelle » avait été traitée avec plus de retenue, ou même – ô comble ! – pas du tout, croyez-vous que des millions de personnes auraient été courir au Tribunal de Grande Instance de Paris réclamer les explications qui leur manqueraient ?
Nous savons que la presse est une industrie. Comme l’agro-alimentaire, comme l’industrie du spectacle, elle cherche à produire vite et beaucoup. C’est de cela dont nous sommes malades. Vous êtes à l’image de notre société. Comme tout le monde, vous n’avez le temps de rien, vous courez après un sujet, sitôt bouclé un autre à ouvrir. Vous devez produire vite avant les autres, remplir les colonnes et faire circuler les contenus. Les coupures de budget exigent de vous toujours plus de travail en moins de temps. Et pourtant, tous ceux parmi vous qui attendent, les bras engourdis à force de tenir caméras et micros, de voir émerger une voiture aux vitres teintées dans la cour d’un ministère, ne seriez-vous pas mieux quelque part en France, à frapper à la porte de ceux que personne ne guette jamais ? Vous seriez les seuls, et ceux-là racontent bien plus notre pays que l’arrivée d’un ministre qui a déjà préparé pour vous ses mots son sourire ou son silence.
Combien de fois ai-je entendu des journalistes résignés à travailler pour des émissions à laquelle ils n’accordent aucune valeur, parce qu’ils se sont épuisés à proposer de sujets qui n’étaient jamais retenus car trop longs à traiter ? Combien de fois ai-je entendu ceux qui ont connu d’autres époques dire c’était bien plus libre et bien plus facile quand j’avais ton âge ? Combien de pigistes voient leur job alimentaire devenir travail à temps plein à mesure qu’ils se voient refuser leurs propositions ? Combien d’indépendants mettent tout en berne pour couvrir un sujet qu’ils connaissent bien, se déplacent à leurs frais, travaillent des semaines, pour des reportages qui ne verront jamais le jour ? Combien de jeunes journalistes arpentent les halls des festivals pour tenter d’approcher leurs pairs, et se retrouvent entre eux dans les couloirs ? Combien parmi vous font finalement partie de ces invisibles ?
Les Français ont soif, vos micros sont des cruches
Qui suis-je pour vous donner des leçons ou des conseils ? Personne. Je vous écris sans espoir, ni de réponse ni de sursaut. Je ne connais que de loin votre réalité. J’essaye juste de traduire ce que j’entends partout, une envie, une soif, qui se dit dans des confidences de fin de soirée, dans les silences qui suivent une timide confidence, dans des yeux qui soudain se mouillent, dans des hochements de tête, des mercis et des réticences. Je ne fais que vous inviter à pencher votre tête vers cette grande poitrine où cogne un pouls qui ne me laisse pas tranquille. Pour ça je n’ai que mes pauvres mots. Tant pis.
Les Français ont soif de se parler et de s’entendre raconter autrement. Si je vous le dis, ce n’est pas une analyse faite derrière mon écran. C’est un constat que je fais sur le terrain, et que bien d’autres font, car partout des gens expérimentent d’autres manières de se rencontrer, de débattre, d’informer et de vivre ensemble. Chacun avec ses outils ses moyens et son savoir-faire. [Petit aparté pour indiquer à certains lecteurs de ne pas se gaspiller leur énergie à m’accuser d’autopromotion. J’écris ce que je fais pour témoigner de ce que j’observe. Je vous remercie]. Depuis deux ans j’arpente le pays pour proposer des veillées citoyennes autour de portraits sonores de gens qui, partout en France, œuvrent à inventer d’autres manières de faire et de vivre. Dans la yourte d’un artisan, dans la villa d’un médecin, dans l’appartement en centre-ville d’un ingénieur, dans le caveau d’un vigneron, dans le café associatif d’un quartier, dans la ferme d’un paysan, dans une bibliothèque, une école, un théâtre, quelqu’un invite ses amis, ses voisins, ses collègues. Jeunes, retraités, adolescents, employés, indépendants, chefs d’entreprise, étudiants, chômeurs, voisins, collègues, membres d’une même famille, se mettent à se parler comme ils ne savent plus le faire, réunis non plus pour un divertissement ou une performance à accomplir, mais pour exprimer leurs peurs, leurs envies, leurs colères, et envisager ensemble une autre société.
C’est à cette soif que vous pouvez répondre, vous médias. Proposez-nous autre chose. N’attendez pas que la demande soit formulée. Il y a un besoin, mais il n’y aura pas de demande. Et pourtant il y aura une réponse, plus forte que vous l’imaginez. Les Français ont soif, et vos micros sont des cruches pleines. On nous parle de débat national. Qui n’aurait pas envie d’un débat national sur la presse ? Pourquoi ne partez-vous pas à la rencontre de vos auditeurs, de vos lecteurs, de vos spectateurs ? Vous réunir, entre médias concurrents et complémentaires, pour partager vos inquiétudes et vos envies. Ouvrir une boîte aux lettres pour que tous les employés des rédactions puissent anonymement s’exprimer. Inviter ponctuellement des pigistes à une réunion de rédaction pour laquelle ils collaborent, eux qui sont toujours isolés derrière leur écran.
Imaginez un mois d’expérimentation médiatique, où l’invité d’un entretien aurait soudain le temps de dérouler sa parole, et où la liste imperturbable de questions serait remplacée par une formidable capacité à rebondir, à creuser, à interpeler ; où les résultats sportifs qui clôturent le journal serait remplacé par une initiative citoyenne originale ; où les adolescents, adultes de demain, que l’on confine dans des programmes stéréotypées, seraient invités à assister à une émission régulière et auraient un petit temps pour commenter ?
Parlez-nous de ce qui ne se voit pas, de ce qui ne se raconte pas, de la solitude et des espérances, des combats et des inventions. Sortez de l’événement, racontez-nous des histoires, des situations. Ne soyez pas ce qui me conforte mais ce qui me remet en question, ce qui m’ouvre à ce que je ne connais pas, ce qui m’interpelle. Faites-moi espérer. Ne m’attribuez pas un goût d’après mon âge ou ma catégorie sociale. Apprenez-moi à aimer ce que je ne connais pas.
Que vous soyez indépendants ou dans une rédaction, que vous travailliez seul ou en équipe, que vous soyez journaliste d’information, d’investigation, de la presse quotidienne, régionale ou parisienne, votre travail est magnifique et essentiel. Il mérite donc notre plus profond respect et notre plus intransigeante critique.
Sarah Roubato a publié :
Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.
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Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?
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2 réponses sur « Lettre aux médias »
[…] Lettre aux média 8 févr. 2019 Par Sarah Roubato, […]
Superbe article, trés juste, et qui retranscris bien la situation de maintenant.
Je vais sur internet pour trouver de l’information car j’ai le choix de m’informer et le temps surtout d’y penser et ce que sa peux m’apprendre.
Merci pour tes superbes articles Sarah.