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[:fr]Voir le monde tel qu’il est ou tel qu’il devrait être ? [:]

[:fr]Il faut l’avoir vu pour le croire. Et peut-être bien qu’il faut y croire pour le voir.
(It is a place that has to be seen to be believed, and it may have to be believed in order to be seen)
Scott Momaday, écrivain autochtone américain

 

Sancho, fidèle compagnon de Don Quichotte, le Capitaine Haddock, Obélix, Maître Land de 20 000 Lieues Sous les Mers, Philinte ou encore John Adams, l’un des pères de la nation américaine… ces personnages fictifs et réels, continuent de nous chatouiller l’oreille de questions qui sont plus que jamais d’actualité. 

À l’heure de la pandémie, les uns s’évertuent à décrier les failles qu’elle révèle de nos sociétés. Les autres appellent à l’instauration d’un nouveau monde. Aux premiers on voudrait dire : « Oui… et après, que fait-on ? ». Aux seconds : « Oui d’accord…mais comment fait-on? » C’est l’éternel débat entre réalisme et idéalisme, entre ceux qui voient le monde tel qu’il est et ceux qui le voient tel qu’il devrait être. Et ces duos fabuleux que nos écrivains ont inventés – Don Quichotte et Sancho, Alceste et Philinte, Haddock et Tintin, Astérix et Obélix, Land et Aronnax, pour ne citer qu’eux, incarnent cette question. Elle se pose à l’échelle des sociétés, mais aussi en chacun de nous.

Que faut-il pour changer le monde ? Entrevoir, au-delà des évidences, ce qui aujourd’hui  paraît impossible. Pointer le doigt vers un horizon que personne ne soupçonne. Mais il faut aussi baisser les yeux, regarder où l’on marche, pour ne pas, dans cet élan vers l’horizon, poser le pied sur le vide ou trébucher sur le réel. Prendre la mesure du monde tel qu’il est et naviguer pour se frayer un chemin vers ce possible.

« 20.000 lieues sous les mers », Disney, 1954

Dans 20 000 Lieues sous les Mers, tandis que le professeur Aronnax se passionne pour les inventions et le monde de Nemo, Land, le harponneur, ne cherche qu’une chose : s’évader du Nautilus. Claustrophobe, il a besoin du large et de la terre, tandis que le professeur se délecte dans cette tour d’ivoire sous-marine où il découvre tant de trésors qui ouvrent la conscience humaine et la science. C’est finalement Land qui permettra aux trois prisonniers de s’en sortir vivants. Dans la version de Disney, où il est merveilleusement incarné par Kirk Douglas, Land assomme le professeur qui souhaite revenir au Nautilus pour chercher son journal, et ainsi le sauve. Celui-ci finit par lui dire, et ce sont ses derniers mots : « Vous avez rendu un grand service à l’humanité, maître Land. » 

Le danger de la tour d’ivoire,  on le retrouve dans tous les milieux et à toutes les échelles. Dans les milieux alternatifs, entre ceux qui font des réunions pour rêver d’un autre monde, organisent des marches et des actions symboliques, et ceux qui montent des lieux, des associations, qui apprennent à faire des compromis, à ne pas demander un changement radical immédiat. Entre ceux aussi qui construisent des lieux clos alternatifs, et ceux qui, de l’intérieur des institutions existantes, tentent de faire bouger les lignes. Les deux sont indispensables. Dans le milieu des sciences sociales, on multiplie les conférences, les colloques, les réunions, les papiers foisonnant d’idées merveilleusement audacieuses, mais qui ne sont jamais soumises à l’épreuve du réel. Dans les médias, on se gargarise de belles entrevues auprès d’un public déjà acquis.

Tintin et Haddock cherchant Tournesol

 Tintin, c’est le héros désincarné, sans traits précis, sans âge précis. Il semble traverser le réel sans en être affecté, soucieux seulement de sa quête. On le voit froncer les sourcils mais ne jamais être véritablement en colère, jamais soumis à un sentiment qui le déborde. On le voit lever les sourcils de tristesse mais jamais abattu. Même dans sa quête de son ami Tchang, il ne frappe du poing sur la table que pour poursuivre… un rêve, qui le mènera finalement à retrouver son ami. Haddock, lui, n’a pas besoin de rêve pour suivre son ami dans les montagnes du Tibet. Et quand c’est Tournesol qui a disparu, c’est bien parce qu’il est en colère et frappe du pied dans un chapeau, que Haddock découvre le chapeau de Tournesol, que Tintin ne reconnaît pas. Haddock est un révolté. Il rougit, pâlit, bleuit, il boit et il grogne. Il s’esclaffe et grince des dents. Il est vivant.

En chacun de nous aussi, il y a une part désincarnée qui préfère rester dans la sphère des idées, des déclarations, des mots, et une part qui essaye, qui ose, qui met les mains dans le cambouis. On se donne des principes, nobles et pertinents, des conduites de vie, mais il n’est pas facile de les sortir du tiroir pour les réexaminer à la lumière des changements du réel, pour voir s’ils restent pertinents, ou s’il faudrait les adapter. On trouve de belles phrases pour dire aux gens qu’on les aime, qu’on tient à eux, et la communication par tchat et réseaux sociaux permettent de substituer les mots par des cœurs et des citations. Mais combien de fois déclare-t-on aimer derrière un écran, pour combien de gestes, de temps consacré, d’incarnation physique ? 

Jefferson regardant par la fenêtre près du buste de Adams. « John Adams », miniseries, Tom Hooper

À force de trop se replier, on risque de prendre des moulins à vent pour des géants. « Quels géants ? » demande Sancho. « Il paraît bien que tu n’es pas fort versé en ce qui est des aventures. », réplique Don Quichotte. En effet. Sans la folie de son maître, Sancho serait resté dans un monde étroit. C’est l’équilibre des deux qui permet de creuser d’autres possibles. Car à chaque fois qu’il a fallu revoir nos modèles de société, c’est la rencontre des visionnaires, des idéalistes, des gens qui voyaient au-delà du réel, et des réalistes, qui savaient négocier et s’adapter, qui a permis les révolutions. On ne retient souvent que les idéalistes. Mais rien n’aurait été possibles sans les autres. L’un des plus beaux contrastes dans l’histoire moderne est certainement l’amitié tumultueuse entre John Adams et Thomas Jefferson. 

Adams, le colérique, l’homme sans réserve, le piètre diplomate, n’a aucune confiance dans la nature humaine et cherche à freiner les pulsions destructrices des hommes. Il tire ses conclusions de l’observation et de sa pratique de la loi dans son Massachussetts où la classe moyenne émerge. Il est l’homme qui a dû se faire. Jefferson, l’aristocrate de Virginie à qui tout a été donné, l’homme posé, poli, calme, a une confiance débordante dans la nature humaine, qu’il tire de ses lectures et de son amour des arts. Mais il a su ne pas se contenter du monde tel qu’il était et a été bien plus radical dans sa pensée révolutionnaire que Adams. Adams cherche, fouille, observe. Jefferson invente et rêve. Jefferson a vu dans la révolution française l’accouchement douloureux d’un meilleur monde. Adams y a vu le désastre de la Terreur. Ils voyaient tous les deux juste, seulement l’un voyait à cent mètres et l’autre à cent lieues. (2) Adams passa commande à Jefferson de la Déclaration d’Indépendance. Et Jefferson surprit Adams en écrivant un texte qui ne se contentait pas de déclarer l’indépendance des colons, mais qui posait les bases d’une libération de l’humanité entière.  Rien de nouveau dans ce texte, dont les idées avaient été formulées par Adams bien avant. Mais tout y est condensé et soutenu par souffle qui porte loin… et qui porte encore aujourd’hui. Ce texte, source de la Déclaration des Droits de l’Homme, est la base de nos sociétés modernes. Aujourd’hui on se souvient de Jefferson qui nous inspire encore, et on méprise Adams qui a tant fait. Et pourtant nous avons eu besoin des deux. 

Aujourd’hui, nous sentons les secousses d’un monde qui s’effrite, et les palpitations d’un monde qui cherche à naître. Il nous faudra trouver, en chacun de nous et dans nos collaborations, des Adams et des Jefferson, des Alceste et des Philinte, des Don Quichotte et des Sancho. Pour que le changement qu’il est urgent d’entreprendre puisse s’incarner. 

 

2 Les deux ont condamné l’esclavage. Mais alors que Adams vivait dans un état qui l’avait presque aboli, Jefferson vivait dans une Virginie dont l’économie entière reposait sur cette institution. Devant le principe de réalité, Jefferson s’est embourbé. Ses premières propositions pour abolir l’esclavage ayant été systématiquement repoussées, il a remis aux générations suivantes ce problème, et n’a pas jugé utile de regarder en face sa propre réalité, car il était le deuxième plus grand possesseur d’esclaves de son comté.[:]

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Analyses

[:fr]Un homme qui vient[:]

[:fr]

Regarde bien petit regarde bien
Hier sur les places
Aujourd’hui aux ronds points
Des villes aux patelins
Y’a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien petit regarde bien

 

Est-ce un crieur fluo
Un gamin sans grammaire
Un rêveur écolo
Un pelleteur de chimères
Un jardinier boiteux
La semence dans le poing
Qui cherche son jardin
Est-ce l’aube qui vient me dire
Que demain n’attendra plus longtemps
Ou n’est-ce que la « grogne »
D’un « troupeau » en colère
Qui un samedi d’automne
A crié sa misère

Regarde bien…

Ce n’est pas un rêveur
Ses cernes sont trop creusées
S’il est consommateur
C’est qu’il est consommé
Ce n’est pas un gamin
Son rêve est trop ancien
Pour être périmé
Ce n’est pas un parti
Tenu par des experts
Shootés à l’ambition
La politique demain
C’est chaque citoyen
Qui saura la faire
S’il s’en donne les moyens

Regarde bien…

Oui c’est un homme debout
C’est un homme qui espère
Vivre encore sur la terre
Sans la tuer chaque jour
Ne plus être les rouages
De la machine qui prie
La croissance infinie
Pour finir avant l’âge
À compter sa tirelire
Et les miettes de soi
À chaque fin de mois
Allons faites place
Faites place et grand bruit
Car il est décrété
Le temps de l’utopie

Regarde bien…

Regarde bien
Tu n’auras pas à choisir
Entre la terre et ton frigo
Parce que demain
Tu seras la terre
Et tu seras l’eau
Tu seras
De l’insecte à l’éléphant
Du local au continent
Le lobby du vivant
Le lobby du vivant…

Paroles : Sarah Roubato

Musique : Black Mountains

inspirée de « Regarde bien petit » de Jacques Brel

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Analyses

[:fr]Les temps doivent changer[:]

[:fr]

Du fond des campagnes du haut des villes

Décollez vos cils écoutez au loin

Les eaux qui montent aux quatre coins

Si vous tenez tellement à vos délires

Faites des photos souvenir avant que tout chavire

Car les temps pourraient bien changer

 

Vous les experts critiques médias

Qui restez sur le quai et commentez déjà

Le train est parti ne le nommez pas

Si vous tournez la tête plus loin que ça

Vous verrez dans nos poings la semence de demain

Pour que les temps puissent encore changer

 

Vous beaux parleurs vous les puissants

Ôtez-vous de l’horizon qui nous attend

Ceux sous vos pieds réapprendront

À vivre sans détruire le vivant

Vous n’entendrez pas quand vos murs trembleront

Et que les temps seront déjà changés

 

Papa Maman merci quand même

Pour la terre à l’agonie où j’dois faire mon nid

Ne hausse pas les épaules car sur les miennes

Tu laisses un poids plus grand que ma vie

Sors du chemin ou aide-moi si tu m’aimes

Car les temps doivent maint’nant changer

 

Ce n’est pas une prière ce n’est pas un cri

C’est le réveil de tous ceux qu’on sacrifie

Ce n’est pas un choix c’est un défi

C’est le regard sur nous de la vie

Et que ceux qui désertent se pétrifient

Car les temps sont déjà changés

 

Paroles : Sarah Roubato

Musique : Times They are Changing, B. Dylan

voix : Manon Spanoudis, Alix Fivian, Angelo Heck, Pauline Demians, Inès El Jamri

 

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Analyses Lettres sans réponse

[:fr]Lettre à nos peurs[:]

[:fr]On m’a fait savoir qu’il n’était pas très judicieux de vous écrire maintenant. La nouvelle année c’est fait pour adresser ses vœux, souhaiter bonheur prospérité et santé. Il faudrait vous laisser loin derrière. Il sera toujours bien temps de vous récupérer. Puisqu’il paraît que c’est le temps des bilans, je me disais que peut-être, il serait temps de faire le point.

On a beau vous fréquenter tous les jours, on vous connaît bien mal. Dès qu’on parle de vous c’est pour dire qu’il faut « vaincre ses peurs, dépasser sa peur ». Je me demande de quelles peurs on parle, car je sais que vous êtes nombreuses. À vrai dire sans vous, la première, la primaire, on ne serait pas là. Pendant des millions d’années, vous nous avez appris, à nous et aux autres êtres vivants, à nous préserver. Un bruit, une odeur, et on se dressait, en alerte. Quand notre mémoire s’est développée, on s’est mis à se souvenir des expériences traumatisantes. On apprenait à ne plus retourner dans tel lieu ou à ne plus approcher tel individu, telle créature. Grâce à vous nous avons augmenté nos chances de survie. Mais à force de vous installer dans nos cerveaux de plus en plus complexes, vous avez pris vos aises. Maintenant vous vous imprimez en nous dès notre enfance, même dès notre vie fœtale et, sans qu’on vous reconnaisse, vous guidez une partie de nos vies. À croire que vous avez renoncé à vieillir. Notre cerveau a conservé des mécanismes archaïques de la peur qui ne sont pas adaptés aux dangers anticipés et projetés de l’homme moderne.

De la peur utile à la peur paralysante

Avec la mémoire est aussi venue l’imagination. Alors vous ne vous êtes plus contentées de situations particulières. Vous vous êtes mises à envahir notre imagination. On se projette, on imagine le pire : Si je pars maintenant… Si je lui dis… Si on laisse des gens comme ça… Si on continue… Si on laisse faire… Nous avons peur du jugement, du rejet, de l’échec, de la solitude. Peur de ce monde qui brûle, qui s’inonde, qui s’appauvrit et menace. Chaque jour on apprend que le vivant meurt, que les cancers les allergies et les troubles progressent, que nos États ne nous protègent plus, que nous sommes surveillés, que nos biens de consommation sont basés sur l’esclavage moderne d’autres humains, que nous consentons. Aussi vitales soit-elles, c’est le trop plein d’informations. Alors que nous venons de commémorer les cinq ans de la vague d’attentats qui a frappé la France, les chercheurs nous disent qu’en ce moment-même, dans nos villes, dans des enclaves de nos campagnes et dans nos prisons, la relève se prépare. C’est trop. On vous range de côté. Il faut bien vivre.

La peur au service de la consommation

Qui veut exercer un pouvoir sur une masse a deux choix : la séduire ou lui faire peur. Beaucoup font les deux à la fois. Vous voilà devenues une arme redoutable. Chaque pays, chaque époque a su trouver les cibles sur lesquelles orienter la peur des gens. À l’heure où le pouvoir et les sphères d’influence sont entre les mains des géants industriels de la mondialisation, les systèmes politiques menacés s’accrochent à ce qu’il leur reste au lieu d’oser se renouveler. Et pour ça, attiser les vieilles peurs est toujours efficace. On ne change pas une recette qui marche. Et revoilà les vieux démons sortis.

Les médias de masse ne manquent pas de se joindre à la fête. Vous êtes à la base du menu qu’ils nous servent chaque jour. Au lieu de nous donner des clés de compréhension du monde qui nous permettraient de mieux nous préparer aux changements qui sont au-devant de nous, ils titillent nos émotions, vous chatouillent et vous gonflent, arrosent nos angoisses et saupoudrent d’une dose de drôlerie pour nous apporter le remède salutaire : divertissement et loisir.À la vôtre ! Et un nouveau-né arrive dans la famille : la peur de manquer. Elle rentre dans toutes les maisons, se colle à toutes les fiches de paye. Manquer de pouvoir payer son loyer, ses factures d’électricité, ses produits d’entretien ménager, son caddie de supermarché, les vêtements des enfants, les sorties au resto, les cinémas, le nouveau petit joujou numérique qui va sortir, les dernières chaussures à la mode, la maison secondaire, la croisière, les fêtes privées.

La peur de l’effondrement

Nous voici au tournant d’une nouvelle ère d’angoisse de la fin du monde. L’histoire humaine en a connu plusieurs : la chute des empires, les guerres de religion, la peste, le conflit nucléaire. La Guerre Froide est sans doute votre enfant chéri : une guerre basée uniquement sur l’appréhension et l’anticipation de la catastrophe. Un conte pour enfants particulièrement réussi. Car après tout les contes aussi sont vos œuvres : faire peur pour éviter certains comportements, ancrer des interdits et ériger des valeurs en modèles.

Aujourd’hui, la fin du monde nous arrive par le déclin des ressources, l’appauvrissement de la biodiversité, les bouleversements climatiques. C’est-à-dire par la vie même. Voici le temps de l’effondrement de notre civilisation, d’une partie de l’humanité, et de la terre telle que nous la connaissons. La biocapacité a atteint sa limite, et un monde où l’empreinte écologique humaine la dépasse est impossible. Le manque de ressources, la hausse de leurs prix, les migrations de populations, vont entraîner des crises sanitaires économiques et politiques que certains chercheurs tentent d’anticiper, histoire de nous prévenir. Comme si l’humanité écoutait les avertissements ! Alerter, informer, nous l’avons assez fait. Distribuer les bonnes et les mauvaises nouvelles a un temps. Il est sans doute plus facile d’aller chercher des informations que de réunir ses voisins pour tenter d’améliorer la résilience d’un immeuble, d’un quartier ou d’un village.

À ce stade, nos cerveaux fatigués ne peuvent peut-être pas produire mieux que des simplifications binaires. Il y aurait deux sortes de gens : d’un côté les pessimistes, les sceptiques, les tristes, soit qu’ils nient les dangers soient qu’ils disent que c’est foutu… dans les deux cas, autant continuer. De l’autre, il y a les optimistes, les confiants, les lumineux, qui nous font de jolies vidéos de jardins partagés et d’habitats dans les arbres. Des Bisounours simplets dans leur bulle d’alternatifs. Ah oui il y a aussi les optimistes entreprenants, ceux qui nous réconcilient avec nous-mêmes en nous promettant une croissance verte, une consommation grandissante et responsable, un plastique biodégradable, des déchets qui se régénèrent tout seuls.

Il serait peut-être temps de faire de la place pour autre chose. Regarder la réalité en face sans en être paralysé, tenter de changer les choses sans idéalisme niais. Et même sans y croire forcément. D’ailleurs depuis quand la résistance a-t-elle besoin de la certitude la victoire pour agir ? A-t-on vraiment besoin de savoir que nous pouvons y arriver pour nous y mettre ? Drôle d’époque, où l’individu a besoin de l’assurance de sa réussite pour agir. Comme s’il avait perdu le goût d’agir pour pouvoir se regarder en face, pour être fier de ce à quoi il participe, pour cette espèce de petite chose qu’on appelait la conscience.

Vivre avec la peur

Dans une société où on nous affiche sans cesse la réussite, le beau, le puissant, le propre, nous avons créé des gens qui ont peur des microbes, des voleurs, du flic, des manifestants, des autres. Le monde des caméras de surveillance, des assurances, des contrôles, des mots de passe, de l’hypermédicalisation, c’est le vôtre. Attention, ne me faites pas dire qu’il ne faut aucune surveillance, aucun contrôle, ne rien prévoir et ne pas soigner. Vous pouvez laisser vos simplifications binaires au vestiaire. Simplement, pouvons-nous envisager que les dispositifs de sécurité et de prévoyance ne deviennent pas des machines à vendre la peur ? Qu’on ne s’étonne pas si dans nos vies intimes, nous avons tant de mal à prendre des décisions qui comprennent des risques. Partir, quitter mon job, explorer un autre domaine d’activité, donner une chance à une rencontre, faire une pause : j’ai besoin de l’assurance que je ne vais pas manquer, souffrir, me faire mal, être déçu, pour oser faire le pas.

À croire qu’il nous faut réapprendre à avoir peur pour vivre, comme les enfants devraient apprendre à tomber pour ne pas vivre avec la peur de tomber. Mais à visiter les bacs à sable des jardins publics, j’ai bien peur qu’on n’en prenne pas le chemin. Peu importe, c’est le temps des vœux, et les vœux sont faits pour espérer ce qui est encore loin.

Je vous souhaite de retrouver votre juste place dans nos sociétés et dans nos cerveaux. Je me souhaite d’avoir peur de ne pas avoir assez de temps pour y arriver plutôt que d’avoir peur d’essayer. D’avoir peur de ne pas bien regarder la réalité plutôt que d’avoir peur de la voir. D’avoir peur de ne pas être entendu plutôt que d’avoir peur de parler. D’avoir peur d’avoir toujours raison plutôt que d’avoir peur de me tromper. Je me souhaite d’accueillir les difficultés et les douleurs, plutôt que les nier et un jour les prendre en pleine poire. D’être lucide pour mieux être visionnaire.

Je nous souhaite d’avoir le courage d’essayer de changer le monde. Car le courageux n’est pas celui qui n’a pas peur mais qui sait marcher avec elle. De pouvoir être vigilants tout en ayant confiance, non pas dans le fait que rien de mal de va arriver, mais dans le fait que nous avons les ressources pour y faire face.

Je nous souhaite de redevenir explorateurs du monde, en réintégrant le risque et l’incertitude comme des composantes essentielles de l’action, en étant toujours à l’affût de connaissances et d’expériences qui nous éveillent plutôt que de nous conforter. Qu’elles fassent de nous des êtres capables de rebondir, de faire un détour, d’envisager une autre diagonale.

Je souhaite ne plus vous tourner le dos quand vous approchez. Mais vous accueillir comme un messager qui viendrait mettre mes certitudes et mon confort au défi du monde à construire.[:]

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[:fr]Les mouvements sociaux face à la crise de la représentation[:en]Social movements in the crisis of representation[:es]Les mouvements sociaux face à la crise de la représentation[:]

[:fr]Quelque chose monte, qui vient de loin. Des ronds-points aux rues de la capitale, des milliers de jaunes aux centaines de verts, des oubliés de la périphérie aux étudiants des centre villes, ils agacent ou font sourire, effraient ou donnent espoir. Ils viennent perturber le ronron de celle qu’on voudrait éternelle, notre chère Cinquième République. Désorganisés, dissonants, réduits à des images par les caméras qui cherchent le sensationnel, que nous disent-ils encore de nous ?

Ce ne sont pas les grèves qui marquent habituellement le tempo des mandats présidentiels. Tempo qui devient ronron, dans ce pays champion des grèves et enfargé – rien de tel qu’un mot francophone non français pour désigner l’enlisement de la France – dans ses institutions. Ce ne sont pas les manifestations habituelles qui s’inscrivent dans un système sans le remettre en question. Gilets Jaunes, Grève des Jeunes pour le Climat, mais aussi leurs ancêtres, Nuit Debout et ZAD, sont des mouvements qui tentent d’en sortir. Avec leurs contradictions et leurs faiblesses, leurs angles morts et leurs lignes rouges, ils cherchent. Ils ne trouvent pas. Mais ils nous montrent que nous arrivons au bout de quelque chose. Au bout de quoi ?

De l’autre côté de l’image

On s’interroge sur le devenir du mouvement des Gilets Jaunes et sur leur récupération. Est-ce un mouvement, d’ailleurs ? Non, les GJ c’était un sursaut, un appel, un cri comme savent en pousser parfois ceux qui toute leur vie acceptent leur misère comme la norme et qui un jour, devant une étincelle, un rien, apprennent à dire non.

Beaucoup de ceux qui étaient sur les rond points, petits commerçants, employés, ouvriers, marginaux de tous bords, sont maintenant rentrés chez eux. Les journalistes ont tendu un moment leur micro, et puis sont rentrés dans leurs salles de rédaction guetter les prochains vacarmes qui font l’actualité. Chaque samedi ils annoncent le « désormais rituel » rendez-vous. Ce qui fut un sursaut est devenu une habitude, avec son lot de craintes de violences. Les caméras guettent les saccages, les insultes, les violences. Chaque samedi les objectifs se braquent sur des silhouettes en contre-jour, bras levé dans une rue enfumée. Et on se dit que c’est ça, ce qu’ils sont devenus, « Les » Gilets Jaunes. On ne cherche plus à écouter, à comprendre le désarroi, les envies, les espoirs, les doutes. On fait des sondages de popularité. Et les opinions se font et se renforcent au gré de ces clichés.

Mais c’est ailleurs qu’une société s’écoute, et qu’elle se raconte. Au coin de l’oreille, dans les petites phrases, les gestes en suspens, dans les énervements et les renoncements, entre les grands événements que retiendront les livres d’histoire. Dans tout ce qui ne passe pas à l’image.

L’image, elle était belle, vendredi 22 février à Paris. Environ un millier de jeunes défilant pour demander un autre monde et une prise en compte de l’urgence face à l’état du vivant. Il faisait beau. Mais le vendredi suivant, ils n’étaient à nouveau que quelques centaines. Il faisait dix degrés de moins (12 degrés), le ciel était gris. Et Greta Thunberg n’était pas là. Ah oui… et c’était les vacances !

Il y a sept ans, de l’autre côté de l’Atlantique, le 20 février 2012, par -20 degrés, ils étaient 30 000 étudiants en grève contre la hausse des frais de scolarité au Québec. Un mois plus tard, ils étaient 300 000, dans un pays de 8 millions d’habitants. Les températures étaient toujours négatives. Aucune figure hyper médiatique ne marchait au-devant. C’était des associations, organisées et menant combat depuis longtemps, qui impulsaient le mouvement, qui d’étudiant devint social. Il y eut la marche des avocats, les fanfares de musiciens et les familles défilant chaque mois dans les rues avec des casseroles. Pendant huit mois, oubliant les vacances, et tant pis pour les examens. Et ce peuple calme et réputé soumis amena des élections anticipées et la chute du gouvernement. Qu’ont-ils donc que nous n’avons plus, nous le pays des grandes révolutions ? Et les Belges, et les Australiens, et les Suédois ?

Le Printemps québécois: Quand le peuple s’éveille… from MADOC on Vimeo.

Un élan… et après ?

Ce samedi, à Lyon, les Gilets Jaunes ont fait une « marche en noir en signe de deuil pour nos institutions et notre avenir incertain ». Dans le deuil des institutions, il y a aussi celui de la représentation.

Le mouvement français des jeunes en grèves pour le climat refuse la personnalisation. Pourtant, c’est bien la figure médiatique de Greta Thunberg qui a mobilisé il y a dix jours, y compris des figures connues du combat écologique. La personnalisation est trop ancrée dans nos sociétés. Les foules ont besoin de figures – ou de ballons ronds – pour se galvaniser. Un mouvement naissant doit-il être à l’écoute de ce besoin ou rompre radicalement ? Serait-il possible d’imaginer une incarnation d’un mouvement qui ne soit pas une personnalisation verticale ?

Comme Nuit Debout, Gilets Jaunes et Grève scolaire pour le Climat sont confrontés au problème de la représentation. Au début, la question ne se pose pas. C’est un élan spontané qui attire dans la vague tous ceux qui ressentent le même besoin. On découvre que nous sommes des milliers. On se met à discuter avec des gens qu’on ne fréquente jamais, sur une place, un rond point ou devant un ministère. Quelque chose se reforme de l’agora grecque : une réunion autour d’autre chose que la consommation. On réapprend à se parler, et les individus redeviennent citoyens, personnes prenant part à un destin commun.

Pour rejoindre le mouvement, pas de demande à déposer, pas de carte de parti, il suffit de venir, de mettre un gilet jaune ou de cliquer. On ne veut pas de filtre, pas d’intermédiaire. Puis des gens qui en veulent un peu plus ou qui furent les premiers mobilisés deviennent référents, coordinateurs, créent des commissions. Ils passent leurs journées et une bonne partie de leurs nuits à répondre à des centaines de messages. Pour les Gilets Jaunes, ce fut Facebook. Pour les grèves pour le climat, c’est Telegram ou Discord. Les décisions se prennent dans l’instantanéité de qui est en ligne. Personne n’est nommé ni élu ni désigné, les équipes ne se forment pas par choix mais par disponibilité : « Qui est chaud pour… ? » et ceux qui sont là formeront l’équipe. Au fil des jours et des semaines se profilent, en interne ou en externe, des pôles d’influence, autour de personnes qui tentent de prendre des initiatives tout en voyant l’ombre d’une accusation de prise de pouvoir. Il est vrai que certains y prennent goût, mais le principe est réaffirmé : pas de représentants.

La presse tend ses micros, braque ses caméras, et il faut bien envoyer des personnes pour porter la parole. Mais ils se défendent : « Je ne suis pas porte-parole, je parle en mon nom propre ». Les journalistes cherchent les personnes influentes et se réfèrent à ceux qui totalisent le plus de vues sur des vidéos et les réseaux sociaux. Faute d’une autre légitimité, celle du buzz fera l’affaire. Puis, ceux qui prennent la lumière sont remis en question. Au nom de quoi parles-tu ? Alors qu’en Belgique Anuna de Wever a porté la voix de milliers de lycéens belges, en France, on refuse l’incarnation. À Paris, les jeunes qui passent dans les médias décident de tous s’appeler Camille. La personnalisation leur semble trop dangereuse. Mais que nous a donc fait la représentation pour qu’on la rejette si loin ?

Plus de représentants = plus d’incarnation ?

Nous sommes sans doute le pays où l’incarnation est le plus ancré dans la culture politique et sociale. Notre Cinquième République a su récupérer la verticalité du pouvoir monarchique et restituer la figure du grand homme. Mais à mesure que les mandats se succèdent, le costume du Général est de plus en plus grand pour les occupants de l’Élysée. Les Français reprochent à l’un d’être trop présent, à l’autre d’être trop mou, à l’autre encore d’être méprisant. Ils regardent du coin de l’œil les chaises musicales des ministères, nommés par un chef de gouvernement qui n’est pas élu mais lui aussi, nommé.L’élection législative mobilise beaucoup moins que la présidentielle.

Même défiance dans les médias. Ceux qui racontent la société on déserté les petites histoires, celles qui ne se racontent que sur le terrain, dans la confiance, loin des événements. Soumis au dictat de l’audience et les réductions de budget, les grands médias courent après les mêmes informations.

Alors nous nous méfions, de toute personne qui prétendrait parler au nom de. Pourtant, nous les admirons encore, les Martin Luther King, les Nelson Mandela et les Gandhi. Et parmi les artistes, ceux comme Bob Dylan qui ont su saisir l’esprit d’une génération ; ceux qui ont parlé des invisibles et remis en question les normes, les Prévert, les Brassens, les Brel. À l’écrit, nous gardons Les Misérables ou Germinal comme des joyaux de notre culture, et regardons avec envie le temps où le journalisme ressemblait à Joseph Kessel ou à Albert Londres. De tout temps, il y eut des gens pour porter la voix des autres. Aujourd’hui, toute tentative dans ce sens est suspecte. Mais une grande figure, ce n’est pas quelqu’un qui assoit son pouvoir sur les autres. C’est quelqu’un qui exprime ce que les autres ne peuvent dire, mais où chacun se reconnaît. Nous interdire cela, c’est nous priver de ce qui fait la force et la beauté des révolutions.

L’horizontalité plate

Au bout de quelques semaines, l’élan ne suffit plus. Chaque mouvement est confronté à son besoin d’organisation. À force d’être obsédés par la visibilité, ils en ont oublié d’avoir une vision. Quel sera le devenir de ce mouvement ? Quelle place dans l’échiquier politique et social ?  Ceux qui ont de l’expérience dans les mouvement sociaux, qui pensent, écrivent et agissent, sont souvent taxés de vouloir récupérer le mouvement. Alors, le mouvement stagne.

Des places aux ronds-points et dans les facs aujourd’hui, un mot revient : horizontalité. Que signifie un mouvement horizontal ? Le rejet de la verticalité est si fort qu’avec elle, c’est toute forme de hiérarchie et qui est refusée. On privilégie les cercles, pensant reproduire le modèle de sociétés que nous nommons égalitaires, prenant comme faux exemple les peuples autochtones que nous appelons encore Indiens en France, sous prétexte qu’ils s’asseyaient en cercle. Pourtant, ces sociétés avaient bel et bien leurs hiérarchies.

À Nuit Debout, pendant les assemblées, la parole était distribuée de façon égale, selon l’ordre d’inscription : chacun avait 3 minutes pour parler. L’ordre de paroles n’était pas fonction du sujet ou de la réponse à apporter à une précédente intervention, mais de l’ordre d’inscription. Trois minutes pour celui qui veut faire une proposition pour organiser le mouvement, trois minutes pour un autre qui vient parler de son association, trois minutes pour redire qu’on en a marre et ne rien proposer. Chaque parole se vaut. Qui viendra hiérarchiser ? Qui viendra freiner les paroles qui ne parlent pas au nom de l’intérêt général ? Qui établira un ordre du jour pour faire de l’agora autre chose qu’un défouloir ?

Le refus de distribuer les rôles coïncide aussi avec une mobilité des gens, qui vont et viennent à une réunion, un rond-point ou un groupe Discord. L’engagement n’est plus soumis à l’obligation d’efficacité ou au jugement des autres. Il est seulement au bon vouloir de chaque individu qui peut décider qu’il part en vacances, prend une pause ou se concentre sur ses examens. Il ne craint aucune sanction. Si on décide d’attribuer des rôles, il faut « que ça tourne ». Au lieu d’offrir à chacun la possibilité de mûrir dans une tache pour lequel il se sent compétent, de faire des erreurs, d’apprendre, de s’adapter, et de mettre sa singularité au service du collectif, l’obsession de l’égalité impose que chacun fasse un peu de tout, quand il veut. Le mouvement n’est plus qu’un agrégat d’individus interchangeables.

Cette obsession de l’horizontalité absolue, couplée avec les modes de communication actuels où le débat et les prises de décision sont soumis à l’instantanéité du fil de conversation en ligne, est en réalité la première cause de l’essoufflement de ces mouvements sociaux. Elle les rend flous et ouverts à ceux qui souhaitent en faire un terrain de jeu pour leur propre déchaînement de violence et d’idéologie.

Le mythe de l’horizontalité absolue est la réponse absurde à l’absurdité de la verticalité de notre système actuel. Les fourmis, les éléphants, les oies ou encore les baleines vivent en groupes en répartissant des rôles. Répartir des rôles, s’organiser, établir des priorités, c’est reconnaître qu’une personne est douée pour parler, une autre pour organiser, une autre pour résumer et transmettre, une autre pour agir, une autre pour atténuer les tensions, une autre pour prendre du recul. Pourquoi refuser de mettre ces compétences particulières au service d’un idéal commun ? Distribuer des rôles, ce n’est pas attribuer du pouvoir, c’est se faire confiance. Et partout en France, ce qui règne, c’est la méfiance.

Réinventer une représentation

La crise de la représentation est profonde et légitime. Mais comme souvent en France, nous savons ce que nous refusons, mais nous ne savons pas ce que nous voulons. Nous dépensons une énergie belle, inventive et tenace, à dénoncer les problèmes, plutôt qu’à proposer des alternatives. Il y aurait d’un côté les crève-la-faim, les gens en colère, et de l’autre, les bobos écolos gentils bisounours qui auraient le luxe de s’inventer un monde alternatif. Et le « positivisme » des uns serait ne pas reconnaître la souffrance des autres. Chacun reste dans son monde.

Pourtant, nous souffrons tous du même mal et nous cherchons tous le même horizon. Le besoin d’alternative naît du constat de l’échec des institutions actuelles et du projet de société limité à la consommation. Quand on se sent dépossédé, la colère qui monte est légitime. Nous pouvons soit en faire une force de changement, soit nous enliser dedans en y trouvant presque un certain confort. Nous pouvons toujours réclamer l’homme providentiel et « ceux de là-haut » puissent tout résoudre, ou bien nous nous incluons dans cette remise en question et nous envisageons, à toutes les échelles de la société, la nécessité d’un changement. Travailler à proposer des alternatives demande un souffle de coureur de fond, et une capacité à encaisser les frustrations. C’est prendre du recul, opérer des synthèses, prendre en compte différents points de vue, faire bouger sans cesse son angle de vue, accepter de regarder autrement ce qu’on croyait être une évidence.

Il est urgent de réinventer une autre forme de représentation. Pour cela, la ZAD et Nuit Debout furent des terrains d’expérimentation remarquables. Encore faut-il pouvoir tirer des leçons et avoir une capacité de se remettre en question. Et avoir, peut-être, la curiosité et l’humilité de se demander pourquoi en Belgique les étudiants sont si nombreux à se mobiliser pour le climat, pourquoi au Québec les grèves étudiantes sont devenues un mouvement social, alors qu’en France le phénomène reste médiatique mais sociologiquement marginal.

Entre la verticalité rigide de nos institutions et l’horizontalité absolue qui refuse toute organisation, il y a un espace pour inventer autre chose. À condition qu’on veuille bien sortir des oppositions binaires. Ce n’est pas la colère ou la proposition. Ce n’est pas l’appel aux gens de là-haut ou le travail sur le terrain à l’échelle individuelle. Le changement auquel nous aspirons mérite mieux que cela.[:en]

Social movements in the crisis of representation

Something is coming up in France as well as in other countries. Yellow Vests coming from the forgotten corners of France, Youth for Climate, and no so long ago, Standing Nights starting in Paris or the ZAD occupation to block the creation of an airport. They may annoy us, make us smile, frighten us or give hope. They all come to disturb the illusion of the eternity of a political system that was born when eternal growth was still the only possible horizon of mankind. What do these social movements say of our societies ? 

France is well-known for its regular strikes and protests. And yet, France has not been able to create a new political force that would emerge from such movements, like Spain did. Nor did France’s students walk enough to shake the government, like the students of Quebec did in 2012. Yet France seems to be a fertile woumb for the creation of new ways for social protest. Such movements have their contradictions and weaknesses, blind spots and red lines. They fade away with the coming of Winter and more important, holidays (sacred treasures to French people !). What is important is not what they achieve in terms of shaking a government, but in showing us that this is the end of something. But we don’t really know what that something is. 

Behind the picture

People have prophesized about what will become of the Yellow Vests. As violence was injected in the protests, politicians tried to take over some electors and some actors of the movement tried to create an acceptable form to become a political force within the system, while others were urging to refuse any compromise, what was at first the unexpected burst of ordinary people’s anger and misery became the oh-not-again Saturday mass.  

Most of the craftsmen, employees, factory workers, small shop-owners, who started the movement and met on the roads have returned home. Medias were interested in their stories as long as it hit the headlines. Cameras are just here to report insults and violence. Where a few people would wear masks and create smoke, this will make a good picture. And that picture changes people’s opinion about those whose hopes, despair, frustrations and angers do not hold their fellow citizen’s attention long enough. 

But this is just where a society holds its heart. In the everyday struggles of its people. In their silences in the kitchen, their looks when leaving their house to go to work, in those gestures they hold and the angers they swallow. In their kids’ eyes looking out the window, and their parents’ silence. Far from what we say in front of cameras, far from slogans and protests. 

In February, another social movement offered nice pictures to the press : students walking for Climate. In Paris, they were only a thousand on the day Greta Thunberg was there. The next Friday, only a few hundred were left. Less when it turned cold and even less during the holidays, and then then exams. 

A few years ago, on the other side of the Atlantic Ocean, they were 30 000 in the streets of a city with ten times less people than Paris. It was -4 °F. A month later, they were 300.000, in a country with 8 million people. Paris has 10 million people. There was no mediatic child at the front. A student protest became a social movement. Lawyers walked in their robes. Musicians played and families brought their children and slamed pans. Some confrontations with the police turned out very violent, but didn’t swallow up the movement. This lasted eight months. Students didn’t go back because of exams. They just started over the next year. They didn’t care about going away for the holidays. All this happened in Quebec, this quiet province of the quiet country called Canada. What did they have that people of France, the country of big revolutions, has lost ?    

What next ? 

 Youth For Climate France maintains that they don’t want any personalization of their movement. And yet, the only march that really mobilized a signifiant number of students was the one where Greta Thunberg was present. Other famous figures of ecology were there. Seems liks personalization is too entrenched in our societies. Crowds need figures – or balls rolling on the grass – to be galvanized. Should a newborn movement follow this law or break the pattern ? Could we imagine a form of incarnation of a movement that does not imply vertical personification ?  

Just like Standing Nights,Yellow Vests and Youth For Climate have to face, at some point, the problem of representation. At first, it is an impetus, a wave that takes any person who feels the same need of change. Isolated people discover that thousands feel and think alike. They talk, share meals and sittings. In the very streets, squares and rond-point, something like the Greek Agora is reshaping : people come together to discuss common future. People become citizens again, learn to talk and listen, take part in the contruction of a common destiny. 

To join the movement, no need to file, to get any card. You just come, put a yellow vest  on or click on a Discord group. People don’t want to have any filter, they see it as a treason to horizontality. However, people who are more implied, who spend more time or who simply were here from the beginning, become referents, coordinators. They create commissions and post on social medias. They spend their days and a good part of their nights answering hundreds of messages. Decisions are made not on the criteria of people’s knowledge, experience or wisdom, but on who is online at this moment to answer or vote. No one is appointed or elected. Teams are formed – and quickly dismantled – on the sole criteria of availability. As weeks go by, clusters of influence form, and some try to take initiatives to be efficient, but are soon accused of taking power. 

People who are sent to talk in the medias repeat the same credo : « I’m only speaking in my own name, I am not representing the movement. The movement has no representatives. » But medias and people need names and faces. So they pick up the ones who make the buzz on social networks. They have no other legitimacy than the buz they create, but who cares ? Then, little by little, the ones who appear more often are accused of not been legitimate. In Belgium, Anuna de Wever brilliantly carried the voice of thousands of high school students who thanked her. In France, no question of incarnation. In Paris, those who talk in the media decide to all go by the name of Camille. What is it in French culture that turn young ones so reluctant to representation ?  

No more representation = no more incarnation ? 

France is certainly the democracy in which the incarnation of power is the strongest. De Gaulle’s Fifth Republic renewed the verticality of monarchy in the context of democratical Repubic. It restored the figure of the Great Leader, elected directly by the people, who names his ministers like the king did before. But this costume turned out too large for the presidents following De Gaulle. Sarkozy was considered too involved in everything, Hollande was considered too limp, and Macron is considered despising. And yet, people vote massively for the president and much less for the deputies. They desperately need an incarnation but they are expecting old-ways attitudes and new ones that just don’t match and don’t fit the evolution of society.    

We find the same defiance to medias. Those who should tell us the story of our society have deserted little stories, the ones that need long-term research, going to meet people in their homes and to spend time with them, to become worthy of their trust. Most medias are stuck by budget cuts and run after good audiences, producing the same information. 

In all of public sphere, we are skeptical of any one who would speak in the name of. And yet, we still admire Martin Luther King, Nelson Mandela or Gandhi. Those great leaders who have embraced the cause of a whole society. We admire artists like Bob Dylan who have spoken in the name of. We consider Victor Hugo or Emile Zola as pillars of our literature. And yet, they didn’t ask permission to talk about the people in their books, and nobody considers Victor Hugo unlegitimate when he spoke about the miserable ones at the assembly, or when Zola put himself on trial to defend a man unjustly condemned. A great representative is not someone who imposes his authority on others. It is someone who puts his talent or orator or writer, to give people a voice. Depriving us from the chance of having such people rise again, is just cutting the very possibility of change. 

The illusion of horizontality

Within a few weeks, each movement is facing the need of organization. The short-term need of reaching visibility in the medias and in general opinion has evacuated the need to have a long-term vision. No one is asking what will become of the movement, what will be its place in the political and social arenas. Those who have experienced other forms of social action, who wrote about it and think new ways, are suspected of wanting to make profit, and their help is rapidly turned over.  

One word is hold as a new flag : horizontality. What exactly is a horizontal movement ? Rejecting any form of organization ? Some tallk about Natives as horizontal societies, because they sit in circles. They just ignore that hierarchy is still present, only in other forms. People always recognize that each individual has different capacities and talents, is respected for them, and that it is the complementarity of these talents that create common intelligence. 

At Nuit Debout, during the assemblies, the floor was distributed equally, according to the order of registration: everyone had 3 minutes to speak. Three minutes for one who wants to make a proposal to organize the movement, three minutes for another who comes to talk about his association, three minutes to say that we are fed up and do not propose anything. Every word is worth it. Who will come to prioritize? Who will slow down words that do not speak in the name of the general interest? Who will set an agenda to make the agora anything but a kicker?

At Standing Nights, the assemblies took place horizontally : anyone who wants to talk has 3 minutes. There is no subject to discuss, no possibility of answering someone’s proposition. People talk as they sign in. Each one has the same amount of time. This means, 3 minutes to talk about one’s organization, 3 minutes to suggest new forms of organization for the movement, 3 minutes to say again what others already said, 3 minutes to say that we are suffering from injustice. All speeches are considered equivalent. Who will dare put some hierarchy in the topics to be discussed ? Who will establish that there are some priorities and that other subjects can only be dealt with correctly once others are cleared ?  

Refusing role distribution also goes with the psychological mobility of individuals nowadays. People can come and go, leave a meeting or a Discord group. Commitment is no longer subject to the obligation of efficiency or the judgment of others. It only depends on the desire someone has on the spot. And if someone takes a break or wants to focus on his exams, he doesn’t fear any sanction. If sometimes roles are assigned, they have to turn, meaning someone takes the task today that somebody else will take next week. Instead of letting each person get better at a task for which one feels good, the idea equality imposes that everyone does a bit of everything at any time. Therefore the movement is nothing more than an aggregate of individuals who can be exchanged. 

This obsession of horizontality, carried by contemporary modes of communication where debates take place in the immediate time of an online conversation, is the first cause that leads these social movements to be open to extreme ideologies and violence. 

The myth of absolute horizontality is the absurd answer to the absurd vertical political system. Ants, elephants, geese or whales, all live in groups where individuals have different responsibilities and tasks. If one person is good at talking, another at gathering people, another one to resume ideas, that one to calm tensions, another to analyze with distance, why shouldn’t we make the best of these skills to serve a larger vision ? Giving people tasks is not giving them power, it is trusting them. Maybe this is what French people have lost : the capacity to trust one another. 

The urge to create another kind of representation 

The crisis of political mediatic and social representation is deep and legitimate. But France is a country where people spend a lot of time establishing what they don’t want, and not so much trying to figure out what they want. French people spend a lot of energy reporting problems, and not so much trying to find alternatives and put them into practice. For a lot of people, proposing alternatives is just for tranquil ecologists who have the luxury to think of the planet and their impact. Others, those who suffer, are angry. So the urge to find alternatives is often considered as denying others’ suffering. 

And yet we all suffer from the same disease : the end of a world that made us. We all need a new horizon. Those looking for other ways to eat, educate, move, inform, are creating solutions for those who say they can’t do it another way because they are too poor. When people feel like they are ripped from their dignity, anger rises, and it’s legitimate. But where we have the choice is to make this anger a force of change or to just feel comfortable in it to accept the world as it is. French people can always ask the providential man to change their lives, to cut taxes and give more social aid. They can also look at their own lifestyles and find out how they contribute to the system that crushes them. And refuse to be part of it. 

Working at changing the world is a long run. It demands to endure frustrations, to step aside and look at things from another angle, to synthesize, to listen to other opinions and include them, to take other paths to reach the same point, but together.

It is time to create new forms of representations. French movements like ZAD and Standing Nights certainly have been remarquable fields of experimentation. If only French militants were capable of self-questioning. And even of humility ? Maybe they could wonder why in a country as small as Belgium, students have been ten times more than in France ? Why student strikes in Quebec became a social movement, while in France it represents 1% of all the students ? 

Somewhere between the inflexible verticality of our institutions and the dictatorial desire of total horizontality, there must be a space for something new. Only we have to get away from binary oppositions. This is not a choice between anger and accepting. This is not an opposition between powerful people and miserable ones. Asking our leaders to change doesn’t prevent us from changing our own ways of life. The horizon we are seeking and asking for and writing on cardboards deserves more than that. [:es]Quelque chose monte, qui vient de loin. Des ronds-points aux rues de la capitale, des milliers de jaunes aux centaines de verts, des oubliés de la périphérie aux étudiants des centre villes, ils agacent ou font sourire, effraient ou donnent espoir. Ils viennent perturber le ronron de celle qu’on voudrait éternelle, notre chère Cinquième République. Désorganisés, dissonants, réduits à des images par les caméras qui cherchent le sensationnel, que nous disent-ils encore de nous ?

Ce ne sont pas les grèves qui marquent habituellement le tempo des mandats présidentiels. Tempo qui devient ronron, dans ce pays champion des grèves et enfargé – rien de tel qu’un mot francophone non français pour désigner l’enlisement de la France – dans ses institutions. Ce ne sont pas les manifestations habituelles qui s’inscrivent dans un système sans le remettre en question. Gilets Jaunes, Grève des Jeunes pour le Climat, mais aussi leurs ancêtres, Nuit Debout et ZAD, sont des mouvements qui tentent d’en sortir. Avec leurs contradictions et leurs faiblesses, leurs angles morts et leurs lignes rouges, ils cherchent. Ils ne trouvent pas. Mais ils nous montrent que nous arrivons au bout de quelque chose. Au bout de quoi ?




De l’autre côté de l’image

On s’interroge sur le devenir du mouvement des Gilets Jaunes et sur leur récupération. Est-ce un mouvement, d’ailleurs ? Non, les GJ c’était un sursaut, un appel, un cri comme savent en pousser parfois ceux qui toute leur vie acceptent leur misère comme la norme et qui un jour, devant une étincelle, un rien, apprennent à dire non.

Beaucoup de ceux qui étaient sur les rond points, petits commerçants, employés, ouvriers, marginaux de tous bords, sont maintenant rentrés chez eux. Les journalistes ont tendu un moment leur micro, et puis sont rentrés dans leurs salles de rédaction guetter les prochains vacarmes qui font l’actualité. Chaque samedi ils annoncent le « désormais rituel » rendez-vous. Ce qui fut un sursaut est devenu une habitude, avec son lot de craintes de violences. Les caméras guettent les saccages, les insultes, les violences. Chaque samedi les objectifs se braquent sur des silhouettes en contre-jour, bras levé dans une rue enfumée. Et on se dit que c’est ça, ce qu’ils sont devenus, « Les » Gilets Jaunes. On ne cherche plus à écouter, à comprendre le désarroi, les envies, les espoirs, les doutes. On fait des sondages de popularité. Et les opinions se font et se renforcent au gré de ces clichés.

Mais c’est ailleurs qu’une société s’écoute, et qu’elle se raconte. Au coin de l’oreille, dans les petites phrases, les gestes en suspens, dans les énervements et les renoncements, entre les grands événements que retiendront les livres d’histoire. Dans tout ce qui ne passe pas à l’image.

L’image, elle était belle, vendredi 22 février à Paris. Environ un millier de jeunes défilant pour demander un autre monde et une prise en compte de l’urgence face à l’état du vivant. Il faisait beau. Mais le vendredi suivant, ils n’étaient à nouveau que quelques centaines. Il faisait dix degrés de moins (12 degrés), le ciel était gris. Et Greta Thunberg n’était pas là. Ah oui… et c’était les vacances !

Il y a sept ans, de l’autre côté de l’Atlantique, le 20 février 2012, par -20 degrés, ils étaient 30 000 étudiants en grève contre la hausse des frais de scolarité au Québec. Un mois plus tard, ils étaient 300 000, dans un pays de 8 millions d’habitants. Les températures étaient toujours négatives. Aucune figure hyper médiatique ne marchait au-devant. C’était des associations, organisées et menant combat depuis longtemps, qui impulsaient le mouvement, qui d’étudiant devint social. Il y eut la marche des avocats, les fanfares de musiciens et les familles défilant chaque mois dans les rues avec des casseroles. Pendant huit mois, oubliant les vacances, et tant pis pour les examens. Et ce peuple calme et réputé soumis amena des élections anticipées et la chute du gouvernement. Qu’ont-ils donc que nous n’avons plus, nous le pays des grandes révolutions ? Et les Belges, et les Australiens, et les Suédois ?

Le Printemps québécois: Quand le peuple s’éveille… from MADOC on Vimeo.

Un élan… et après ?

Ce samedi, à Lyon, les Gilets Jaunes ont fait une « marche en noir en signe de deuil pour nos institutions et notre avenir incertain ». Dans le deuil des institutions, il y a aussi celui de la représentation.

Le mouvement français des jeunes en grèves pour le climat refuse la personnalisation. Pourtant, c’est bien la figure médiatique de Greta Thunberg qui a mobilisé il y a dix jours, y compris des figures connues du combat écologique. La personnalisation est trop ancrée dans nos sociétés. Les foules ont besoin de figures – ou de ballons ronds – pour se galvaniser. Un mouvement naissant doit-il être à l’écoute de ce besoin ou rompre radicalement ? Serait-il possible d’imaginer une personnalisation d’un mouvement qui ne soit pas une incarnation verticale ?

Comme Nuit Debout, Gilets Jaunes et Grève scolaire pour le Climat sont confrontés au problème de la représentation. Au début, la question ne se pose pas. C’est un élan spontané qui attire dans la vague tous ceux qui ressentent le même besoin. On découvre que nous sommes des milliers. On se met à discuter avec des gens qu’on ne fréquente jamais, sur une place, un rond point ou devant un ministère. Quelque chose se reforme de l’agora grecque : une réunion autour d’autre chose que la consommation. On réapprend à se parler, et les individus redeviennent citoyens, personnes prenant part à un destin commun.

Pour rejoindre le mouvement, pas de demande à déposer, pas de carte de parti, il suffit de venir, de mettre un gilet jaune ou de cliquer. On ne veut pas de filtre, pas d’intermédiaire. Puis des gens qui en veulent un peu plus ou qui furent les premiers mobilisés deviennent référents, coordinateurs, créent des commissions. Ils passent leurs journées et une bonne partie de leurs nuits à répondre à des centaines de messages. Pour les Gilets Jaunes, ce fut Facebook. Pour les grèves pour le climat, c’est Telegram ou Discord. Les décisions se prennent dans l’instantanéité de qui est en ligne. Personne n’est nommé ni élu ni désigné, les équipes ne se forment pas par choix mais par disponibilité : « Qui est chaud pour… ? » et ceux qui sont là formeront l’équipe. Au fil des jours et des semaines se profilent, en interne ou en externe, des pôles d’influence, autour de personnes qui tentent de prendre des initiatives tout en voyant l’ombre d’une accusation de prise de pouvoir. Certains y prennent goût, mais le principe est réaffirmé : pas de représentants.

La presse tend ses micros, braque ses caméras, et il faut bien envoyer des personnes pour porter la parole. Mais ils se défendent : « Je ne suis pas porte-parole, je parle en mon nom propre ». Les journalistes cherchent les personnes influentes et se réfèrent à ceux qui totalisent le plus de vues sur des vidéos et les réseaux sociaux. Faute d’une autre légitimité, celle du buzz fera l’affaire. Puis, ceux qui prennent la lumière sont remis en question. Au nom de quoi parles-tu ? Alors qu’en Belgique Anuna de Wever a porté la voix de milliers de lycéens belges, en France, on refuse l’incarnation. À Paris, les jeunes qui passent dans les médias décident de tous s’appeler Camille. La personnalisation leur semble trop dangereuse. Mais que nous a donc fait la représentation pour qu’on la rejette si loin ?

Plus de représentants = plus d’incarnation ?

Nous sommes sans doute le pays où l’incarnation est le plus ancré dans la culture politique et sociale. Notre Cinquième République a su récupérer la verticalité du pouvoir monarchique et restituer la figure du grand homme. Mais à mesure que les mandats se succèdent, le costume du Général est de plus en plus grand pour les occupants de l’Élysée. Les Français reprochent à l’un d’être trop présent, à l’autre d’être trop mou, à l’autre encore d’être méprisant. Ils regardent du coin de l’œil les chaises musicales des ministères, nommés par un chef de gouvernement qui n’est pas élu mais lui aussi, nommé. Ils se désintéressent d’élire à l’assemblée ceux qui devraient les représenter, mais qui ne connaissent plus le terrain.

Dans le récit aussi, les représentants sont remis en question. Les citoyens ne se reconnaissent plus dans les médias. Ceux qui racontent la société on déserté les petites histoires, celles qui ne se racontent que sur le terrain, dans la confiance, loin des événements. Soumis au dictat de l’audience et les réductions de budget, les grands médias qui restent pourtant grands, courent après les mêmes informations.

Alors nous nous méfions, de toute personne qui prétendrait parler au nom de. Pourtant, nous les admirons encore, les Martin Luther King, les Nelson Mandela et les Gandhi. Et parmi les artistes, ceux comme Bob Dylan qui ont su saisir l’esprit d’une génération ; ceux qui ont parlé des invisibles et remis en question les normes, les Prévert, les Brassens, les Brel. À l’écrit, nous gardons Les Misérables ou Germinal comme des joyaux de notre culture, et regardons avec envie le temps où le journalisme ressemblait à Joseph Kessel ou à Albert Londres. De tout temps, il y eut des gens pour porter la voix des autres. Aujourd’hui, toute tentative dans ce sens est suspecte. Mais une grande figure, ce n’est pas quelqu’un qui assoit son pouvoir sur les autres. C’est quelqu’un qui exprime ce que les autres ne peuvent dire, mais où chacun se reconnaît. Nous interdire cela, c’est nous priver de ce qui fait la force et la beauté des révolutions.

L’horizontalité plate

Au bout de quelques semaines, l’élan ne suffit plus. Chaque mouvement est confronté à son besoin d’organisation, et chacun s’est arrêté là. Ils cherchaient la visibilité. Ils l’ont eue, mais avec elle, il faut expliquer ce qu’on veut, ce qu’on demande, et comment le faire sans vision ? On cherche à éviter la mécanique habituelle des représentants devenant leaders, agissant pour leur propre popularité et devenant une nouvelle élite. Mais quelle alternative avons-nous ? Où sont dans ces mouvements ceux qui depuis longtemps ont eu la curiosité d’aller voir au-delà de l’Hexagone ce qui se faisait, ou dans les interstices de notre histoire, ceux qui ont pensé d’autres manières de faire, et qui écrivent, pensent expérimentent déjà ? On en a bien souvent vus se faire accuser de récupération.

Des places aux ronds-points et dans les facs aujourd’hui, un mot revient : horizontalité. Que signifie un mouvement horizontal ? Le rejet de la verticalité est si fort qu’avec elle, c’est toute forme de hiérarchie et qui est refusée. On privilégie les cercles, pensant reproduire le modèle de sociétés que nous nommons égalitaires comme les autochtones que nous appelons encore Indiens en France, et qui pourtant, avaient bel et bien leurs hiérarchies.

À Nuit Debout, pendant les assemblées, la parole était distribuée de façon égale, selon l’ordre d’inscription : chacun avait 3 minutes pour parler. Trois minutes pour celui qui veut faire une proposition pour organiser le mouvement, trois minutes pour un autre qui vient parler de son association, trois minutes pour redire qu’on en a marre et ne rien proposer. Chaque parole se vaut. Qui viendra hiérarchiser ? Qui viendra freiner les paroles qui ne parlent pas au nom de l’intérêt général ? Qui établira un ordre du jour pour faire de l’agora autre chose qu’un défouloir ?

Dans les récents mouvements, on refuse de distribuer des rôles. Ou si on le fait, il faut « que ça tourne ». On revient à un agrégat d’individus qui s’interchangent, refusant ainsi de reconnaître la singularité de l’apport de chacun qui pourrait être mis eu service du collectif.

Cette obsession de l’horizontalité absolue, couplée avec les modes de communication actuels où le débat et les prises de décision sont soumis à l’instantanéité du fil de conversation en ligne, rend les mouvements sociaux flous et ouverts à ceux qui souhaitent en faire un terrain de jeu pour leur propre déchaînement de violence et d’idéologie. La facilité à faire partie de ces mouvements, en mettant un gilet jaune ou en rejoignant un groupe sur réseau social, laisse la porte ouverte à toutes les dérives.

Le mythe de l’horizontalité absolue est la réponse absurde à l’absurdité de la verticalité de notre système actuel. Aucune espèce animale ne vit sans une forme de répartition des rôles, ni aucune société. Répartir des rôles, s’organiser, établir des priorités, c’est reconnaître qu’une personne est douée pour parler, une autre pour organiser, une autre pour résumer et transmettre, une autre pour agir, une autre pour atténuer les tensions, une autre pour prendre du recul. Distribuer des rôles, c’est se faire confiance. Et partout en France, ce qui règne, c’est la méfiance.

Réinventer une représentation

La crise de la représentation est profonde et légitime. Mais comme souvent en France, nous savons ce que nous refusons, mais nous ne savons pas ce que nous voulons. Nous dépensons une énergie belle, inventive et tenace, à dénoncer les problèmes, plutôt qu’à proposer des alternatives. Il y aurait d’un côté les crève-la-faim, les gens en colère, et de l’autre, les bobos écolos gentils bisounours qui auraient le luxe de s’inventer un monde alternatif. Et le « positivisme » des uns serait ne pas reconnaître la souffrance des autres. Chacun reste dans son monde.

Pourtant, nous souffrons tous du même mal et nous cherchons tous le même horizon. Le besoin d’alternative naît du constat de l’échec des institutions actueles et du projet de société limité à la consommation. Quand on se sent dépossédé, que la colère monte, nous avons le choix entre nous enliser dedans et réclamer, au sein du système actuel, que l’homme providentiel et « ceux de là-haut » puissent tout résoudre, ou bien nous nous incluons dans cette remise en question et nous envisageons, à toutes les échelles de la société, la nécessité d’un changement. Travailler à proposer des alternatives demande un souffle de coureur de fond, et une capacité à encaisser les frustrations. C’est prendre du recul, opérer des synthèses, prendre en compte différents points de vue, faire bouger sans cesse son angle de vue, accepter de regarder autrement ce qu’on croyait être une évidence.

Il est urgent de réinventer une autre forme de représentation. Pour cela, la ZAD et Nuit Debout furent des terrains d’expérimentation remarquables. Il en existe bien d’autres, qui sont expérimentés chaque jour dans notre pays. Encore faudrait-il aller les voir et s’organiser pour les étendre.

Entre la verticalité rigide de nos institutions et l’horizontalité absolue qui refuse toute organisation, il y a un espace pour inventer autre chose. À condition qu’on veuille bien sortir des oppositions binaires. Ce n’est pas la colère ou la proposition. Ce n’est pas l’appel aux gens de là-haut ou le travail sur le terrain à l’échelle individuelle. Le changement auquel nous aspirons mérite mieux que cela.


Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

Cliquez ici pour le commander chez l’éditeur

 

 

 

 

 

Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

Cliquez ici pour commander le livre  ou commandez-le dans n’importe quelle librairie.

 

 

livre sarah

Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur ou commandez-le dans n’importe quelle librairie

 

 

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Catégories
Analyses

Pour que la colère d’aujourd’hui porte l’espérance de demain

[:fr]Ces temps-ci la colère sort. Et c’est tant mieux. « Quand on n’est pas en colère c’est qu’on est tout seul », disait Jacques Brel. Mais à l’heure de l’urgence, nous n’avons plus le temps de seulement nous défouler. Reste à faire de cette colère un engrais pour construire – et même, pour exiger – un autre modèle de société. Qu’elle ne soit pas seulement un geste qui soulage ou un cri de détresse. Mais un outil efficace. Tout l’enjeu est là : ce poing qui cogne et qu’on brandit, l’ouvrir, et y blottir bien au chaud des graines à semer, à arroser, à protéger. Celles d’une autre société. Pas seulement le temps d’une marche, d’un joyeux moment ensemble, d’un geste symbolique, ou d’une manifestation de colère et de cris, mais chaque jour. Rentrer chez soi, regarder autour,  et se demander si ce slogan est un engagement du quotidien. 

Je ne me contenterai pas de dire ce qui  ne va pas. De vouloir faire remonter là-haut toutes les raisons légitimes de ma révolte. Je m’interrogerai aussi, dans le même temps, sur la part que je prends à servir le système que je critique. Je me demanderai à quel moment, dans la journée, j’encourage ces multinationales auxquels je dis que les politiques sont soumis. Pour chaque difficulté que j’ai envie d’exprimer, je demanderai aux autres présents autour de moi de m’aider à chercher une solution. Dans les réunions je proposerai une mi temps où, à la moitié du temps, toute prise de parole devrait être une proposition et une tentative de répondre à un problème, et les plaintes laissées pour la première partie de soirée. Si je critique les médias, je me demanderai quels médias j’encourage, quand j’allume ma télé, ma radio, quels journaux j’achète. Je ne me laisserai pas confisquer ma puissance. Car je sais que le changement de société ne peut se faire que simultanément à toutes les échelles.

Je ne me contenterai pas de « faire ma part »non plus, mais je m’épuiserai pour que, à chaque échelle de la société – locale, régionale, nationale, européenne, mondiale – cela change… J’irai voir mes voisins, les parents des amis de mes enfants, mes collègues, et, pas à pas, sans donner des leçons, je proposerai, je laisser entrevoir d’autres possibles.

Je parlerai de ceux qui n’ont pas eu le temps de colorier des pancartes parce qu’ils oeuvrent, chaque jour, au changement, les mains dans le cambouis du quotidien. Je troquerai le « Oui mais pour eux c’est facile… » en : « Tiens, comment ont-ils fait ?  » J’irai gratter la carte postale de l’alternatif, et j’irai les rencontrer, ces gens qui font autrement dans l’éducation, l’agriculture, l’habitat, l’économie, le politique. Ce ne sont pas des bobos parisiens, ce ne sont pas des hippies dans un écovillage isolé, ce ne sont pas des privilégiés, ce ne sont pas des gens qui peuvent se permettre de l’envisager. Ils sont partout autour de moi, et on serait surpris de découvrir que la plupart n’est pas riche, a des enfants en bas âge, prend des risques, doute, essaye, se plante, et recommence.

Je ne resterai pas dans un entre-soi confortable. J’ai bien l’impression que de plus en plus de gens s’y mettent, dès que je m’abonne aux groupes facebook de presse alternative. D’un coup le monde change, je ne vois que du positif partout. Et les 300 clients journaliers d’un magasins bio ne voient plus les 3000 qui sortent tous les jours du supermarché d’en face.

Je développerai des outils concrets. L’information est là, les discours aussi. Les experts sont invités sur les plateaux télé, les livres et les articles sortent, les appels et les pétitions pleuvent. Nous savons. Nous alertons. Mais pour ceux qui expliquent et qui commentent, combien cherchent à développer des outils concrets face aux enjeux moins brillants du quotidien ? Comment permettre à mon voisin de se dégager deux heures chaque semaine pour préparer en avance des repas sains pour son enfant et les congeler ?  En lui permettant deux matins par semaine de ne pas avoir à l’emmener à l’école, en organisant du covoiturage alterné ? Alors il économisera sur les frais de cantine, alors il pourra acheter…

Je ne parlerai que pour construire. Nous dépensons beaucoup d’énergie en commentaires sur les réseaux sociaux pour expliquer aux autres qu’ils n’ont rien compris. Beaucoup de débats se résument à des duels d’opinions. Ceux qui se risquent à suggérer d’autres façons de faire sont vite qualifiés de donneurs de leçon. Et si je me mordais les lèvres (ou les doigts) et que je décidais de ne parler que dans le but de construire une intelligence commune ? J’oserai donner un coup de talon à ce qui en moi trépigne de faire comprendre à l’autre qu’il n’a rien compris. Je serai fin stratège, je servirai la cause plutôt que ma satisfaction personnelle. Je ravalerai l’envie d’avoir raison tout de suite et j’irai écouter la difficulté de l’autre, ses frustrations, ses certitudes, ses idées reçues. Je lui ferai comprendre que je le comprends. Et je le surprendrai en parlant son langage et en l’amenant à envisager autre chose. J’aurai la détermination ferme et l’écoute généreuse. Proposer des solutions et s’écouter n’enlèvera rien à la force de ma colère, elle ne niera pas la violence de ce que je subis. Au contraire, elle en fera une force constructrice et j’aurai la fierté de la porter pour les autres générations. Que mon enfant me voit lui creuser d’autres chemins avec toute la rage que j’ai aujourd’hui.

J’aurai le courage de ceux qui n’ont plus le choix. Je ne laisserai plus rien passer. Aucun petit geste, que ce soit le mien ou celui d’un passant, qui participe à la destruction du vivant, donc à la mienne. Aucun renoncement pour ne pas s’embarrasser de chercher autrement. Aucun déni pour remettre à plus tard l’urgence. J’essaierai jusqu’à épuisement. J’échouerai souvent. Je pèserai mon impuissance. Et je recommencerai. Je suis de la génération de l’urgence. Je n’ai pas choisi mon combat. Il s’est imposé. Nous n’avons plus le temps de nous contenter du petit geste ni de la colère qui soulage. Le temps n’est plus aux querelles de cour de récré. Car ni les insectes qui ne polliniseront plus, ni les glaciers fondus qui libèreront le méthane, ni les forêts qui brûleront, ni les digues qui cèderont, ni les millions de réfugiés qui traverseront les mers, ne nous diront qui avait raison.

Regarde bien petit regarde bien
Hier sur les places
Aujourd’hui aux ronds points
Des villes aux patelins
Y’a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien petit regarde bien

Est-ce un crieur fluo
Un gamin sans grammaire
Un rêveur écolo
Un pelleteur de chimères
Un jardinier boiteux
La semence dans le poing
Qui cherche son jardin
Est-ce l’aube qui vient me dire
Que demain n’attendra plus longtemps
Ou n’est-ce que la grogne
D’un troupeau en colère
Qui un samedi d’automne
A crié sa misère

Regarde bien…

Ce n’est pas un rêveur
Ses cernes sont trop creusées
S’il est consommateur
C’est qu’il est consommé
Ce n’est pas un gamin
Son rêve est trop ancien
Pour être périmé
Ce n’est pas un parti
Tenu par des experts
Shootés à l’ambition
La politique demain
C’est chaque citoyen
Qui saura la faire
S’il s’en donne les moyens

Regarde bien…

Oui c’est un homme debout
C’est un homme qui espère
Vivre encore sur la terre
Sans la tuer chaque jour
Ne plus être les rouages
De la machine qui prie
La croissance infinie
Pour finir avant l’âge
À compter sa tirelire
Et les miettes de soi
À chaque fin de mois

Allons faites place
Faites place et grand bruit
Car il est décrété
Le temps de l’utopie

Regarde bien…
Regarde bien
Tu n’auras pas à choisir
Entre la terre et ton frigo
Parce que demain
Tu seras la terre
Et tu seras l’eau
Tu seras
De l’insecte à l’éléphant
Du local au continent
Le lobby du vivant
Le lobby du vivant…

chanson inspirée de « Regarde bien petit » de Jacques Brel[:en]Ces temps-ci la colère sort. Et c’est tant mieux. « Quand on n’est pas en colère c’est qu’on est tout seul », disait Jacques Brel. Mais à l’heure de l’urgence, nous n’avons plus le temps de seulement nous défouler. Reste à faire de cette colère un engrais pour construire – et même, pour exiger – un autre modèle de société. Qu’elle ne soit pas seulement un geste qui soulage ou un cri de détresse. Mais un outil efficace. Tout l’enjeu est là : ce poing qui cogne et qu’on brandit, l’ouvrir, et y blottir bien au chaud des graines à semer, à arroser, à protéger. Celles d’une autre société. Pas seulement le temps d’une marche, d’un joyeux moment ensemble, d’un geste symbolique, ou d’une manifestation de colère et de cris, mais chaque jour. Rentrer chez soi, regarder autour,  et se demander si ce slogan est un engagement du quotidien. 

Je ne me contenterai pas de dire ce qui  ne va pas. De vouloir faire remonter là-haut toutes les raisons légitimes de ma révolte. Je m’interrogerai aussi, dans le même temps, sur la part que je prends à servir le système que je critique. Je me demanderai à quel moment, dans la journée, j’encourage ces multinationales auxquels je dis que les politiques sont soumis. Pour chaque difficulté que j’ai envie d’exprimer, je demanderai aux autres présents autour de moi de m’aider à chercher une solution. Dans les réunions je proposerai une mi temps où, à la moitié du temps, toute prise de parole devrait être une proposition et une tentative de répondre à un problème, et les plaintes laissées pour la première partie de soirée. Si je critique les médias, je me demanderai quels médias j’encourage, quand j’allume ma télé, ma radio, quels journaux j’achète. Je ne me laisserai pas confisquer ma puissance. Car je sais que le changement de société ne peut se faire que simultanément à toutes les échelles.

Je ne me contenterai pas de « faire ma part »non plus, mais je m’épuiserai pour que, à chaque échelle de la société – locale, régionale, nationale, européenne, mondiale – cela change… J’irai voir mes voisins, les parents des amis de mes enfants, mes collègues, et, pas à pas, sans donner des leçons, je proposerai, je laisser entrevoir d’autres possibles.

Je parlerai de ceux qui n’ont pas eu le temps de colorier des pancartes parce qu’ils oeuvrent, chaque jour, au changement, les mains dans le cambouis du quotidien. Je troquerai le « Oui mais pour eux c’est facile… » en : « Tiens, comment ont-ils fait ?  » J’irai gratter la carte postale de l’alternatif, et j’irai les rencontrer, ces gens qui font autrement dans l’éducation, l’agriculture, l’habitat, l’économie, le politique. Ce ne sont pas des bobos parisiens, ce ne sont pas des hippies dans un écovillage isolé, ce ne sont pas des privilégiés, ce ne sont pas des gens qui peuvent se permettre de l’envisager. Ils sont partout autour de moi, et on serait surpris de découvrir que la plupart n’est pas riche, a des enfants en bas âge, prend des risques, doute, essaye, se plante, et recommence.

Je ne resterai pas dans un entre-soi confortable. J’ai bien l’impression que de plus en plus de gens s’y mettent, dès que je m’abonne aux groupes facebook de presse alternative. D’un coup le monde change, je ne vois que du positif partout. Et les 300 clients journaliers d’un magasins bio ne voient plus les 3000 qui sortent tous les jours du supermarché d’en face.

Je développerai des outils concrets. L’information est là, les discours aussi. Les experts sont invités sur les plateaux télé, les livres et les articles sortent, les appels et les pétitions pleuvent. Nous savons. Nous alertons. Mais pour ceux qui expliquent et qui commentent, combien cherchent à développer des outils concrets face aux enjeux moins brillants du quotidien ? Comment permettre à mon voisin de se dégager deux heures chaque semaine pour préparer en avance des repas sains pour son enfant et les congeler ?  En lui permettant deux matins par semaine de ne pas avoir à l’emmener à l’école, en organisant du covoiturage alterné ? Alors il économisera sur les frais de cantine, alors il pourra acheter…

Je ne parlerai que pour construire. Nous dépensons beaucoup d’énergie en commentaires sur les réseaux sociaux pour expliquer aux autres qu’ils n’ont rien compris. Beaucoup de débats se résument à des duels d’opinions. Ceux qui se risquent à suggérer d’autres façons de faire sont vite qualifiés de donneurs de leçon. Et si je me mordais les lèvres (ou les doigts) et que je décidais de ne parler que dans le but de construire une intelligence commune ? J’oserai donner un coup de talon à ce qui en moi trépigne de faire comprendre à l’autre qu’il n’a rien compris. Je serai fin stratège, je servirai la cause plutôt que ma satisfaction personnelle. Je ravalerai l’envie d’avoir raison tout de suite et j’irai écouter la difficulté de l’autre, ses frustrations, ses certitudes, ses idées reçues. Je lui ferai comprendre que je le comprends. Et je le surprendrai en parlant son langage et en l’amenant à envisager autre chose. J’aurai la détermination ferme et l’écoute généreuse. Proposer des solutions et s’écouter n’enlèvera rien à la force de ma colère, elle ne niera pas la violence de ce que je subis. Au contraire, elle en fera une force constructrice et j’aurai la fierté de la porter pour les autres générations. Que mon enfant me voit lui creuser d’autres chemins avec toute la rage que j’ai aujourd’hui.

J’aurai le courage de ceux qui n’ont plus le choix. Je ne laisserai plus rien passer. Aucun petit geste, que ce soit le mien ou celui d’un passant, qui participe à la destruction du vivant, donc à la mienne. Aucun renoncement pour ne pas s’embarrasser de chercher autrement. Aucun déni pour remettre à plus tard l’urgence. J’essaierai jusqu’à épuisement. J’échouerai souvent. Je pèserai mon impuissance. Et je recommencerai. Je suis de la génération de l’urgence. Je n’ai pas choisi mon combat. Il s’est imposé. Nous n’avons plus le temps de nous contenter du petit geste ni de la colère qui soulage. Le temps n’est plus aux querelles de cour de récré. Car ni les insectes qui ne polliniseront plus, ni les glaciers fondus qui libèreront le méthane, ni les forêts qui brûleront, ni les digues qui cèderont, ni les millions de réfugiés qui traverseront les mers, ne nous diront qui avait raison.

Regarde bien petit regarde bien
Hier sur les places
Aujourd’hui aux ronds points
Des villes aux patelins
Y’a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien petit regarde bien

Est-ce un crieur fluo
Un gamin sans grammaire
Un rêveur écolo
Un pelleteur de chimères
Un jardinier boiteux
La semence dans le poing
Qui cherche son jardin
Est-ce l’aube qui vient me dire
Que demain n’attendra plus longtemps
Ou n’est-ce que la grogne
D’un troupeau en colère
Qui un samedi d’automne
A crié sa misère

Regarde bien…

Ce n’est pas un rêveur
Ses cernes sont trop creusées
S’il est consommateur
C’est qu’il est consommé
Ce n’est pas un gamin
Son rêve est trop ancien
Pour être périmé
Ce n’est pas un parti
Tenu par des experts
Shootés à l’ambition
La politique demain
C’est chaque citoyen
Qui saura la faire
S’il s’en donne les moyens

Regarde bien…

Oui c’est un homme debout
C’est un homme qui espère
Vivre encore sur la terre
Sans la tuer chaque jour
Ne plus être les rouages
De la machine qui prie
La croissance infinie
Pour finir avant l’âge
À compter sa tirelire
Et les miettes de soi
À chaque fin de mois

Allons faites place
Faites place et grand bruit
Car il est décrété
Le temps de l’utopie

Regarde bien…
Regarde bien
Tu n’auras pas à choisir
Entre la terre et ton frigo
Parce que demain
Tu seras la terre
Et tu seras l’eau
Tu seras
De l’insecte à l’éléphant
Du local au continent
Le lobby du vivant
Le lobby du vivant…

chanson inspirée de « Regarde bien petit » de Jacques Brel

Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

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livre sarah

Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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[:es]Ces temps-ci la colère sort. Et c’est tant mieux. « Quand on n’est pas en colère c’est qu’on est tout seul », disait Jacques Brel. Mais à l’heure de l’urgence, nous n’avons plus le temps de seulement nous défouler. Reste à faire de cette colère un engrais pour construire – et même, pour exiger – un autre modèle de société. Qu’elle ne soit pas seulement un geste qui soulage ou un cri de détresse. Mais un outil efficace. Tout l’enjeu est là : ce poing qui cogne et qu’on brandit, l’ouvrir, et y blottir bien au chaud des graines à semer, à arroser, à protéger. Celles d’une autre société. Pas seulement le temps d’une marche, d’un joyeux moment ensemble, d’un geste symbolique, ou d’une manifestation de colère et de cris, mais chaque jour. Rentrer chez soi, regarder autour,  et se demander si ce slogan est un engagement du quotidien. 

Je ne me contenterai pas de dire ce qui  ne va pas. De vouloir faire remonter là-haut toutes les raisons légitimes de ma révolte. Je m’interrogerai aussi, dans le même temps, sur la part que je prends à servir le système que je critique. Je me demanderai à quel moment, dans la journée, j’encourage ces multinationales auxquels je dis que les politiques sont soumis. Pour chaque difficulté que j’ai envie d’exprimer, je demanderai aux autres présents autour de moi de m’aider à chercher une solution. Dans les réunions je proposerai une mi temps où, à la moitié du temps, toute prise de parole devrait être une proposition et une tentative de répondre à un problème, et les plaintes laissées pour la première partie de soirée. Si je critique les médias, je me demanderai quels médias j’encourage, quand j’allume ma télé, ma radio, quels journaux j’achète. Je ne me laisserai pas confisquer ma puissance. Car je sais que le changement de société ne peut se faire que simultanément à toutes les échelles.

Je ne me contenterai pas de « faire ma part »non plus, mais je m’épuiserai pour que, à chaque échelle de la société – locale, régionale, nationale, européenne, mondiale – cela change… J’irai voir mes voisins, les parents des amis de mes enfants, mes collègues, et, pas à pas, sans donner des leçons, je proposerai, je laisser entrevoir d’autres possibles.

Je parlerai de ceux qui n’ont pas eu le temps de colorier des pancartes parce qu’ils oeuvrent, chaque jour, au changement, les mains dans le cambouis du quotidien. Je troquerai le « Oui mais pour eux c’est facile… » en : « Tiens, comment ont-ils fait ?  » J’irai gratter la carte postale de l’alternatif, et j’irai les rencontrer, ces gens qui font autrement dans l’éducation, l’agriculture, l’habitat, l’économie, le politique. Ce ne sont pas des bobos parisiens, ce ne sont pas des hippies dans un écovillage isolé, ce ne sont pas des privilégiés, ce ne sont pas des gens qui peuvent se permettre de l’envisager. Ils sont partout autour de moi, et on serait surpris de découvrir que la plupart n’est pas riche, a des enfants en bas âge, prend des risques, doute, essaye, se plante, et recommence.

Je ne resterai pas dans un entre-soi confortable. J’ai bien l’impression que de plus en plus de gens s’y mettent, dès que je m’abonne aux groupes facebook de presse alternative. D’un coup le monde change, je ne vois que du positif partout. Et les 300 clients journaliers d’un magasins bio ne voient plus les 3000 qui sortent tous les jours du supermarché d’en face.

Je développerai des outils concrets. L’information est là, les discours aussi. Les experts sont invités sur les plateaux télé, les livres et les articles sortent, les appels et les pétitions pleuvent. Nous savons. Nous alertons. Mais pour ceux qui expliquent et qui commentent, combien cherchent à développer des outils concrets face aux enjeux moins brillants du quotidien ? Comment permettre à mon voisin de se dégager deux heures chaque semaine pour préparer en avance des repas sains pour son enfant et les congeler ?  En lui permettant deux matins par semaine de ne pas avoir à l’emmener à l’école, en organisant du covoiturage alterné ? Alors il économisera sur les frais de cantine, alors il pourra acheter…

Je ne parlerai que pour construire. Nous dépensons beaucoup d’énergie en commentaires sur les réseaux sociaux pour expliquer aux autres qu’ils n’ont rien compris. Beaucoup de débats se résument à des duels d’opinions. Ceux qui se risquent à suggérer d’autres façons de faire sont vite qualifiés de donneurs de leçon. Et si je me mordais les lèvres (ou les doigts) et que je décidais de ne parler que dans le but de construire une intelligence commune ? J’oserai donner un coup de talon à ce qui en moi trépigne de faire comprendre à l’autre qu’il n’a rien compris. Je serai fin stratège, je servirai la cause plutôt que ma satisfaction personnelle. Je ravalerai l’envie d’avoir raison tout de suite et j’irai écouter la difficulté de l’autre, ses frustrations, ses certitudes, ses idées reçues. Je lui ferai comprendre que je le comprends. Et je le surprendrai en parlant son langage et en l’amenant à envisager autre chose. J’aurai la détermination ferme et l’écoute généreuse. Proposer des solutions et s’écouter n’enlèvera rien à la force de ma colère, elle ne niera pas la violence de ce que je subis. Au contraire, elle en fera une force constructrice et j’aurai la fierté de la porter pour les autres générations. Que mon enfant me voit lui creuser d’autres chemins avec toute la rage que j’ai aujourd’hui.

J’aurai le courage de ceux qui n’ont plus le choix. Je ne laisserai plus rien passer. Aucun petit geste, que ce soit le mien ou celui d’un passant, qui participe à la destruction du vivant, donc à la mienne. Aucun renoncement pour ne pas s’embarrasser de chercher autrement. Aucun déni pour remettre à plus tard l’urgence. J’essaierai jusqu’à épuisement. J’échouerai souvent. Je pèserai mon impuissance. Et je recommencerai. Je suis de la génération de l’urgence. Je n’ai pas choisi mon combat. Il s’est imposé. Nous n’avons plus le temps de nous contenter du petit geste ni de la colère qui soulage. Le temps n’est plus aux querelles de cour de récré. Car ni les insectes qui ne polliniseront plus, ni les glaciers fondus qui libèreront le méthane, ni les forêts qui brûleront, ni les digues qui cèderont, ni les millions de réfugiés qui traverseront les mers, ne nous diront qui avait raison.

Regarde bien petit regarde bien
Hier sur les places
Aujourd’hui aux ronds points
Des villes aux patelins
Y’a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien petit regarde bien

Est-ce un crieur fluo
Un gamin sans grammaire
Un rêveur écolo
Un pelleteur de chimères
Un jardinier boiteux
La semence dans le poing
Qui cherche son jardin
Est-ce l’aube qui vient me dire
Que demain n’attendra plus longtemps
Ou n’est-ce que la grogne
D’un troupeau en colère
Qui un samedi d’automne
A crié sa misère

Regarde bien…

Ce n’est pas un rêveur
Ses cernes sont trop creusées
S’il est consommateur
C’est qu’il est consommé
Ce n’est pas un gamin
Son rêve est trop ancien
Pour être périmé
Ce n’est pas un parti
Tenu par des experts
Shootés à l’ambition
La politique demain
C’est chaque citoyen
Qui saura la faire
S’il s’en donne les moyens

Regarde bien…

Oui c’est un homme debout
C’est un homme qui espère
Vivre encore sur la terre
Sans la tuer chaque jour
Ne plus être les rouages
De la machine qui prie
La croissance infinie
Pour finir avant l’âge
À compter sa tirelire
Et les miettes de soi
À chaque fin de mois

Allons faites place
Faites place et grand bruit
Car il est décrété
Le temps de l’utopie

Regarde bien…
Regarde bien
Tu n’auras pas à choisir
Entre la terre et ton frigo
Parce que demain
Tu seras la terre
Et tu seras l’eau
Tu seras
De l’insecte à l’éléphant
Du local au continent
Le lobby du vivant
Le lobby du vivant…

chanson inspirée de « Regarde bien petit » de Jacques Brel

Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

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Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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Analyses

« Écolo pour les riches » : le rôle des médias (Dossier : écolo ou social, la fausse opposition)

[:fr]Dans l’émergence du mouvement des Gilets Jaunes, une opposition entre deux urgences s’est dessinée : celle entre l’écologie et le social. L’une serait un luxe, l’autre une nécessité. Dans ce faux débat, on entend et on lit « Il est plus facile d’être écolo, de manger bio, quand on est à Paris »[1]. Penser à son empreinte écologique, c’est pour ceux qui n’ont pas à se soucier de remplir leur frigo, qui peuvent se payer des voitures électriques et acheter des produits bio hors de prix, et qui ont le temps d’y penser. Les autres sont la tête dans le guidon et dans la survie. Cette vision binaire est non seulement loin de la réalité, toujours plus complexe, mais elle hypothèque notre avenir et nous enlise dans une confrontation stérile où nous y perdrons tous, à commencer par les plus démunis, premières victimes de la disparition de la biodiversité et du réchauffement climatique. À l’heure où nous avons besoin plus que jamais d’additionner nos intelligences pour envisager une autre société, pourrait-on envisager autrement la révolte et le débat en France ?

DOSSIER EN TROIS ARTICLES :

  1. Les pauvres écolos, ça existe
  2. La représentation qu’on se fait du monde : le rôle des médias
  3. Les oppositions binaires : un délice français

 

2. Écolo pour les riches : le rôle des médias

Ces derniers jours il y eut beaucoup de plateaux télé et de débats sur l’opposition entre écologie et pouvoir d’achat. Derrière ces termes désincarnés, c’est l’affrontement de deux archétypes: l’ Écolo et le Pauvre, qui se joue. Quelle réalité recouvrent-ils ? Qui en parle et comment ?

On le sait maintenant, le mouvement des Gilets Jaunes dépasse largement le refus de l’augmentation de la taxe carbone. Il manifeste la détresse de ceux qu’on appelle les oubliés. Une limite a été franchie. Mais pourquoi s’est-elle tracée juste ici, sur l’augmentation du prix du diesel ? Pourquoi pas sur les privilèges accordées aux plus riches (suppression de l’IFS), sur le sacrifice des services publics (réforme de la SNCF) ou sur l’étouffement des petits retraités (augmentation de la CSG) ? Pourquoi ces sujets, qui concernent directement les inégalités sociales, n’ont pas embrasé la colère générale ? Pourquoi les enjeux de pollution et de santé publique, qui transcendent les classes sociales, entraîne la division plutôt que l’unité nationale ?

Parler des oubliés, c’est désigner des gens dont on ne parle pas, donc poser la question de qui parle ? À partir de quelle parole construisons-nous notre représentation du monde, de notre pays, pour forger notre opinion ? Journalistes, polémistes, réseaux sociaux, réalisateurs, écrivains, sont tous artisans de cette représentation. Nous nous forgeons une opinion à partir de notre expérience et de la représentation qu’on se fait du monde. Notre expérience est limitée. Mais notre imaginaire infini. Voilà pourquoi la question du récit que nous faisons des aisés et des exclus, des écolos et des pollueurs, est essentielle. Et que nous ne pouvons pas interroger un phénomène social sans en interroger la représentation.

Les médias sont un rouage clé de la machine que nous appelons système et dont la remise en question se fait de plus en plus entendre. Si le traitement médiatique des Gilets Jaunes a été questionné, la responsabilité des médias dans la cristallisation de cet affrontement Écolo/Pauvre n’est pas encore posée.

Les pauvres : ceux dont on parle

Autrefois il était celui qu’on ne voulait pas voir. Puis celui dont personne ne parlait. Aujourd’hui il est celui dont on parle mais que personne n’entend. Les pauvres de Vincent de Paul, les misérables de Victor Hugo, et tous ceux que les Emile Zola, les Joseph Kessel, écrivains, reporters, photographes, allaient voir. Aujourd’hui : journalisme de long cours trop coûteux, marché du livre boiteux avec beaucoup de titres mais une poignée de visibles, experts confinés dans le monde universitaire, écrivains philosophes et artistes n’ayant plus de place dans les médias pour raconter le monde[2] . Ceux qui vont poser un micro, un stylo ou un œil pour raconter notre société au plus près, au-delà de l’anecdote et du cliché, le font seuls, et envoient des messages le plus souvent sans réponse aux médias parisiens débordés.

On se penche maintenant sur cette France déclassée, sur les périphéries, sur le petit peuple. On invite quelques échantillons, bien choisis pour que la confrontation ait lieu. On redessine une carte des fractures sociales, entre la France des élites des métropoles, celle des quartiers et celle des campagnes. À croire que le premier combat des Gilets Jaunes, celui de la visibilité, est gagné. On nous voit. Mais va-t-on nous entendre ?

C’est un véritable enjeu politique qui se pose pour ce mouvement spontané, sans structure et sans représentant. Mais elle se pose aussi pour ceux qu’on appelle les écolos. Pour eux, l’enjeu n’est pas de se faire entendre mais de ne pas se faire confisquer leur voix.

L’écologie confisquée dans l’espace médiatique

L’écologie n’est plus un sujet silencieux. Mais c’est un sujet confisqué. Que l’on regarde qui entend-on parler d’écologie dans les médias : des citadins, métropolitains, le plus souvent parisiens. Où sont dans les médias les témoignages sur les initiatives qui s’expérimentent partout dans cette France oubliée ? Carnets de campagne sur France Inter certains diront. Oui, 15 minutes consacrées aux solutions d’avenir entreprises dans notre pays, après deux heures d’émission de divertissement, juste avant un jeu d’argent et les infos. On entend souvent dire : C’est déjà ça. Mais tenir un mauvais rôle n’est-il pas pire que de ne pas avoir de rôle ?

Car les discours que nous produisons sur les alternatives au modèle néolibéral, la fréquence et la manière dont les médias en parlent, est déjà un discours : nous parlons des campagnes, et voici la place que nous leur accordons sur une chaîne de service public. Le choix des sujets est aussi significatif. L’écologie est le plus souvent abordé par l’une de ses urgences, le climat, qui occulte bien souvent la question de la disparition de la biodiversité. C’est un sujet sans doute plus confortable à aborder, parce que plus lointain et global, que la question tout de suite palpable et locale de la biodiversité. Et en effet, c’est bien une marche pour le climat qui fut organisée, et non pour le vivant.

La meurtrière par laquelle nous regardons la question écologique ne nous fait pas voir le pauvre écolo. Tous ces humbles, ces petits paysans, artisans, petits commerçants, qui bien que modestes, œuvrent à trouver un modèle économique qui respecte le vivant. Il en sort une fausse confrontation où ceux qui défendent un modèle de transition énergétique parlent du point de vue étroit d’une élite[3] et entretiennent le fameux discours : l’écologie c’est pour les riches. On se figure le bobo parisien allant dans des espaces de coworking prendre une tisane bio à 5 €, un gâteau carotte sans gluten à 3€, écrire un article contre Starbucks sur son Mac dernier modèle, décrocher son téléphone enrobé d’une housse anti-ondes à 40 € et filer à vélo à son rendez-vous.

Qui viendra parler des économies faites sur les produits d’entretien ménager en privilégiant les produits de bas simples ? Qui viendra parler du chantier participatif qui leur a permis de construire une maison énergétiquement passive ? Qui parlera des cafés où on peut venir faire réparer ses appareils cassés, des échanges de service, des monnaies locales ? Ces initiatives, on les retrouve dans une presse non conventionnelle, dite alternative.

La carte postale de l’alternatif

Depuis les années 2000 le paysage médiatique français est devenu particulièrement riche de médias émergents, tentant d’apporter une autre proposition à celle des médias conventionnels : Reporterre, Bastamag, Les Jours, XXI, Kaizen, Wedemain, La Relève et la Peste, Mr Mondalisation (francophone international) pour ne citer que quelques uns. Parmi eux, certains sont spécialisés dans les sujets écolos. Certains étant plutôt dans le récit, d’autres dans l’information, d’autres dans l’incitation. Le rôle des médias est repensé comme incitateur au changement de comportement. En montrant aux gens d’autres gens qui oeuvrent à faire autrement, le lecteur pourra se dire que lui aussi, il peut.

Ces médias cherchent aussi une alternative à un discours écologique catastrophiste et culpabilisant, en choisissant de mettre en lumière les initiatives encourageantes, le film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, étant devenu le symbole de cette démarche inverse.

Seulement il existe un danger à cette hyper-sélection du positif. Celui de peindre une carte postale de l’alternatif, belle, trop belle même, pour qu’une partie des lecteurs s’y identifie.

On retrouve souvent à travers les reportages et les articles, les images de jeunes gens souriants au soleil, devant leur tiny house, leur champ de permaculture, avec leur enfant. Des choix de vie souvent radicaux qui font rêver, mais qui ont souvent pour effet d’éloigner le possible pour des lecteurs qui se disent que c’est trop extrême pour eux, ou bien que ceux-là ont de la chance, ils ne doivent pas avoir toutes les contraintes que j’ai. Il suffit pour cela de lire les commentaires sur les réseaux sociaux, souvent dans la mise à distance humoristique, critique ou admirative. De fait, ceux qui s’y mettent n’ont en général pas le temps de lire des articles sur d’autres modèles.

Il est urgent de produire un autre récit sur le monde. Mais si ce récit bascule exclusivement dans l’exemplarité positive, il perd quelque chose du vécu, riche de ses exploits et de ses défaites, de ses difficultés, de ses déceptions, de ses détours, et donc de son pouvoir agissant. Il serait temps de parler d’hommes et de femmes qui essayent, échouent, recommencent, changent de perspective, de donner à voir le combat plutôt que le résultat, les processus plutôt que les formules finales, les soirs de doutes plutôt que les sourires pour la photo.

Pour qui prétend produire un autre récit sur le monde et infléchir les comportements, l’enjeu est de rendre compte de la diversité du changement de société déjà à l’œuvre dans nos sociétés. Car tous les semeurs du changement, s’ils œuvrent dans le même sens, ne partent pas des mêmes questionnements, des mêmes problématiques, des mêmes motivations. Leurs histoires nous offrent une infinité de perspectives et c’est bien cette richesse qui permettra au plus grand nombre d’envisager le changement à son échelle.

Le défaitisme général alimenté par les médias conventionnels ne devrait pas inciter les médias dits alternatifs à proposer une autre caricature. On peut se demander jusqu’à quel point cette tendance alimente l’accusation de « bisounours » qui tombe souvent sur les écolos. On retrouve souvent dans le débat public ce positionnement entre les réalistes pessimistes d’un côté, et les écolos optimistes bisounours de l’autre. Une autre opposition binaire, bien française. Prochain article : Les oppositions binaires, un délice français.

Pour lire le premier article de ce dossier cliquez sur : L’écolo pauvre

 

[1] Christophe Guilly https://www.20minutes.fr/societe/2375331-20181119-gilets-jaunes-geographe-christophe-guilluy-france-haut-fait-secession-france-bas?fbclid=IwAR2iGlhiWUirhNC3gX_S_2BMn2ZLhN34dEhv4SqQM_0j57pWO19gv4khP5M

[2] comme c’était le cas au XIXème siècle

[3] Jean-Baptiste Comby : « Il y a une certaine homogénéité sociale de ces entrepreneurs de la cause climatique, au début des années 2000, dans le sens où ils appartiennent aux classes dominantes tout en y occupant des positions secondaires, dominées. » https://www.revue-ballast.fr/jean-baptiste-comby/[:en]Dans l’émergence du mouvement des Gilets Jaunes, une opposition entre deux urgences s’est dessinée : celle entre l’écologie et le social. L’une serait un luxe, l’autre une nécessité. Dans ce faux débat, on entend et on lit « Il est plus facile d’être écolo, de manger bio, quand on est à Paris »[1]. Penser à son empreinte écologique, c’est pour ceux qui n’ont pas à se soucier de remplir leur frigo, qui peuvent se payer des voitures électriques et acheter des produits bio hors de prix, et qui ont le temps d’y penser. Les autres sont la tête dans le guidon et dans la survie. Cette vision binaire est non seulement loin de la réalité, toujours plus complexe, mais elle hypothèque notre avenir et nous enlise dans une confrontation stérile où nous y perdrons tous, à commencer par les plus démunis, premières victimes de la disparition de la biodiversité et du réchauffement climatique. À l’heure où nous avons besoin plus que jamais d’additionner nos intelligences pour envisager une autre société, pourrait-on envisager autrement la révolte et le débat en France ?

DOSSIER EN TROIS ARTICLES :

  1. Les pauvres écolos, ça existe
  2. La représentation qu’on se fait du monde : le rôle des médias
  3. Les oppositions binaires : un délice français

 

2. Écolo pour les riches : le rôle des médias

Ces derniers jours il y eut beaucoup de plateaux télé et de débats sur l’opposition entre écologie et pouvoir d’achat. Derrière ces termes désincarnés, c’est l’affrontement de deux archétypes: l’ Écolo et le Pauvre, qui se joue. Quelle réalité recouvrent-ils ? Qui en parle et comment ?

On le sait maintenant, le mouvement des Gilets Jaunes dépasse largement le refus de l’augmentation de la taxe carbone. Il manifeste la détresse de ceux qu’on appelle les oubliés. Une limite a été franchie. Mais pourquoi s’est-elle tracée juste ici, sur l’augmentation du prix du diesel ? Pourquoi pas sur les privilèges accordées aux plus riches (suppression de l’IFS), sur le sacrifice des services publics (réforme de la SNCF) ou sur l’étouffement des petits retraités (augmentation de la CSG) ? Pourquoi ces sujets, qui concernent directement les inégalités sociales, n’ont pas embrasé la colère générale ? Pourquoi les enjeux de pollution et de santé publique, qui transcendent les classes sociales, entraîne la division plutôt que l’unité nationale ?

Parler des oubliés, c’est désigner des gens dont on ne parle pas, donc poser la question de qui parle ? À partir de quelle parole construisons-nous notre représentation du monde, de notre pays, pour forger notre opinion ? Journalistes, polémistes, réseaux sociaux, réalisateurs, écrivains, sont tous artisans de cette représentation. Nous nous forgeons une opinion à partir de notre expérience et de la représentation qu’on se fait du monde. Notre expérience est limitée. Mais notre imaginaire infini. Voilà pourquoi la question du récit que nous faisons des aisés et des exclus, des écolos et des pollueurs, est essentielle. Et que nous ne pouvons pas interroger un phénomène social sans en interroger la représentation.

Les médias sont un rouage clé de la machine que nous appelons système et dont la remise en question se fait de plus en plus entendre. Si le traitement médiatique des Gilets Jaunes a été questionné, la responsabilité des médias dans la cristallisation de cet affrontement Écolo/Pauvre n’est pas encore posée.

Les pauvres : ceux dont on parle

Autrefois il était celui qu’on ne voulait pas voir. Puis celui dont personne ne parlait. Aujourd’hui il est celui dont on parle mais que personne n’entend. Les pauvres de Vincent de Paul, les misérables de Victor Hugo, et tous ceux que les Emile Zola, les Joseph Kessel, écrivains, reporters, photographes, allaient voir. Aujourd’hui : journalisme de long cours trop coûteux, marché du livre boiteux avec beaucoup de titres mais une poignée de visibles, experts confinés dans le monde universitaire, écrivains philosophes et artistes n’ayant plus de place dans les médias pour raconter le monde[2] . Ceux qui vont poser un micro, un stylo ou un œil pour raconter notre société au plus près, au-delà de l’anecdote et du cliché, le font seuls, et envoient des messages le plus souvent sans réponse aux médias parisiens débordés.

On se penche maintenant sur cette France déclassée, sur les périphéries, sur le petit peuple. On invite quelques échantillons, bien choisis pour que la confrontation ait lieu. On redessine une carte des fractures sociales, entre la France des élites des métropoles, celle des quartiers et celle des campagnes. À croire que le premier combat des Gilets Jaunes, celui de la visibilité, est gagné. On nous voit. Mais va-t-on nous entendre ?

C’est un véritable enjeu politique qui se pose pour ce mouvement spontané, sans structure et sans représentant. Mais elle se pose aussi pour ceux qu’on appelle les écolos. Pour eux, l’enjeu n’est pas de se faire entendre mais de ne pas se faire confisquer leur voix.

L’écologie confisquée dans l’espace médiatique

L’écologie n’est plus un sujet silencieux. Mais c’est un sujet confisqué. Que l’on regarde qui entend-on parler d’écologie dans les médias : des citadins, métropolitains, le plus souvent parisiens. Où sont dans les médias les témoignages sur les initiatives qui s’expérimentent partout dans cette France oubliée ? Carnets de campagne sur France Inter certains diront. Oui, 15 minutes consacrées aux solutions d’avenir entreprises dans notre pays, après deux heures d’émission de divertissement, juste avant un jeu d’argent et les infos. On entend souvent dire : C’est déjà ça. Mais tenir un mauvais rôle n’est-il pas pire que de ne pas avoir de rôle ?

Car les discours que nous produisons sur les alternatives au modèle néolibéral, la fréquence et la manière dont les médias en parlent, est déjà un discours : nous parlons des campagnes, et voici la place que nous leur accordons sur une chaîne de service public. Le choix des sujets est aussi significatif. L’écologie est le plus souvent abordé par l’une de ses urgences, le climat, qui occulte bien souvent la question de la disparition de la biodiversité. C’est un sujet sans doute plus confortable à aborder, parce que plus lointain et global, que la question tout de suite palpable et locale de la biodiversité. Et en effet, c’est bien une marche pour le climat qui fut organisée, et non pour le vivant.

La meurtrière par laquelle nous regardons la question écologique ne nous fait pas voir le pauvre écolo. Tous ces humbles, ces petits paysans, artisans, petits commerçants, qui bien que modestes, œuvrent à trouver un modèle économique qui respecte le vivant. Il en sort une fausse confrontation où ceux qui défendent un modèle de transition énergétique parlent du point de vue étroit d’une élite[3] et entretiennent le fameux discours : l’écologie c’est pour les riches. On se figure le bobo parisien allant dans des espaces de coworking prendre une tisane bio à 5 €, un gâteau carotte sans gluten à 3€, écrire un article contre Starbucks sur son Mac dernier modèle, décrocher son téléphone enrobé d’une housse anti-ondes à 40 € et filer à vélo à son rendez-vous.

Qui viendra parler des économies faites sur les produits d’entretien ménager en privilégiant les produits de bas simples ? Qui viendra parler du chantier participatif qui leur a permis de construire une maison énergétiquement passive ? Qui parlera des cafés où on peut venir faire réparer ses appareils cassés, des échanges de service, des monnaies locales ? Ces initiatives, on les retrouve dans une presse non conventionnelle, dite alternative.

La carte postale de l’alternatif

Depuis les années 2000 le paysage médiatique français est devenu particulièrement riche de médias émergents, tentant d’apporter une autre proposition à celle des médias conventionnels : Reporterre, Bastamag, Les Jours, XXI, Kaizen, Wedemain, La Relève et la Peste, Mr Mondalisation (francophone international) pour ne citer que quelques uns. Parmi eux, certains sont spécialisés dans les sujets écolos. Certains étant plutôt dans le récit, d’autres dans l’information, d’autres dans l’incitation. Le rôle des médias est repensé comme incitateur au changement de comportement. En montrant aux gens d’autres gens qui oeuvrent à faire autrement, le lecteur pourra se dire que lui aussi, il peut.

Ces médias cherchent aussi une alternative à un discours écologique catastrophiste et culpabilisant, en choisissant de mettre en lumière les initiatives encourageantes, le film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, étant devenu le symbole de cette démarche inverse.

Seulement il existe un danger à cette hyper-sélection du positif. Celui de peindre une carte postale de l’alternatif, belle, trop belle même, pour qu’une partie des lecteurs s’y identifie.

On retrouve souvent à travers les reportages et les articles, les images de jeunes gens souriants au soleil, devant leur tiny house, leur champ de permaculture, avec leur enfant. Des choix de vie souvent radicaux qui font rêver, mais qui ont souvent pour effet d’éloigner le possible pour des lecteurs qui se disent que c’est trop extrême pour eux, ou bien que ceux-là ont de la chance, ils ne doivent pas avoir toutes les contraintes que j’ai. Il suffit pour cela de lire les commentaires sur les réseaux sociaux, souvent dans la mise à distance humoristique, critique ou admirative. De fait, ceux qui s’y mettent n’ont en général pas le temps de lire des articles sur d’autres modèles.

Il est urgent de produire un autre récit sur le monde. Mais si ce récit bascule exclusivement dans l’exemplarité positive, il perd quelque chose du vécu, riche de ses exploits et de ses défaites, de ses difficultés, de ses déceptions, de ses détours, et donc de son pouvoir agissant. Il serait temps de parler d’hommes et de femmes qui essayent, échouent, recommencent, changent de perspective, de donner à voir le combat plutôt que le résultat, les processus plutôt que les formules finales, les soirs de doutes plutôt que les sourires pour la photo.

Pour qui prétend produire un autre récit sur le monde et infléchir les comportements, l’enjeu est de rendre compte de la diversité du changement de société déjà à l’œuvre dans nos sociétés. Car tous les semeurs du changement, s’ils œuvrent dans le même sens, ne partent pas des mêmes questionnements, des mêmes problématiques, des mêmes motivations. Leurs histoires nous offrent une infinité de perspectives et c’est bien cette richesse qui permettra au plus grand nombre d’envisager le changement à son échelle.

Le défaitisme général alimenté par les médias conventionnels ne devrait pas inciter les médias dits alternatifs à proposer une autre caricature. On peut se demander jusqu’à quel point cette tendance alimente l’accusation de « bisounours » qui tombe souvent sur les écolos. On retrouve souvent dans le débat public ce positionnement entre les réalistes pessimistes d’un côté, et les écolos optimistes bisounours de l’autre. Une autre opposition binaire, bien française. Prochain article : Les oppositions binaires, un délice français.

Pour lire le premier article de ce dossier cliquez sur : L’écolo pauvre

 

[1] Christophe Guilly https://www.20minutes.fr/societe/2375331-20181119-gilets-jaunes-geographe-christophe-guilluy-france-haut-fait-secession-france-bas?fbclid=IwAR2iGlhiWUirhNC3gX_S_2BMn2ZLhN34dEhv4SqQM_0j57pWO19gv4khP5M

[2] comme c’était le cas au XIXème siècle

[3] Jean-Baptiste Comby : « Il y a une certaine homogénéité sociale de ces entrepreneurs de la cause climatique, au début des années 2000, dans le sens où ils appartiennent aux classes dominantes tout en y occupant des positions secondaires, dominées. » https://www.revue-ballast.fr/jean-baptiste-comby/

Sarah Roubato a publié :

livre sarahCliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur ou commandez-le dans n’importe quelle librairie

 

 

 

 

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[:es]Dans l’émergence du mouvement des Gilets Jaunes, une opposition entre deux urgences s’est dessinée : celle entre l’écologie et le social. L’une serait un luxe, l’autre une nécessité. Dans ce faux débat, on entend et on lit « Il est plus facile d’être écolo, de manger bio, quand on est à Paris »[1]. Penser à son empreinte écologique, c’est pour ceux qui n’ont pas à se soucier de remplir leur frigo, qui peuvent se payer des voitures électriques et acheter des produits bio hors de prix, et qui ont le temps d’y penser. Les autres sont la tête dans le guidon et dans la survie. Cette vision binaire est non seulement loin de la réalité, toujours plus complexe, mais elle hypothèque notre avenir et nous enlise dans une confrontation stérile où nous y perdrons tous, à commencer par les plus démunis, premières victimes de la disparition de la biodiversité et du réchauffement climatique. À l’heure où nous avons besoin plus que jamais d’additionner nos intelligences pour envisager une autre société, pourrait-on envisager autrement la révolte et le débat en France ?

DOSSIER EN TROIS ARTICLES :

  1. Les pauvres écolos, ça existe
  2. La représentation qu’on se fait du monde : le rôle des médias
  3. Les oppositions binaires : un délice français

 

2. Écolo pour les riches : le rôle des médias

Ces derniers jours il y eut beaucoup de plateaux télé et de débats sur l’opposition entre écologie et pouvoir d’achat. Derrière ces termes désincarnés, c’est l’affrontement de deux archétypes: l’ Écolo et le Pauvre, qui se joue. Quelle réalité recouvrent-ils ? Qui en parle et comment ?

On le sait maintenant, le mouvement des Gilets Jaunes dépasse largement le refus de l’augmentation de la taxe carbone. Il manifeste la détresse de ceux qu’on appelle les oubliés. Une limite a été franchie. Mais pourquoi s’est-elle tracée juste ici, sur l’augmentation du prix du diesel ? Pourquoi pas sur les privilèges accordées aux plus riches (suppression de l’IFS), sur le sacrifice des services publics (réforme de la SNCF) ou sur l’étouffement des petits retraités (augmentation de la CSG) ? Pourquoi ces sujets, qui concernent directement les inégalités sociales, n’ont pas embrasé la colère générale ? Pourquoi les enjeux de pollution et de santé publique, qui transcendent les classes sociales, entraîne la division plutôt que l’unité nationale ?

Parler des oubliés, c’est désigner des gens dont on ne parle pas, donc poser la question de qui parle ? À partir de quelle parole construisons-nous notre représentation du monde, de notre pays, pour forger notre opinion ? Journalistes, polémistes, réseaux sociaux, réalisateurs, écrivains, sont tous artisans de cette représentation. Nous nous forgeons une opinion à partir de notre expérience et de la représentation qu’on se fait du monde. Notre expérience est limitée. Mais notre imaginaire infini. Voilà pourquoi la question du récit que nous faisons des aisés et des exclus, des écolos et des pollueurs, est essentielle. Et que nous ne pouvons pas interroger un phénomène social sans en interroger la représentation.

Les médias sont un rouage clé de la machine que nous appelons système et dont la remise en question se fait de plus en plus entendre. Si le traitement médiatique des Gilets Jaunes a été questionné, la responsabilité des médias dans la cristallisation de cet affrontement Écolo/Pauvre n’est pas encore posée.

Les pauvres : ceux dont on parle

Autrefois il était celui qu’on ne voulait pas voir. Puis celui dont personne ne parlait. Aujourd’hui il est celui dont on parle mais que personne n’entend. Les pauvres de Vincent de Paul, les misérables de Victor Hugo, et tous ceux que les Emile Zola, les Joseph Kessel, écrivains, reporters, photographes, allaient voir. Aujourd’hui : journalisme de long cours trop coûteux, marché du livre boiteux avec beaucoup de titres mais une poignée de visibles, experts confinés dans le monde universitaire, écrivains philosophes et artistes n’ayant plus de place dans les médias pour raconter le monde[2] . Ceux qui vont poser un micro, un stylo ou un œil pour raconter notre société au plus près, au-delà de l’anecdote et du cliché, le font seuls, et envoient des messages le plus souvent sans réponse aux médias parisiens débordés.

On se penche maintenant sur cette France déclassée, sur les périphéries, sur le petit peuple. On invite quelques échantillons, bien choisis pour que la confrontation ait lieu. On redessine une carte des fractures sociales, entre la France des élites des métropoles, celle des quartiers et celle des campagnes. À croire que le premier combat des Gilets Jaunes, celui de la visibilité, est gagné. On nous voit. Mais va-t-on nous entendre ?

C’est un véritable enjeu politique qui se pose pour ce mouvement spontané, sans structure et sans représentant. Mais elle se pose aussi pour ceux qu’on appelle les écolos. Pour eux, l’enjeu n’est pas de se faire entendre mais de ne pas se faire confisquer leur voix.

L’écologie confisquée dans l’espace médiatique

L’écologie n’est plus un sujet silencieux. Mais c’est un sujet confisqué. Que l’on regarde qui entend-on parler d’écologie dans les médias : des citadins, métropolitains, le plus souvent parisiens. Où sont dans les médias les témoignages sur les initiatives qui s’expérimentent partout dans cette France oubliée ? Carnets de campagne sur France Inter certains diront. Oui, 15 minutes consacrées aux solutions d’avenir entreprises dans notre pays, après deux heures d’émission de divertissement, juste avant un jeu d’argent et les infos. On entend souvent dire : C’est déjà ça. Mais tenir un mauvais rôle n’est-il pas pire que de ne pas avoir de rôle ?

Car les discours que nous produisons sur les alternatives au modèle néolibéral, la fréquence et la manière dont les médias en parlent, est déjà un discours : nous parlons des campagnes, et voici la place que nous leur accordons sur une chaîne de service public. Le choix des sujets est aussi significatif. L’écologie est le plus souvent abordé par l’une de ses urgences, le climat, qui occulte bien souvent la question de la disparition de la biodiversité. C’est un sujet sans doute plus confortable à aborder, parce que plus lointain et global, que la question tout de suite palpable et locale de la biodiversité. Et en effet, c’est bien une marche pour le climat qui fut organisée, et non pour le vivant.

La meurtrière par laquelle nous regardons la question écologique ne nous fait pas voir le pauvre écolo. Tous ces humbles, ces petits paysans, artisans, petits commerçants, qui bien que modestes, œuvrent à trouver un modèle économique qui respecte le vivant. Il en sort une fausse confrontation où ceux qui défendent un modèle de transition énergétique parlent du point de vue étroit d’une élite[3] et entretiennent le fameux discours : l’écologie c’est pour les riches. On se figure le bobo parisien allant dans des espaces de coworking prendre une tisane bio à 5 €, un gâteau carotte sans gluten à 3€, écrire un article contre Starbucks sur son Mac dernier modèle, décrocher son téléphone enrobé d’une housse anti-ondes à 40 € et filer à vélo à son rendez-vous.

Qui viendra parler des économies faites sur les produits d’entretien ménager en privilégiant les produits de bas simples ? Qui viendra parler du chantier participatif qui leur a permis de construire une maison énergétiquement passive ? Qui parlera des cafés où on peut venir faire réparer ses appareils cassés, des échanges de service, des monnaies locales ? Ces initiatives, on les retrouve dans une presse non conventionnelle, dite alternative.

La carte postale de l’alternatif

Depuis les années 2000 le paysage médiatique français est devenu particulièrement riche de médias émergents, tentant d’apporter une autre proposition à celle des médias conventionnels : Reporterre, Bastamag, Les Jours, XXI, Kaizen, Wedemain, La Relève et la Peste, Mr Mondalisation (francophone international) pour ne citer que quelques uns. Parmi eux, certains sont spécialisés dans les sujets écolos. Certains étant plutôt dans le récit, d’autres dans l’information, d’autres dans l’incitation. Le rôle des médias est repensé comme incitateur au changement de comportement. En montrant aux gens d’autres gens qui oeuvrent à faire autrement, le lecteur pourra se dire que lui aussi, il peut.

Ces médias cherchent aussi une alternative à un discours écologique catastrophiste et culpabilisant, en choisissant de mettre en lumière les initiatives encourageantes, le film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, étant devenu le symbole de cette démarche inverse.

Seulement il existe un danger à cette hyper-sélection du positif. Celui de peindre une carte postale de l’alternatif, belle, trop belle même, pour qu’une partie des lecteurs s’y identifie.

On retrouve souvent à travers les reportages et les articles, les images de jeunes gens souriants au soleil, devant leur tiny house, leur champ de permaculture, avec leur enfant. Des choix de vie souvent radicaux qui font rêver, mais qui ont souvent pour effet d’éloigner le possible pour des lecteurs qui se disent que c’est trop extrême pour eux, ou bien que ceux-là ont de la chance, ils ne doivent pas avoir toutes les contraintes que j’ai. Il suffit pour cela de lire les commentaires sur les réseaux sociaux, souvent dans la mise à distance humoristique, critique ou admirative. De fait, ceux qui s’y mettent n’ont en général pas le temps de lire des articles sur d’autres modèles.

Il est urgent de produire un autre récit sur le monde. Mais si ce récit bascule exclusivement dans l’exemplarité positive, il perd quelque chose du vécu, riche de ses exploits et de ses défaites, de ses difficultés, de ses déceptions, de ses détours, et donc de son pouvoir agissant. Il serait temps de parler d’hommes et de femmes qui essayent, échouent, recommencent, changent de perspective, de donner à voir le combat plutôt que le résultat, les processus plutôt que les formules finales, les soirs de doutes plutôt que les sourires pour la photo.

Pour qui prétend produire un autre récit sur le monde et infléchir les comportements, l’enjeu est de rendre compte de la diversité du changement de société déjà à l’œuvre dans nos sociétés. Car tous les semeurs du changement, s’ils œuvrent dans le même sens, ne partent pas des mêmes questionnements, des mêmes problématiques, des mêmes motivations. Leurs histoires nous offrent une infinité de perspectives et c’est bien cette richesse qui permettra au plus grand nombre d’envisager le changement à son échelle.

Le défaitisme général alimenté par les médias conventionnels ne devrait pas inciter les médias dits alternatifs à proposer une autre caricature. On peut se demander jusqu’à quel point cette tendance alimente l’accusation de « bisounours » qui tombe souvent sur les écolos. On retrouve souvent dans le débat public ce positionnement entre les réalistes pessimistes d’un côté, et les écolos optimistes bisounours de l’autre. Une autre opposition binaire, bien française. Prochain article : Les oppositions binaires, un délice français.

Pour lire le premier article de ce dossier cliquez sur : L’écolo pauvre

 

[1] Christophe Guilly https://www.20minutes.fr/societe/2375331-20181119-gilets-jaunes-geographe-christophe-guilluy-france-haut-fait-secession-france-bas?fbclid=IwAR2iGlhiWUirhNC3gX_S_2BMn2ZLhN34dEhv4SqQM_0j57pWO19gv4khP5M

[2] comme c’était le cas au XIXème siècle

[3] Jean-Baptiste Comby : « Il y a une certaine homogénéité sociale de ces entrepreneurs de la cause climatique, au début des années 2000, dans le sens où ils appartiennent aux classes dominantes tout en y occupant des positions secondaires, dominées. » https://www.revue-ballast.fr/jean-baptiste-comby/

Sarah Roubato a publié :

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Le pauvre écolo, ça existe (Dossier écolo ou social : la fausse opposition)

[:fr]Dans l’émergence du mouvement des Gilets Jaunes, une opposition entre deux urgences s’est dessinée entre l’écologie et le social. L’une serait un luxe, l’autre une nécessité. Dans ce faux débat, on entend et on lit « Il est plus facile d’être écolo, de manger bio, quand on est à Paris »[1]. Penser à son empreinte écologique, c’est pour ceux qui n’ont pas à se soucier de remplir leur frigo, qui peuvent se payer des voitures électriques et acheter des produits bio hors de prix, et qui ont le temps d’y penser. Les autres sont la tête dans le guidon et dans la survie. Cette vision binaire est non seulement loin de la réalité, toujours plus complexe, mais elle hypothèque notre avenir et nous enlise dans une confrontation stérile où nous y perdrons tous, à commencer par les plus démunis, premières victimes de la disparition de la biodiversité et du réchauffement climatique. À l’heure où nous avons besoin plus que jamais d’additionner nos intelligences pour envisager une autre société, pourrait-on envisager autrement la révolte et le débat en France ?

DOSSIER EN TROIS PARTIES :

  1. Le pauvre écolo existe
  2. La représentation qu’on se fait du monde : le rôle des médias
  3. Les oppositions binaires : un délice français

 

1. LE PAUVRE ÉCOLO EXISTE

Les Gilets Jaunes réagissent à l’entourloupe qui consiste à taxer le prix du carburant pour les plus modestes sans accompagnement social, alors même que des revenus de la taxe carbone, 577 millions d’euros seront transférés du budget de l’écologie au budget général[2]. Si une mesure dissuasive contre le carburant le plus dangereux est nécessaire, elle ne paraît plus légitime dès qu’elle s’inscrit dans une politique fiscale qui pénalise les plus démunis. Il s’agit donc d’une injustice sociale qui prend en otage la question écologique, alors même que la suppression du diésel est avant tout une question de santé publique, c’est à dire touchant au moyen terme les individus. Pas de chance pour la question écologique, les Français ne se sont pas autant mobilisés contre d’autres mesures fiscales. Bonne mesure arrivée dans un mauvais contexte ? Nouvel impôt déguisé pour renflouer les caisses ? Dans les deux cas, la fausse opposition qui en sort entre l’urgence écologique et l’urgence sociale fera bien des dégâts. Elle fait ressortir à quel point la question écologique est mal posée en France. Car en réalité, il n’y a pas de choix à faire entre l’avenir de notre planète et notre avenir immédiat. 

Quand ça revient moins cher d’être écolo

Samedi, jour de grand marché dans une petite ville de l’un des départements les plus pauvres de France. Au rond-point ça ralentit, les gilets jaunes sont là. Un camion transportant des produits bio prend le temps de s’arrêter et d’ouvrir la fenêtre pour leur parler. Pour livrer ses produits bio, il parcourt des milliers de kilomètres par an, et son camion n’est ni électrique ni hybride. Personne ne klaxonne. En montagne on a l’habitude de s’arrêter sur la route pour parler à des voisins.

Ici chaque semaine, tous les montagnards des vallées alentour se retrouvent. Pour faire leurs courses, ils ont fait entre quinze et quarante cinq minutes de voiture, aller puis retour. Ici pour aller chercher du bois, pour amener les enfants à l’école, pour rejoindre un départ de piste de parapente ou de randonnée, pour aller chercher des cigarettes ou du pain, un seul mode de transport possible : la voiture. Les pneus d’hiver sont mis. Ça coûte une blinde, mais personne ne joue avec la sécurité en montagne. Bientôt les cols seront inaccessibles et il faudra faire un détour pour se rendre en ville. On essaye toujours de concentrer toutes les commissions pour éviter les trajets : remplir le frigo, poster des lettres, acheter des douilles pour finir le meuble, changer les livres des enfants à la bibliothèque… En partant on demande au voisin s’il a besoin de quelque chose, on propose du covoiturage aux voisins. Certains font du stop, on les prend facilement. La montagne, ça rend solidaire. Le reste de la semaine, on ne dépense pour ainsi dire rien. Ni sandwich ni café ni petite babiole. En montagne, on ne manipule pas souvent l’argent. Pour chacun, le budget transport est le plus élevé. On compense par le fait de très peu consommer par ailleurs. En ce moment on s’affaire pour rentrer le bois avant les premières neiges, on débroussaille une dernière fois avant le printemps, on range les conserves qui feront tenir l’hiver, on se dépêche de finir le toit d’une vieille grange ou de poser un carrelage récupéré au rabais. Et puis chacun vaque à ses activités : les ouvriers à leurs chantiers, les écrivains à leurs manuscrits, les employés à l’école, au café du village, à l’hôpital de la ville voisine, les agriculteurs dans leurs champs, les éleveurs à leurs troupeaux. Les saisonniers attendent la neige et les premiers touristes. Tous pauvres, chacun à sa manière, sur un même territoire.

Ce département fait partie des quinze plus pauvres de la métropole. 18,5%[3] vit en-dessous du seuil de pauvreté, c’est à dire avec moins de 840 € par mois, les allocataires de minima sociaux sont en augmentation, les demandeurs d’emplois aussi, chez les jeunes comme chez les seniors. Pourtant même ceux qui squattent de vieux campings-car en attendant de trouver un logement, on les retrouve au magasin bio du coin. On achète les carottes à 3€ le kilo, mais on fabrique nos meubles avec des chutes de bois récupérées. Dans les placards sous les éviers – pas d’Ikea s’il vous plaît –on trouve du vinaigre blanc (1 € la bouteille), du bicarbonate de soude (2€ le kg) et du savon noir (4 € le Litre). Avec ça, on en a pour six mois de nettoyage de toute la maison. On déchire des tissus plutôt que d’acheter des chiffons jetables, on met une assiette plutôt que d’acheter du cellophane pour couvrir les plats, on fait des confitures et des compotes avec les fruits qu’on ramasse sur les chemins, on plante des légumes.

Dudule vit en montagne. Il a fait tous les boulots du monde : secouriste de montagne, maçon, moniteur de parapente. Autant dire que sa retraite est mince. Il y deux ans, il a construit sa maison avec un toit végétal, un mur enterré et de grandes vitres. Il se chauffe par énergie passive. Il n’a presque pas besoin de mettre du bois. La maison où il a vécu pendant vingt ans est louée par Mélanie et sa fille Daria. Mélanie est mère seule, la quarantaine, petits boulots, RSA. On les retrouve souvent à la Biocoop. Elles font des conserves avec les fruits locaux, les troquent contre d’autres denrées. Daria va souvent jouer avec Darius, le fils de Julien, ouvrier et Sandrine, infirmière. Ils vivent dans un camping car en attendant de construire leur maison sur un terrain qu’ils ont acheté pour une bouchée de pain. Leur but : être le plus autonome possible énergétiquement et faire de la permaculture pour couvrir une bonne partie de leurs besoins alimentaires. En attendant ils complètent leur alimentation par des plantes sauvages. Ils ont appris avec Sonia et Patrick, qui proposent des ballades pour apprendre à reconnaître les plantes sauvages : orties, pissenlits, feuilles de ronce. Ça ne coûte rien. Sur ce flanc de montagne, agriculteurs, enseignants, ouvriers, infirmiers, sans emplois, artistes, bûcherons, cultivent leur pauvreté en harmonie avec le vivant.

Deux pauvres au supermarché

Ce samedi, après avoir fait les poubelles du marché, Sacha passe au magasin bio prendre les fruits et légumes abîmés, histoire de se faire un jus dans son petit mixeur acheté à 10 € sur Leboncoin. Claude est là aussi, et s’achète pour 15 € de fruits exotiques et de fraises pour faire des jus dans sa centrifugeuse achetée 150 €. Sacha passe ensuite au supermarché acheter du vinaigre blanc et demander au boucher des os, officiellement pour ses chiens, en réalité pour faire du bouillon qui lui durera toute la semaine. Puis se dirige vers la caisse. Sur le tapis roulant juste devant, Dominique a posé ses articles : jambon sous vide à 2,49 € les 4 tranches, bouillon de bœuf en cubes à 18 € le kilo, trois produits ménagers, un pour le sol, un pour la salle de bain, un pour la cuisine, à environ 2 € l’unité, jus de fruits à 3,62 € la bouteille. Pauvres, ils le sont tous les deux. Pourtant nul doute sur le fait que Dominique paye plus cher ses dîners et son entretien ménager. Peut-être qu’il a moins de temps que Sacha. Le temps de verser de l’eau sur des os et d’allumer le gaz, de mélanger bicarbonate et vinaigre dans un pchitt, de couper des fruits de saison et d’appuyer sur le bouton du mixeur… Non, c’est sans doute autre chose qui les sépare, qui n’a rien à voir avec leur pouvoir d’achat.

Riches et pauvres, tous
enfants de la consommation

Angel Boligan

La richesse et la pauvreté ne sont pas des modes de vie. Ce sont des territoires qui délimitent l’espace au sein duquel nous faisons des choix et où nous ordonnons nos priorités. Ce qui définit notre mode de vie, c’est un rapport au monde, forgé par des valeurs, des priorités, des choix, des renoncements, savoir ce qu’on veut et ce qu’on ne veut pas, et l’articulation que nous faisons entre notre individualité et ce à quoi nous participons. De là découle la manière dont nous mangeons, dont nous allons voir des spectacles ou achetons nos vêtements. Certains pauvres achèteront des baskets à 30 € qu’ils changeront au bout d’un an, d’autres pauvres mettront 100 € dans une paire de bonnes chaussures de marche qu’ils garderont dix ans. Certains riches installeront des radiateurs électriques dans toutes les pièces de leur villa, d’autres installeront des systèmes photovoltaïques[4].Nous sommes tous les enfants d’une société de consommation où, d’un bout à l’autre de la chaîne, du plus riche au plus pauvre, nous voulons continuer à consommer de la même manière. Les uns iront acheter les fraises bio à 291,67 € le kilo, les autres les fraises d’Espagne à 1,95 € la barquette. Or ce qu’on appelle la transition écologique ne sera efficace que si elle s’inscrit dans un changement de société. Et un changement de société n’est pas qu’un changement de comportements. C’est un changement culturel. Un changement de paradigmes, de valeurs, de priorités, de rapport à ce qui nous entoure. Il est sans doute plus facile de bien manger quand on a de l’argent. Mais quand on n’en n’a pas, il n’est pas plus difficile de manger sainement que de mal manger.

Manger de façon écoresponsable, ce n’est pas manger de la même manière en achetant plus cher. C’est manger autrement. Une assiette de pâtes de farine complète nourrit plus que deux assiettes de pâtes de farine blanche. On mange moins et on est mieux rassasié. Ajouter soi-même des fruits secs à ses flocons de maïs en vrac revient moins cher que d’acheter un paquet de Kellogg’s Extra Fruit. De plus en plus de gens passés aux laits végétaux sont sujets à des ballonnements, excès de graisse et de sucre, car ils en consomment une seule sorte et en même quantité que le lait de vache qu’ils prenaient avant. Ces boissons devraient être consommées en petites quantité et surtout en variété. Deux éléments étrangers au principe de la consommation, qui nous encourage à manger peu varié et en grosse quantité. Nous sommes donc poussés au verdissement des comportements comme le dit le sociologue Jean-Baptiste Comby

 

http://lamaisonduzerodechet.org/ecologie-pour-bobo/

« C’est plus rapide, j’ai pas le temps ». Aller vite est un des grands principes de la consommation, et fait partie d’un engrenage bien huilé : partir au boulot, rentrer épuisé chez soi, aller au plus facile, donc acheter plus cher, s’affaler devant la télé, s’endormir sur le canapé, et le lendemain partir travailler pour payer nos factures et financer ces dépenses qu’on pourrait pourtant réduire. Mais où creuser la brèche ? À bien regarder le temps que l’on passe à choisir des produits dont on pourrait se passer, à racheter des produits vite consommés, il n’est pas si sûr que les écolos aient plus de temps que les autres.

L’écologie n’appartient pas aux bobos

Si le discours sur l’écologie est accaparé par les élites, sa pratique ne leur est pas réservée. Il est urgent de décloisonner cette thématique. Écolo est devenu un statut social qui culmine dans la figure du bobo[5]. Celui qui roule en voiture automatique ou à vélo électrique, qui achète à midi une salade bio à 14 euros et qui va dans les magasins où le petit panier de tomates cerises coûte 4 €. Une vision largement entretenue par les médias et les détenteurs de la parole publique, et sans doute bonne à avaler pour ceux qui ne souhaitent pas remettre en question leurs habitudes.

Le transport est sans doute l’un des éléments que nous maîtrisons le moins. Nous ne contrôlons pas le prix de l’essence, ni l’accessibilité des moyens de transport. Mais emprisonner la légitime indignation contre une politique fiscale injuste dans une opposition entre écolos et pauvres, est une facilité bien loin des réalités. Elle crée de beaux titres de plateaux télé, mais ne fait qu’entretenir un mythe qui nous empêche d’entrevoir un changement de société auquel chacun est appelé à répondre, pour sa propre survie et celle de ses enfants.

La suite prochainement : Le rôle des médias

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Appel aux semeurs et aux réclameurs du changement : après la marche, la démarche

[:fr]Un départ est toujours à la fois une fin et un recommencement. La démission de Nicolas Hulot est « un geste pour vous servir » comme il le déclara dans son discours de départ du Ministère de la transition écologique et solidaire. Depuis, beaucoup se sont donnés à l’exercice de la critique. Que le ministre, le symbole ou l’homme soient critiquables, sans doute. Mais n’est-il pas plus utile de considérer la force de son geste, qui est d’avoir remis en question non seulement le gouvernement mais aussi la société civile ? À cet appel chacun peut répondre, dans son champ d’expertise et d’action, pour que cette démission ne soit pas la fin d’une lutte mais son rebond. Pour que l’aveu d’un échec soit le point de départ paradoxal d’une volonté de reconquête… du simple bon sens.

Partout où je passe, chez les paysans et les ouvriers, les chercheurs les thérapeutes les professeurs, les cadres, les désoeuvrés et les artistes,  je constate à la fois cette soif de changement et le désarroi devant l’ampleur du défi et la certitude que rien ne changera de toute façon. Car nous vivons encore dans l’idée que tout dépend de ceux qui nous gouvernent.  Je crois qu’il n’est plus question d’y croire ou pas, mais d’engager notre responsabilité et de tenter, ne serait-ce que pour se dire qu’on aura fait le maximum. Il est temps de sortir du confort du désarroi et de la critique.

J’aimerais pouvoir proposer ce qui me semble être le levier le plus puissant et à portée de tous : le boycott. Si ceux qui ont les moyens de mobiliser sur ce sujet le font, j’y participerai. Mais je ne peux aujourd’hui que proposer à ceux qui lisent ces lignes, des actions dans la matière que je travaille. Dans un entretien récent au Figaro, Cyril Dion a récemment réagi à cette démission. Je reprends ici certains de ses constats que je partage pour proposer un levier de mobilisation, parmi tant d’autres. Car comme l’écrivait Rafael Alberti, poète espagnol : 

« Il faut créer les conditions d’une mobilisation permanente »

Des dizaines de milliers de personnes ont marché hier pour Le Climat. La prise de conscience existe. Il nous manque le courage des petits gestes du quotidien et l’organisation des acteurs du changement que nous sommes. Comment aller au-delà d’une mobilisation ponctuelle et symbolique comme le fut cette marche pour créer un engagement permanent et quotidien ?

 « Nous avons besoin d’imaginer une autre société, de proposer une autre représentation du monde, un autre récit qui suscite l’enthousiasme »

Mon travail, c’est d’exprimer les potentiels en germe dans la société qui ne s’expriment pas. Voilà pourquoi je parcours la France pour recueillir la parole de gens qui oeuvrent chaque jour à la construction d’un autre demain, dans tous les domaines : un paysan d’Ariège, une sculpteure de Normandie, un boxeur d’Aubervilliers, un boulanger de Picardie, un chanteur de Paris, un metteur en scène, une maman, une ancienne galeriste devenue distilleuse, une chef d’entreprise… Par leurs choix de vie et de pratiques de leurs métiers, ces personnes nous proposent d’autres manières d’éduquer, de manger en respectant le vivant, d’autres liens à notre corps, à la manière de gérer le temps, de pratiquer notre art, d’envisager le succès et la réussite, de vivre avec les autres générations.

À partir d’une immersion dans leur quotidien, je crée des portraits sonores qui ne sont pas des reportages mais des créations artistiques, qui permettent d’aller au-delà de l’anecdotique d’une situation.
Je présente ces portraits dans des écoles, des salles de spectacle et chez les particuliers. Je souhaite proposer ces outils à ceux qui – structures ou particuliers – souhaiteraient partager avec leurs collègues, leurs amis, leurs familles, d’autres visions et d’autres possibles, lors de séances d’écoutes collectives.

Je tiens à dire à eux qui en auraient déjà des fourmillements dans les doigts de ne pas perdre leur énergie à commenter que je cherche à utiliser l’actualité pour promouvoir mon travail. Ce travail existe déjà, je le réalise sans aucun financement, je ne gagne pas d’argent avec, j’en perds plutôt. Je ne souhaite pas le succès de mon travail mais son utilité pour la société.

Ces séances sont un acte politique premier, par lequel des citoyens se réunissent pour discuter ensemble de possibilités de changements. Elles permettent de sortir la proposition artistique du divertissement pour en faire un outil de façonnage du changement, de s’ancrer dans le réel et le concret en donnant à entendre des gens, nos voisins partout en France, qui oeuvrent déjà. Elles offrent aux familles amis et collègues la possibilité de se réunir en dehors des codes habituels et d’établir de nouveaux liens. Elles sont une fenêtre sur notre pays que les grands médias ne nous font pas voir.

Le son et l’absence d’image permettent de renouer avec un sens mis à mal dans notre société du visuel : l’écoute. L’identification est différente, la personne qu’on écoute vient à nous par la voix, l’expérience collective permet d’interagir entre auditeurs. L’écoute collective permet de retrouver le lien entre proposition artistique et nos vies quotidiennes, entre l’expression de nos sentiments et leur incarnation dans le réel, entre une représentation de la société et ce que nous en faisons. À l’heure où plus personne ne croit en la représentation médiatique ni politique, il est urgent de nous la réapproprier. Changer nos représentations de la société, telle est la condition pour envisager d’autres possibles.

« Il faut coordonner les actions, des ONG, politiques, penseurs, artistes… pour les rendre efficaces » 

Que vous soyez déjà acteurs du changement mais enfermés dans un entre-soi de convaincus, que vous tentiez de l’amener au sein d’une structure mais que vous vous sentiez isolés, que vous y pensiez mais que vous n’osiez pas, que vous le fassiez déjà mais que vous cherchiez de nouveaux outils : commerçants, ONG, entreprises, écoles, lieux de diffusion culturelle, vous pouvez vous réapproprier ces portraits dans votre action. À vous de créer des rendez-vous réguliers, dans une salle de réunion, un salon de coiffure, chez vous, un café, un théâtre, un fournil de boulanger, un cinéma, une salle de classe, une usine, une salle de sport. Les besoins techniques sont minimaux : des enceintes et un lieu fermé.

« Nous avons besoin de rediriger l’énergie, bien souvent captée par le divertissement, et de l’orienter vers ce qui est utile. » 

J’appelle également les artistes qui voudraient mettre leur art au service d’autre chose que le divertissement,  à nous réunir pour envisager des créations artistiques et des modes de diffusion différents.

Vous retrouverez ici des extraits de ces portraits et ici une analyse transversale

J’atttends vos propositions via ce formulaire de contact.

À tout de suite

 

 

 

[:en]Un départ est toujours à la fois une fin et un recommencement. La démission de Nicolas Hulot est « un geste pour vous servir » comme il le déclara dans son discours de départ du Ministère de la transition écologique et solidaire. Depuis, beaucoup se sont donnés à l’exercice de la critique. Que le ministre, le symbole ou l’homme soient critiquables, sans doute. Mais n’est-il pas plus utile de considérer la force de son geste, qui est d’avoir remis en question non seulement le gouvernement mais aussi la société civile ? À cet appel chacun peut répondre, dans son champ d’expertise et d’action, pour que cette démission ne soit pas la fin d’une lutte mais son rebond. Pour que l’aveu d’un échec soit le point de départ paradoxal d’une volonté de reconquête… du simple bon sens.

Partout où je passe, chez les paysans et les ouvriers, les chercheurs les thérapeutes les professeurs, les cadres, les désoeuvrés et les artistes,  je constate à la fois cette soif de changement et le désarroi devant l’ampleur du défi et la certitude que rien ne changera de toute façon. Car nous vivons encore dans l’idée que tout dépend de ceux qui nous gouvernent.  Je crois qu’il n’est plus question d’y croire ou pas, mais d’engager notre responsabilité et de tenter, ne serait-ce que pour se dire qu’on aura fait le maximum. Il est temps de sortir du confort du désarroi et de la critique.

J’aimerais pouvoir proposer ce qui me semble être le levier le plus puissant et à portée de tous : le boycott. Si ceux qui ont les moyens de mobiliser sur ce sujet le font, j’y participerai. Mais je ne peux aujourd’hui que proposer à ceux qui lisent ces lignes, des actions dans la matière que je travaille. Dans un entretien récent au Figaro, Cyril Dion a récemment réagi à cette démission. Je reprends ici certains de ses constats que je partage pour proposer un levier de mobilisation, parmi tant d’autres. Car comme l’écrivait Rafael Alberti, poète espagnol : 

« Il faut créer les conditions d’une mobilisation permanente »

Des dizaines de milliers de personnes ont marché hier pour Le Climat. La prise de conscience existe. Il nous manque le courage des petits gestes du quotidien et l’organisation des acteurs du changement que nous sommes. Comment aller au-delà d’une mobilisation ponctuelle et symbolique comme le fut cette marche pour créer un engagement permanent et quotidien ?

 « Nous avons besoin d’imaginer une autre société, de proposer une autre représentation du monde, un autre récit qui suscite l’enthousiasme »

Mon travail, c’est d’exprimer les potentiels en germe dans la société qui ne s’expriment pas. Voilà pourquoi je parcours la France pour recueillir la parole de gens qui oeuvrent chaque jour à la construction d’un autre demain, dans tous les domaines : un paysan d’Ariège, une sculpteure de Normandie, un boxeur d’Aubervilliers, un boulanger de Picardie, un chanteur de Paris, un metteur en scène, une maman, une ancienne galeriste devenue distilleuse, une chef d’entreprise… Par leurs choix de vie et de pratiques de leurs métiers, ces personnes nous proposent d’autres manières d’éduquer, de manger en respectant le vivant, d’autres liens à notre corps, à la manière de gérer le temps, de pratiquer notre art, d’envisager le succès et la réussite, de vivre avec les autres générations.

À partir d’une immersion dans leur quotidien, je crée des portraits sonores qui ne sont pas des reportages mais des créations artistiques, qui permettent d’aller au-delà de l’anecdotique d’une situation.
Je présente ces portraits dans des écoles, des salles de spectacle et chez les particuliers. Je souhaite proposer ces outils à ceux qui – structures ou particuliers – souhaiteraient partager avec leurs collègues, leurs amis, leurs familles, d’autres visions et d’autres possibles, lors de séances d’écoutes collectives.

Je tiens à dire à eux qui en auraient déjà des fourmillements dans les doigts de ne pas perdre leur énergie à commenter que je cherche à utiliser l’actualité pour promouvoir mon travail. Ce travail existe déjà, je le réalise sans aucun financement, je ne gagne pas d’argent avec, j’en perds plutôt. Je ne souhaite pas le succès de mon travail mais son utilité pour la société.

Ces séances sont un acte politique premier, par lequel des citoyens se réunissent pour discuter ensemble de possibilités de changements. Elles permettent de sortir la proposition artistique du divertissement pour en faire un outil de façonnage du changement, de s’ancrer dans le réel et le concret en donnant à entendre des gens, nos voisins partout en France, qui oeuvrent déjà. Elles offrent aux familles amis et collègues la possibilité de se réunir en dehors des codes habituels et d’établir de nouveaux liens. Elles sont une fenêtre sur notre pays que les grands médias ne nous font pas voir.

Le son et l’absence d’image permettent de renouer avec un sens mis à mal dans notre société du visuel : l’écoute. L’identification est différente, la personne qu’on écoute vient à nous par la voix, l’expérience collective permet d’interagir entre auditeurs. L’écoute collective permet de retrouver le lien entre proposition artistique et nos vies quotidiennes, entre l’expression de nos sentiments et leur incarnation dans le réel, entre une représentation de la société et ce que nous en faisons. À l’heure où plus personne ne croit en la représentation médiatique ni politique, il est urgent de nous la réapproprier. Changer nos représentations de la société, telle est la condition pour envisager d’autres possibles.

« Il faut coordonner les actions, des ONG, politiques, penseurs, artistes… pour les rendre efficaces » 

Que vous soyez déjà acteurs du changement mais enfermés dans un entre-soi de convaincus, que vous tentiez de l’amener au sein d’une structure mais que vous vous sentiez isolés, que vous y pensiez mais que vous n’osiez pas, que vous le fassiez déjà mais que vous cherchiez de nouveaux outils : commerçants, ONG, entreprises, écoles, lieux de diffusion culturelle, vous pouvez vous réapproprier ces portraits dans votre action. À vous de créer des rendez-vous réguliers, dans une salle de réunion, un salon de coiffure, chez vous, un café, un théâtre, un fournil de boulanger, un cinéma, une salle de classe, une usine, une salle de sport. Les besoins techniques sont minimaux : des enceintes et un lieu fermé.

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J’appelle également les artistes qui voudraient mettre leur art au service d’autre chose que le divertissement,  à nous réunir pour envisager des créations artistiques et des modes de diffusion différents.

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Le premier roman de Sarah Roubato sort mercredi 5 septembre aux éditions Publie.net Pour en savoir plus cliquez sur la vidéo ci-dessous. Pour le commander en librairie cliquez ici  Pour le commander chez l’éditeur cliquez ici

[:es]Un départ est toujours à la fois une fin et un recommencement. La démission de Nicolas Hulot est « un geste pour vous servir » comme il le déclara dans son discours de départ du Ministère de la transition écologique et solidaire. Depuis, beaucoup se sont donnés à l’exercice de la critique. Que le ministre, le symbole ou l’homme soient critiquables, sans doute. Mais n’est-il pas plus utile de considérer la force de son geste, qui est d’avoir remis en question non seulement le gouvernement mais aussi la société civile ? À cet appel chacun peut répondre, dans son champ d’expertise et d’action, pour que cette démission ne soit pas la fin d’une lutte mais son rebond. Pour que l’aveu d’un échec soit le point de départ paradoxal d’une volonté de reconquête… du simple bon sens.

Partout où je passe, chez les paysans et les ouvriers, les chercheurs les thérapeutes les professeurs, les cadres, les désoeuvrés et les artistes,  je constate à la fois cette soif de changement et le désarroi devant l’ampleur du défi et la certitude que rien ne changera de toute façon. Car nous vivons encore dans l’idée que tout dépend de ceux qui nous gouvernent.  Je crois qu’il n’est plus question d’y croire ou pas, mais d’engager notre responsabilité et de tenter, ne serait-ce que pour se dire qu’on aura fait le maximum. Il est temps de sortir du confort du désarroi et de la critique.

J’aimerais pouvoir proposer ce qui me semble être le levier le plus puissant et à portée de tous : le boycott. Si ceux qui ont les moyens de mobiliser sur ce sujet le font, j’y participerai. Mais je ne peux aujourd’hui que proposer à ceux qui lisent ces lignes, des actions dans la matière que je travaille. Dans un entretien récent au Figaro, Cyril Dion a récemment réagi à cette démission. Je reprends ici certains de ses constats que je partage pour proposer un levier de mobilisation, parmi tant d’autres. Car comme l’écrivait Rafael Alberti, poète espagnol : 

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Des dizaines de milliers de personnes ont marché hier pour Le Climat. La prise de conscience existe. Il nous manque le courage des petits gestes du quotidien et l’organisation des acteurs du changement que nous sommes. Comment aller au-delà d’une mobilisation ponctuelle et symbolique comme le fut cette marche pour créer un engagement permanent et quotidien ?

 « Nous avons besoin d’imaginer une autre société, de proposer une autre représentation du monde, un autre récit qui suscite l’enthousiasme »

Mon travail, c’est d’exprimer les potentiels en germe dans la société qui ne s’expriment pas. Voilà pourquoi je parcours la France pour recueillir la parole de gens qui oeuvrent chaque jour à la construction d’un autre demain, dans tous les domaines : un paysan d’Ariège, une sculpteure de Normandie, un boxeur d’Aubervilliers, un boulanger de Picardie, un chanteur de Paris, un metteur en scène, une maman, une ancienne galeriste devenue distilleuse, une chef d’entreprise… Par leurs choix de vie et de pratiques de leurs métiers, ces personnes nous proposent d’autres manières d’éduquer, de manger en respectant le vivant, d’autres liens à notre corps, à la manière de gérer le temps, de pratiquer notre art, d’envisager le succès et la réussite, de vivre avec les autres générations.

À partir d’une immersion dans leur quotidien, je crée des portraits sonores qui ne sont pas des reportages mais des créations artistiques, qui permettent d’aller au-delà de l’anecdotique d’une situation.
Je présente ces portraits dans des écoles, des salles de spectacle et chez les particuliers. Je souhaite proposer ces outils à ceux qui – structures ou particuliers – souhaiteraient partager avec leurs collègues, leurs amis, leurs familles, d’autres visions et d’autres possibles, lors de séances d’écoutes collectives.

Je tiens à dire à eux qui en auraient déjà des fourmillements dans les doigts de ne pas perdre leur énergie à commenter que je cherche à utiliser l’actualité pour promouvoir mon travail. Ce travail existe déjà, je le réalise sans aucun financement, je ne gagne pas d’argent avec, j’en perds plutôt. Je ne souhaite pas le succès de mon travail mais son utilité pour la société.

Ces séances sont un acte politique premier, par lequel des citoyens se réunissent pour discuter ensemble de possibilités de changements. Elles permettent de sortir la proposition artistique du divertissement pour en faire un outil de façonnage du changement, de s’ancrer dans le réel et le concret en donnant à entendre des gens, nos voisins partout en France, qui oeuvrent déjà. Elles offrent aux familles amis et collègues la possibilité de se réunir en dehors des codes habituels et d’établir de nouveaux liens. Elles sont une fenêtre sur notre pays que les grands médias ne nous font pas voir.

Le son et l’absence d’image permettent de renouer avec un sens mis à mal dans notre société du visuel : l’écoute. L’identification est différente, la personne qu’on écoute vient à nous par la voix, l’expérience collective permet d’interagir entre auditeurs. L’écoute collective permet de retrouver le lien entre proposition artistique et nos vies quotidiennes, entre l’expression de nos sentiments et leur incarnation dans le réel, entre une représentation de la société et ce que nous en faisons. À l’heure où plus personne ne croit en la représentation médiatique ni politique, il est urgent de nous la réapproprier. Changer nos représentations de la société, telle est la condition pour envisager d’autres possibles.

« Il faut coordonner les actions, des ONG, politiques, penseurs, artistes… pour les rendre efficaces » 

Que vous soyez déjà acteurs du changement mais enfermés dans un entre-soi de convaincus, que vous tentiez de l’amener au sein d’une structure mais que vous vous sentiez isolés, que vous y pensiez mais que vous n’osiez pas, que vous le fassiez déjà mais que vous cherchiez de nouveaux outils : commerçants, ONG, entreprises, écoles, lieux de diffusion culturelle, vous pouvez vous réapproprier ces portraits dans votre action. À vous de créer des rendez-vous réguliers, dans une salle de réunion, un salon de coiffure, chez vous, un café, un théâtre, un fournil de boulanger, un cinéma, une salle de classe, une usine, une salle de sport. Les besoins techniques sont minimaux : des enceintes et un lieu fermé.

« Nous avons besoin de rediriger l’énergie, bien souvent captée par le divertissement, et de l’orienter vers ce qui est utile. » 

J’appelle également les artistes qui voudraient mettre leur art au service d’autre chose que le divertissement,  à nous réunir pour envisager des créations artistiques et des modes de diffusion différents.

Vous retrouverez ici des extraits de ces portraits et ici une analyse transversale

J’atttends vos propositions via ce formulaire de contact.

À tout de suite

 

 

 

 

Le premier roman de Sarah Roubato sort mercredi 5 septembre aux éditions Publie.net Pour en savoir plus cliquez sur la vidéo ci-dessous. Pour le commander en librairie cliquez ici  Pour le commander chez l’éditeur cliquez ici

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Lettre à Nicolas Hulot : merci pour cet aveu d’échec

[:fr]Monsieur Hulot,

J’ai appris à rebours votre démission du gouvernement, trois jours après l’annonce. C’est que depuis quelques temps j’avais fermé mes antennes à l’actualité des hautes sphères. Pas pour les vacances, mais pour mieux travailler dans une autre arène, aux premiers étages de la société. Le combat y est le même : œuvrer à la construction d’un autre monde.

Pour le mener je n’ai que les mots. Des armes bien fragiles. Et pourtant je ne saurais nommer cet autre monde que beaucoup espèrent, que certains préparent, car il n’a pas encore de nom. Mais il sait bien ce qu’il refuse. C’est un monde où l’individu deviendrait autre chose qu’un consommateur. Où il s’inscrirait dans le rythme des saisons, où la collaboration entre personnes et groupes seraient dictées par autre chose que la recherche du profit, où l’accumulation matérielle ne serait pas un préalable à l’épanouissement personnel. Où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun s’inscrit autant en réseau que dans le local, habite le temps au lieu de lui courir après. Où le corps est réinvesti et respecté, où les jeunes ne sont pas considérés comme des boites que l’on gave de savoir, où les personnes âgées ne sont pas mises à l’écart comme des êtres inutiles, où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, où l’expression artistique est extirpée du divertissement de consommation, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens. Un monde où il n’y aurait plus un seul modèle de réussite sociale, de canon de beauté, d’offre culturelle, de méthode de travail, de parcours de vie. Car la diversité serait reconnue comme la condition essentielle pour la production d’une richesse, comme nous le montre le vivant.

Face à ce besoin de changement, chacun choisit son geste : beaucoup attendent que ça passe, ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Certains réclament un vrai changement, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront, ce sera peut-être le début de quelque chose. Mais le plus souvent, chacun reste dans son coin, replié sur son destin personnel, sans envisager que le bien-être de ce qui nous entoure nourrit le nôtre. Qu’il existe une joie personnelle à participer à quelque chose de plus grand. À voir qu’on laisse une empreinte dans le monde quand on met ce qu’on sait faire au service d’un monde décent.

Vous avez dit « J’espère que ce geste sera utile ». C’est un geste qui se dépliera au-delà des enjeux politiques de court-terme. Laissez-moi vous dire ce qu’il peut signifier pour ceux qui, comme moi, font partie de cette génération qui hérite d’un monde qu’elle doit changer sous peine de voir disparaître l’humanité et tout le vivant.

« Qui serait à la hauteur tout seul ? »

Faire advenir un autre possible, c’est savoir qu’on va morfler. Qu’il va falloir adopter une posture de résistance, quand on voudrait créer, envisager, inventer, permettre à d’autres de s’émerveiller. Certains résistent en inventant d’autres manières de faire, d’éduquer, de s’informer, de manger, de se déplacer. Ils inventent un autre rapport à la terre, d’autres modèles de famille, de collaboration, posent de nouveaux liens entre les générations. Je les rencontre partout. On a envie de s’attarder dans ces oasis. De refermer la porte de leur jardin et de ne plus entendre les bruissements du monde. Mais en même temps que ceux qui inventent d’autres manières de faire, nous avons besoin de ceux qui résistent à l’intérieur d’un système et qui tentent de le courber. Comme ces professeurs qui restent dans le système public pour offrir aux élèves un autre enseignement, même s’ils doivent suivre un programme, même s’ils n’ont que quelques heures.

C’est ce que vous avez tenté de faire. Ce combat-là est le plus ingrat, car il est fait de compromis et de petits accommodements face une urgence qui exige du courage et de l’audace. Il demande de dépenser son énergie à comprendre d’autres visions, d’autres enjeux, et à tenter de les changer. Ce combat est sans doute celui qui use le plus. Et au bout, ce dilemme dont personne ne peut imaginer le poids: si je quitte c’est pire, si je reste je donne l’impression qu’on en fait assez.

« Qui serait à la hauteur tout seul ? » avez-vous dit. On aura beau jeu de vous peindre comme un idéaliste qui ne peut pas se satisfaire des compromis que l’exercice politique exige. C’est ne pas voir la question que pose votre démission : n’est-il pas urgent d’envisager de faire de la politique autrement ? Car nous avons renoncé à exiger des politiques d’avoir une véritable vision du monde, du devenir d’une société et d’un récit commun. Vous nous avez rappelé ce qu’est – ce que devrait être – l’engagement politique : quand un individu se met au service de quelque chose plus grand que lui.

« La responsabilité, elle est collégiale, elle est collective, elle est sociétale »

Et l’aveu de l’échec fut aussi plus grand que vous. Votre acte de démission fut aussi posé que lapidaire, aussi calme qu’impitoyable. Il y avait bien plus que de la tristesse ou de la colère : il y avait de l’incompréhension. Et cette petite phrase, « La responsabilité, elle est collégiale, elle est collective, elle est sociétale » est passée sans qu’on s’y arrête. Vous étiez en train de nous dire que nous sommes responsables de cet échec. Nous, c’est à dire moi, mon voisin, ceux qui lisent cette lettre en ce moment. Nous en tant que société, ce commun si difficile à envisager pour les enfants de l’individualisme.

Chris Jordan

En disant que nous avons une responsabilité, vous nous dites que nous avons un pouvoir. Ce pouvoir, nous y avons renoncé. Nous sommes abreuvés de reportages et d’analyses nous montrant le pouvoir des multinationales, leurs tentacules écrasant tout et leur mainmise sur nos gouvernements par la force des lobbies. Mais on nous rappelle rarement – il ne faut sans doute pas froisser le consommateur de média – que la seule force par laquelle ces multinationales tiennent, sont les consommateurs qui achètent leurs produits. On ose dire que les dirigeants politiques ont une très faible marge de manœuvre, mais qui ose dire que le consommateur a le pouvoir de ne pas acheter, et donc la première responsabilité ? Que chacun de nos achats est une grimace ou un sourire fait à notre avenir ? Bien sûr le consommateur ne peut pas tout. L’isolation des logements pour réaliser des économies d’énergie, l’accès aux transports pour éviter la voiture, la proximité de magasins vendant de bons aliments, tout ceci est le fruit d’une politique. Mais la force de levier des consommateurs est première.

Ce matin-là ce n’était pas seulement un ministre déçu de l’absence de volonté d’un gouvernement que nous avons entendu. C’était un citoyen qui tendait à la société un miroir impitoyable, celui de son indifférence. Ce que Nicolas Hulot incarne ne devrait pas nous dédouaner de notre responsabilité en tant que société civile. Il est très français de s’en remettre à l’État pour régler les problèmes de société. À croire que les Français ont vraiment cru qu’ils pourraient élire un président portant un projet libéral et que la transition écologique y serait intégrée comme une priorité. Sauver la planète sans renoncer à un mode de vie qui la détruit… on pourrait presque en rire, si ce paradoxe n’entraînait une si grande catastrophe.

« Un acte de mobilisation »

 « Est-ce que j’ai une société structurée qui descend dans la rue pour défendre la biodiversité ? » La réponse est bien évidemment non. Nous vivons dans un pays où la population est capable de descendre dans la rue par centaines de milliers de personnes pour célébrer la victoire d’un ballon rond, mais n’est pas capable de le faire pour protéger sa maison, la terre. Alors je me dis que nous avons sans doute les dirigeants que nous méritons, et que, tout simplement, la France ne vous méritait pas.

Votre démission est autant un acte de renoncement qu’un appel à une autre forme d’engagement. En réaction à ce geste, une Marche pour le Climat se prépare le 8 septembre prochain. Est-ce la mobilisation que vous appelez ? Une marche peut autant être le coup d’envoi d’un engagement quotidien, qu’un gargarisme symbolique pour retourner à ses habitudes la conscience tranquille. Je ne sais si les convictions qui seront brandies en slogans seront traduites en acte une fois chacun rentré chez soi, une fois l’euphorie passée. Car je me demande, parmi ceux qui marcheront et crieront qu’il faut protéger la planète, combien recyclent leurs déchets, combien jettent leurs mégots dans les poubelles, combien ne mangent des fraises qu’en été, combien ne touchent pas au Nutella, combien refusent de mettre les pieds chez Starbucks ou chez McDo, combien lisent derrière les paquets et le reposent dès qu’ils voient un additif suspect ou de l’huile de palme, combien achètent du lait payé au juste prix à l’éleveur, combien vérifient que leur maquillage n’est pas testé sur des animaux. Et combien, parmi ceux qui marcheront, accepteraient de signer une Charte de Responsabilité où ils s’engageraient, pour une durée symbolique – quelques semaines, quelques mois – à manger local et de saison, à boycotter toutes les marques qui ne respectent pas les normes environnementales.

Écologie, climat, planète : des mots trop lointains

Vous l’avez dit dans cette entretien : le mot écologie est réducteur, car les enjeux dépassent de très loin ce qu’on appelle la nature. Les mots vivent, se gonflent et s’épuisent. Je crois que c’est le cas pour écologie, planète, climat, environnement. Combien de fois ai-je entendu des personnes dire : « C’est terrible on bousille la planète » en commandant une salade tirée d’un sachet avec du saumon d’élevage norvégien bourré de pesticides et des tomates en barquettes d’Espagne en plein hiver ? La moitié de la salade finissant à la poubelle. La planète semble une chose lointaine détachée de toute réalité. Combien de fois ai-je été dans des classes où les adolescents, tous d’accord pour préserver l’environnement, terminaient de commenter un article sur la destruction causée par l’huile de palme par « Mais le Nutella c’est trop bon ! ».

Bien avant que les sacs plastiques soient interdits dans les magasins, lorsque je précisais que je n’en voulais pas, je me suis souvent fait dire : « Ah vous êtes écolo ? » Je répondais :  « Non, j’ai juste du bon sens ». L’Écologie est pour beaucoup un étendard de bobos idéalistes, qui ne sont pas pris dans l’urgence de la survie. Pourtant, si on quittait les milieux parisiens, on se rendrait compte que partout en France, des milliers de personnes vivant avec le minimum social et dans l’insécurité financière, se démènent pour respecter le vivant et pour atteindre une autonomie alimentaire et énergétique, devenant par là-même moins dépendants de l’argent.

Il serait temps de nous défaire de la vision binaire qui opposerait des enjeux sociaux urgents à l’enjeu écologique qui serait au-dessus mais par là-même, trop lointain. C’est ne pas comprendre que le rapport au vivant, aux ressourc

es naturelles, à ce qui nous permet de manger, de nous chauffer, de nous déplacer, de nous habiller, est ce qui permet nos emplois, nos logements, nos déplacements, nos carrières, nos retraites, nos vêtements, nos écrans. Il n’y a pas deux enjeux dont l’un serait à l’agenda une fois que les urgences du premier seront traitées.

 L’aveu d’un échec

Je voulais pour finir vous remercier pour ce geste rare et courageux qu’est l’aveu de l’échec, pour cette voix nouée et ce regard sans lumière que j’emporte comme l’un des derniers avertissements avant le point de non retour. Votre renoncement est aussi fort, et peut-être plus, que votre engagement. Il en fait partie. L’échec, voilà bien un mot parasite dans notre société du roman de la réussite. Quand on s’assigne un objectif et qu’on n’y parvient pas, on nous dit bien souvent : « Ce n’est pas un échec, c’est une expérience » ou bien «  C’est que ce n’était pas le bon moment » Comme s’il devenait franchement impoli de rater.

Votre échec est à l’image de tout ce qui nous attend, de tous ces hommes et ces femmes qui cherchent à faire autrement et qui se retrouvent isolés, broyés par plus puissant qu’eux. Il est plus facile de changer une loi que de changer une habitude une indifférence ou une peur.

Pourtant je n’ai pas d’autre choix que de continuer le combat. La question d’y croire ou pas n’est même plus d’actualité. Il ne s’agit pas d’opposer les optimistes et les pessimistes. Il s’agit seulement de se dire qu’au moins, on aura fait ce qu’on a pu. C’est un espoir qui boite, et c’est celui de ma génération.[:en]Monsieur Hulot,

J’ai appris à rebours votre démission du gouvernement, trois jours après l’annonce. C’est que depuis quelques temps j’avais fermé mes antennes à l’actualité des hautes sphères. Pas pour les vacances, mais pour mieux travailler dans une autre arène, aux premiers étages de la société. Le combat y est le même : œuvrer à la construction d’un autre monde.

Pour le mener je n’ai que les mots. Des armes bien fragiles. Et pourtant je ne saurais nommer cet autre monde que beaucoup espèrent, que certains préparent, car il n’a pas encore de nom. Mais il sait bien ce qu’il refuse. C’est un monde où l’individu deviendrait autre chose qu’un consommateur. Où il s’inscrirait dans le rythme des saisons, où la collaboration entre personnes et groupes seraient dictées par autre chose que la recherche du profit, où l’accumulation matérielle ne serait pas un préalable à l’épanouissement personnel. Où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun s’inscrit autant en réseau que dans le local, habite le temps au lieu de lui courir après. Où le corps est réinvesti et respecté, où les jeunes ne sont pas considérés comme des boites que l’on gave de savoir, où les personnes âgées ne sont pas mises à l’écart comme des êtres inutiles, où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, où l’expression artistique est extirpée du divertissement de consommation, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens. Un monde où il n’y aurait plus un seul modèle de réussite sociale, de canon de beauté, d’offre culturelle, de méthode de travail, de parcours de vie. Car la diversité serait reconnue comme la condition essentielle pour la production d’une richesse, comme nous le montre le vivant.

Face à ce besoin de changement, chacun choisit son geste : beaucoup attendent que ça passe, ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Certains réclament un vrai changement, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront, ce sera peut-être le début de quelque chose. Mais le plus souvent, chacun reste dans son coin, replié sur son destin personnel, sans envisager que le bien-être de ce qui nous entoure nourrit le nôtre. Qu’il existe une joie personnelle à participer à quelque chose de plus grand. À voir qu’on laisse une empreinte dans le monde quand on met ce qu’on sait faire au service d’un monde décent.

Vous avez dit « J’espère que ce geste sera utile ». C’est un geste qui se dépliera au-delà des enjeux politiques de court-terme. Laissez-moi vous dire ce qu’il peut signifier pour ceux qui, comme moi, font partie de cette génération qui hérite d’un monde qu’elle doit changer sous peine de voir disparaître l’humanité et tout le vivant.

« Qui serait à la hauteur tout seul ? »

Faire advenir un autre possible, c’est savoir qu’on va morfler. Qu’il va falloir adopter une posture de résistance, quand on voudrait créer, envisager, inventer, permettre à d’autres de s’émerveiller. Certains résistent en inventant d’autres manières de faire, d’éduquer, de s’informer, de manger, de se déplacer. Ils inventent un autre rapport à la terre, d’autres modèles de famille, de collaboration, posent de nouveaux liens entre les générations. Je les rencontre partout. On a envie de s’attarder dans ces oasis. De refermer la porte de leur jardin et de ne plus entendre les bruissements du monde. Mais en même temps que ceux qui inventent d’autres manières de faire, nous avons besoin de ceux qui résistent à l’intérieur d’un système et qui tentent de le courber. Comme ces professeurs qui restent dans le système public pour offrir aux élèves un autre enseignement, même s’ils doivent suivre un programme, même s’ils n’ont que quelques heures.

C’est ce que vous avez tenté de faire. Ce combat-là est le plus ingrat, car il est fait de compromis et de petits accommodements face une urgence qui exige du courage et de l’audace. Il demande de dépenser son énergie à comprendre d’autres visions, d’autres enjeux, et à tenter de les changer. Ce combat est sans doute celui qui use le plus. Et au bout, ce dilemme dont personne ne peut imaginer le poids: si je quitte c’est pire, si je reste je donne l’impression qu’on en fait assez.

« Qui serait à la hauteur tout seul ? » avez-vous dit. On aura beau jeu de vous peindre comme un idéaliste qui ne peut pas se satisfaire des compromis que l’exercice politique exige. C’est ne pas voir la question que pose votre démission : n’est-il pas urgent d’envisager de faire de la politique autrement ? Car nous avons renoncé à exiger des politiques d’avoir une véritable vision du monde, du devenir d’une société et d’un récit commun. Vous nous avez rappelé ce qu’est – ce que devrait être – l’engagement politique : quand un individu se met au service de quelque chose plus grand que lui.

« La responsabilité, elle est collégiale, elle est collective, elle est sociétale »

Et l’aveu de l’échec fut aussi plus grand que vous. Votre acte de démission fut aussi posé que lapidaire, aussi calme qu’impitoyable. Il y avait bien plus que de la tristesse ou de la colère : il y avait de l’incompréhension. Et cette petite phrase, « La responsabilité, elle est collégiale, elle est collective, elle est sociétale » est passée sans qu’on s’y arrête. Vous étiez en train de nous dire que nous sommes responsables de cet échec. Nous, c’est à dire moi, mon voisin, ceux qui lisent cette lettre en ce moment. Nous en tant que société, ce commun si difficile à envisager pour les enfants de l’individualisme.

Chris Jordan

En disant que nous avons une responsabilité, vous nous dites que nous avons un pouvoir. Ce pouvoir, nous y avons renoncé. Nous sommes abreuvés de reportages et d’analyses nous montrant le pouvoir des multinationales, leurs tentacules écrasant tout et leur mainmise sur nos gouvernements par la force des lobbies. Mais on nous rappelle rarement – il ne faut sans doute pas froisser le consommateur de média – que la seule force par laquelle ces multinationales tiennent, sont les consommateurs qui achètent leurs produits. On ose dire que les dirigeants politiques ont une très faible marge de manœuvre, mais qui ose dire que le consommateur a le pouvoir de ne pas acheter, et donc la première responsabilité ? Que chacun de nos achats est une grimace ou un sourire fait à notre avenir ? Bien sûr le consommateur ne peut pas tout. L’isolation des logements pour réaliser des économies d’énergie, l’accès aux transports pour éviter la voiture, la proximité de magasins vendant de bons aliments, tout ceci est le fruit d’une politique. Mais la force de levier des consommateurs est première.

Ce matin-là ce n’était pas seulement un ministre déçu de l’absence de volonté d’un gouvernement que nous avons entendu. C’était un citoyen qui tendait à la société un miroir impitoyable, celui de son indifférence. Ce que Nicolas Hulot incarne ne devrait pas nous dédouaner de notre responsabilité en tant que société civile. Il est très français de s’en remettre à l’État pour régler les problèmes de société. À croire que les Français ont vraiment cru qu’ils pourraient élire un président portant un projet libéral et que la transition écologique y serait intégrée comme une priorité. Sauver la planète sans renoncer à un mode de vie qui la détruit… on pourrait presque en rire, si ce paradoxe n’entraînait une si grande catastrophe.

« Un acte de mobilisation »

 « Est-ce que j’ai une société structurée qui descend dans la rue pour défendre la biodiversité ? » La réponse est bien évidemment non. Nous vivons dans un pays où la population est capable de descendre dans la rue par centaines de milliers de personnes pour célébrer la victoire d’un ballon rond, mais n’est pas capable de le faire pour protéger sa maison, la terre. Alors je me dis que nous avons sans doute les dirigeants que nous méritons, et que, tout simplement, la France ne vous méritait pas.

Votre démission est autant un acte de renoncement qu’un appel à une autre forme d’engagement. En réaction à ce geste, une Marche pour le Climat se prépare le 8 septembre prochain. Est-ce la mobilisation que vous appelez ? Une marche peut autant être le coup d’envoi d’un engagement quotidien, qu’un gargarisme symbolique pour retourner à ses habitudes la conscience tranquille. Je ne sais si les convictions qui seront brandies en slogans seront traduites en acte une fois chacun rentré chez soi, une fois l’euphorie passée. Car je me demande, parmi ceux qui marcheront et crieront qu’il faut protéger la planète, combien recyclent leurs déchets, combien jettent leurs mégots dans les poubelles, combien ne mangent des fraises qu’en été, combien ne touchent pas au Nutella, combien refusent de mettre les pieds chez Starbucks ou chez McDo, combien lisent derrière les paquets et le reposent dès qu’ils voient un additif suspect ou de l’huile de palme, combien achètent du lait payé au juste prix à l’éleveur, combien vérifient que leur maquillage n’est pas testé sur des animaux. Et combien, parmi ceux qui marcheront, accepteraient de signer une Charte de Responsabilité où ils s’engageraient, pour une durée symbolique – quelques semaines, quelques mois – à manger local et de saison, à boycotter toutes les marques qui ne respectent pas les normes environnementales.


Écologie, climat, planète : des mots trop lointains

Vous l’avez dit dans cette entretien : le mot écologie est réducteur, car les enjeux dépassent de très loin ce qu’on appelle la nature. Les mots vivent, se gonflent et s’épuisent. Je crois que c’est le cas pour écologie, planète, climat, environnement. Combien de fois ai-je entendu des personnes dire : « C’est terrible on bousille la planète » en commandant une salade tirée d’un sachet avec du saumon d’élevage norvégien bourré de pesticides et des tomates en barquettes d’Espagne en plein hiver ? La moitié de la salade finissant à la poubelle. La planète semble une chose lointaine détachée de toute réalité. Combien de fois ai-je été dans des classes où les adolescents, tous d’accord pour préserver l’environnement, terminaient de commenter un article sur la destruction causée par l’huile de palme par « Mais le Nutella c’est trop bon ! ».

Bien avant que les sacs plastiques soient interdits dans les magasins, lorsque je précisais que je n’en voulais pas, je me suis souvent fait dire : « Ah vous êtes écolo ? » Je répondais :  « Non, j’ai juste du bon sens ». L’Écologie est pour beaucoup un étendard de bobos idéalistes, qui ne sont pas pris dans l’urgence de la survie. Pourtant, si on quittait les milieux parisiens, on se rendrait compte que partout en France, des milliers de personnes vivant avec le minimum social et dans l’insécurité financière, se démènent pour respecter le vivant et pour atteindre une autonomie alimentaire et énergétique, devenant par là-même moins dépendants de l’argent.

Il serait temps de nous défaire de la vision binaire qui opposerait des enjeux sociaux urgents à l’enjeu écologique qui serait au-dessus mais par là-même, trop lointain. C’est ne pas comprendre que le rapport au vivant, aux ressourc

es naturelles, à ce qui nous permet de manger, de nous chauffer, de nous déplacer, de nous habiller, est ce qui permet nos emplois, nos logements, nos déplacements, nos carrières, nos retraites, nos vêtements, nos écrans. Il n’y a pas deux enjeux dont l’un serait à l’agenda une fois que les urgences du premier seront traitées.

 L’aveu d’un échec

Je voulais pour finir vous remercier pour ce geste rare et courageux qu’est l’aveu de l’échec, pour cette voix nouée et ce regard sans lumière que j’emporte comme l’un des derniers avertissements avant le point de non retour. Votre renoncement est aussi fort, et peut-être plus, que votre engagement. Il en fait partie. L’échec, voilà bien un mot parasite dans notre société du roman de la réussite. Quand on s’assigne un objectif et qu’on n’y parvient pas, on nous dit bien souvent : « Ce n’est pas un échec, c’est une expérience » ou bien «  C’est que ce n’était pas le bon moment » Comme s’il devenait franchement impoli de rater.

Votre échec est à l’image de tout ce qui nous attend, de tous ces hommes et ces femmes qui cherchent à faire autrement et qui se retrouvent isolés, broyés par plus puissant qu’eux. Il est plus facile de changer une loi que de changer une habitude une indifférence ou une peur.

Pourtant je n’ai pas d’autre choix que de continuer le combat. La question d’y croire ou pas n’est même plus d’actualité. Il ne s’agit pas d’opposer les optimistes et les pessimistes. Il s’agit seulement de se dire qu’au moins, on aura fait ce qu’on a pu. C’est un espoir qui boite, et c’est celui de ma génération.

Le premier roman de Sarah Roubato sort mercredi 5 septembre aux éditions Publie.net Pour en savoir plus cliquez sur la vidéo ci-dessous. Pour le commander en librairie cliquez ici  Pour le commander chez l’éditeur cliquez ici

[:es]Monsieur Hulot,

J’ai appris à rebours votre démission du gouvernement, trois jours après l’annonce. C’est que depuis quelques temps j’avais fermé mes antennes à l’actualité des hautes sphères. Pas pour les vacances, mais pour mieux travailler dans une autre arène, aux premiers étages de la société. Le combat y est le même : œuvrer à la construction d’un autre monde.

Pour le mener je n’ai que les mots. Des armes bien fragiles. Et pourtant je ne saurais nommer cet autre monde que beaucoup espèrent, que certains préparent, car il n’a pas encore de nom. Mais il sait bien ce qu’il refuse. C’est un monde où l’individu deviendrait autre chose qu’un consommateur. Où il s’inscrirait dans le rythme des saisons, où la collaboration entre personnes et groupes seraient dictées par autre chose que la recherche du profit, où l’accumulation matérielle ne serait pas un préalable à l’épanouissement personnel. Où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun s’inscrit autant en réseau que dans le local, habite le temps au lieu de lui courir après. Où le corps est réinvesti et respecté, où les jeunes ne sont pas considérés comme des boites que l’on gave de savoir, où les personnes âgées ne sont pas mises à l’écart comme des êtres inutiles, où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, où l’expression artistique est extirpée du divertissement de consommation, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens. Un monde où il n’y aurait plus un seul modèle de réussite sociale, de canon de beauté, d’offre culturelle, de méthode de travail, de parcours de vie. Car la diversité serait reconnue comme la condition essentielle pour la production d’une richesse, comme nous le montre le vivant.

Face à ce besoin de changement, chacun choisit son geste : beaucoup attendent que ça passe, ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Certains réclament un vrai changement, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront, ce sera peut-être le début de quelque chose. Mais le plus souvent, chacun reste dans son coin, replié sur son destin personnel, sans envisager que le bien-être de ce qui nous entoure nourrit le nôtre. Qu’il existe une joie personnelle à participer à quelque chose de plus grand. À voir qu’on laisse une empreinte dans le monde quand on met ce qu’on sait faire au service d’un monde décent.

Vous avez dit « J’espère que ce geste sera utile ». C’est un geste qui se dépliera au-delà des enjeux politiques de court-terme. Laissez-moi vous dire ce qu’il peut signifier pour ceux qui, comme moi, font partie de cette génération qui hérite d’un monde qu’elle doit changer sous peine de voir disparaître l’humanité et tout le vivant.

« Qui serait à la hauteur tout seul ? »

Faire advenir un autre possible, c’est savoir qu’on va morfler. Qu’il va falloir adopter une posture de résistance, quand on voudrait créer, envisager, inventer, permettre à d’autres de s’émerveiller. Certains résistent en inventant d’autres manières de faire, d’éduquer, de s’informer, de manger, de se déplacer. Ils inventent un autre rapport à la terre, d’autres modèles de famille, de collaboration, posent de nouveaux liens entre les générations. Je les rencontre partout. On a envie de s’attarder dans ces oasis. De refermer la porte de leur jardin et de ne plus entendre les bruissements du monde. Mais en même temps que ceux qui inventent d’autres manières de faire, nous avons besoin de ceux qui résistent à l’intérieur d’un système et qui tentent de le courber. Comme ces professeurs qui restent dans le système public pour offrir aux élèves un autre enseignement, même s’ils doivent suivre un programme, même s’ils n’ont que quelques heures.

C’est ce que vous avez tenté de faire. Ce combat-là est le plus ingrat, car il est fait de compromis et de petits accommodements face une urgence qui exige du courage et de l’audace. Il demande de dépenser son énergie à comprendre d’autres visions, d’autres enjeux, et à tenter de les changer. Ce combat est sans doute celui qui use le plus. Et au bout, ce dilemme dont personne ne peut imaginer le poids: si je quitte c’est pire, si je reste je donne l’impression qu’on en fait assez.

« Qui serait à la hauteur tout seul ? » avez-vous dit. On aura beau jeu de vous peindre comme un idéaliste qui ne peut pas se satisfaire des compromis que l’exercice politique exige. C’est ne pas voir la question que pose votre démission : n’est-il pas urgent d’envisager de faire de la politique autrement ? Car nous avons renoncé à exiger des politiques d’avoir une véritable vision du monde, du devenir d’une société et d’un récit commun. Vous nous avez rappelé ce qu’est – ce que devrait être – l’engagement politique : quand un individu se met au service de quelque chose plus grand que lui.

« La responsabilité, elle est collégiale, elle est collective, elle est sociétale »

Et l’aveu de l’échec fut aussi plus grand que vous. Votre acte de démission fut aussi posé que lapidaire, aussi calme qu’impitoyable. Il y avait bien plus que de la tristesse ou de la colère : il y avait de l’incompréhension. Et cette petite phrase, « La responsabilité, elle est collégiale, elle est collective, elle est sociétale » est passée sans qu’on s’y arrête. Vous étiez en train de nous dire que nous sommes responsables de cet échec. Nous, c’est à dire moi, mon voisin, ceux qui lisent cette lettre en ce moment. Nous en tant que société, ce commun si difficile à envisager pour les enfants de l’individualisme.

Chris Jordan

En disant que nous avons une responsabilité, vous nous dites que nous avons un pouvoir. Ce pouvoir, nous y avons renoncé. Nous sommes abreuvés de reportages et d’analyses nous montrant le pouvoir des multinationales, leurs tentacules écrasant tout et leur mainmise sur nos gouvernements par la force des lobbies. Mais on nous rappelle rarement – il ne faut sans doute pas froisser le consommateur de média – que la seule force par laquelle ces multinationales tiennent, sont les consommateurs qui achètent leurs produits. On ose dire que les dirigeants politiques ont une très faible marge de manœuvre, mais qui ose dire que le consommateur a le pouvoir de ne pas acheter, et donc la première responsabilité ? Que chacun de nos achats est une grimace ou un sourire fait à notre avenir ? Bien sûr le consommateur ne peut pas tout. L’isolation des logements pour réaliser des économies d’énergie, l’accès aux transports pour éviter la voiture, la proximité de magasins vendant de bons aliments, tout ceci est le fruit d’une politique. Mais la force de levier des consommateurs est première.

Ce matin-là ce n’était pas seulement un ministre déçu de l’absence de volonté d’un gouvernement que nous avons entendu. C’était un citoyen qui tendait à la société un miroir impitoyable, celui de son indifférence. Ce que Nicolas Hulot incarne ne devrait pas nous dédouaner de notre responsabilité en tant que société civile. Il est très français de s’en remettre à l’État pour régler les problèmes de société. À croire que les Français ont vraiment cru qu’ils pourraient élire un président portant un projet libéral et que la transition écologique y serait intégrée comme une priorité. Sauver la planète sans renoncer à un mode de vie qui la détruit… on pourrait presque en rire, si ce paradoxe n’entraînait une si grande catastrophe.

« Un acte de mobilisation »

 « Est-ce que j’ai une société structurée qui descend dans la rue pour défendre la biodiversité ? » La réponse est bien évidemment non. Nous vivons dans un pays où la population est capable de descendre dans la rue par centaines de milliers de personnes pour célébrer la victoire d’un ballon rond, mais n’est pas capable de le faire pour protéger sa maison, la terre. Alors je me dis que nous avons sans doute les dirigeants que nous méritons, et que, tout simplement, la France ne vous méritait pas.

Votre démission est autant un acte de renoncement qu’un appel à une autre forme d’engagement. En réaction à ce geste, une Marche pour le Climat se prépare le 8 septembre prochain. Est-ce la mobilisation que vous appelez ? Une marche peut autant être le coup d’envoi d’un engagement quotidien, qu’un gargarisme symbolique pour retourner à ses habitudes la conscience tranquille. Je ne sais si les convictions qui seront brandies en slogans seront traduites en acte une fois chacun rentré chez soi, une fois l’euphorie passée. Car je me demande, parmi ceux qui marcheront et crieront qu’il faut protéger la planète, combien recyclent leurs déchets, combien jettent leurs mégots dans les poubelles, combien ne mangent des fraises qu’en été, combien ne touchent pas au Nutella, combien refusent de mettre les pieds chez Starbucks ou chez McDo, combien lisent derrière les paquets et le reposent dès qu’ils voient un additif suspect ou de l’huile de palme, combien achètent du lait payé au juste prix à l’éleveur, combien vérifient que leur maquillage n’est pas testé sur des animaux. Et combien, parmi ceux qui marcheront, accepteraient de signer une Charte de Responsabilité où ils s’engageraient, pour une durée symbolique – quelques semaines, quelques mois – à manger local et de saison, à boycotter toutes les marques qui ne respectent pas les normes environnementales.


Écologie, climat, planète : des mots trop lointains

Vous l’avez dit dans cette entretien : le mot écologie est réducteur, car les enjeux dépassent de très loin ce qu’on appelle la nature. Les mots vivent, se gonflent et s’épuisent. Je crois que c’est le cas pour écologie, planète, climat, environnement. Combien de fois ai-je entendu des personnes dire : « C’est terrible on bousille la planète » en commandant une salade tirée d’un sachet avec du saumon d’élevage norvégien bourré de pesticides et des tomates en barquettes d’Espagne en plein hiver ? La moitié de la salade finissant à la poubelle. La planète semble une chose lointaine détachée de toute réalité. Combien de fois ai-je été dans des classes où les adolescents, tous d’accord pour préserver l’environnement, terminaient de commenter un article sur la destruction causée par l’huile de palme par « Mais le Nutella c’est trop bon ! ».

Bien avant que les sacs plastiques soient interdits dans les magasins, lorsque je précisais que je n’en voulais pas, je me suis souvent fait dire : « Ah vous êtes écolo ? » Je répondais :  « Non, j’ai juste du bon sens ». L’Écologie est pour beaucoup un étendard de bobos idéalistes, qui ne sont pas pris dans l’urgence de la survie. Pourtant, si on quittait les milieux parisiens, on se rendrait compte que partout en France, des milliers de personnes vivant avec le minimum social et dans l’insécurité financière, se démènent pour respecter le vivant et pour atteindre une autonomie alimentaire et énergétique, devenant par là-même moins dépendants de l’argent.

Il serait temps de nous défaire de la vision binaire qui opposerait des enjeux sociaux urgents à l’enjeu écologique qui serait au-dessus mais par là-même, trop lointain. C’est ne pas comprendre que le rapport au vivant, aux ressourc

es naturelles, à ce qui nous permet de manger, de nous chauffer, de nous déplacer, de nous habiller, est ce qui permet nos emplois, nos logements, nos déplacements, nos carrières, nos retraites, nos vêtements, nos écrans. Il n’y a pas deux enjeux dont l’un serait à l’agenda une fois que les urgences du premier seront traitées.

 L’aveu d’un échec

Je voulais pour finir vous remercier pour ce geste rare et courageux qu’est l’aveu de l’échec, pour cette voix nouée et ce regard sans lumière que j’emporte comme l’un des derniers avertissements avant le point de non retour. Votre renoncement est aussi fort, et peut-être plus, que votre engagement. Il en fait partie. L’échec, voilà bien un mot parasite dans notre société du roman de la réussite. Quand on s’assigne un objectif et qu’on n’y parvient pas, on nous dit bien souvent : « Ce n’est pas un échec, c’est une expérience » ou bien «  C’est que ce n’était pas le bon moment » Comme s’il devenait franchement impoli de rater.

Votre échec est à l’image de tout ce qui nous attend, de tous ces hommes et ces femmes qui cherchent à faire autrement et qui se retrouvent isolés, broyés par plus puissant qu’eux. Il est plus facile de changer une loi que de changer une habitude une indifférence ou une peur.

Pourtant je n’ai pas d’autre choix que de continuer le combat. La question d’y croire ou pas n’est même plus d’actualité. Il ne s’agit pas d’opposer les optimistes et les pessimistes. Il s’agit seulement de se dire qu’au moins, on aura fait ce qu’on a pu. C’est un espoir qui boite, et c’est celui de ma génération.

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Analyses

[:fr]Migrants enfermés : ce qu’il nous faut pour nous indigner[:en]Trapped migrants : what we need to be outraged[:es]Migrants enfermés : ce qu’il nous faut pour nous indigner[:]

[:fr]Appels au boycott, aux cartes postales à envoyer à la Maison Blanche, à contacter les représentants de chaque État, à faire des dons à ACLU (American Civil Liberties Union), les réactions à la séparation des enfants de migrants de leurs parents à la frontière états-unienne sont unanimes et nombreuses. Indignation, honte, colère, sincères et légitimes. Déclarations de l’ONU, marches de citoyens, parole arrachée par des membres du Congrès, avertissements de psychologues, journalistes ne pouvant contenir leurs larmes… Quelque chose qui dépasse les clivages idéologiques et les catégories sociales a été rallumé. Dans ce flot émotif et indigné, aucun doute possible : nous sommes du bon côté de la barrière. Derrière, une administration inhumaine, cynique et cruelle, ôtant aux migrants leur humanité, dont un fou à perruque blonde tire les ficelles. Se pourrait-il que cet événement nous interroge malgré tout sur notre position envers ceux qui, à nos frontières, risquent leur vie pour offrir à leurs enfants une chance de grandir loin de la violence ?

De l’ordre avant toute chose

Nous sommes tous habitués à voir des horreurs aux infos. Et pourtant, ni les enfants afro-américains tués ni les jeunes filles autochtones disparues au Canada n’ont suscité dans le monde entier des marches, des appels à boycott ou des condamnations de l’ONU. L’injustice et l’horreur ont leurs critères de succès. Si cet épisode bouleverse autant la société américaine, c’est parce qu’il touche à ce qui est le plus sacré dans la culture occidentale et particulièrement aux États-Unis : les enfants, mais aussi parce qu’il interroge ce qu’est la nation américaine : un pays bâti sur le rêve de gens qui quittent leur pays à la recherche du Rêve Américain, et sur la croyance bien amarrée des Américains d’être le peuple porteur du Bien.

Mais avec la brutalité des crises sociales, économiques et culturelles, l’idéologie de l’ordre à restaurer à de quoi fleurir. Lorsque le représentant Jerrold Nadler interrompt une séance au Congrès pour dénoncer la séparation des enfants de leurs parents à la frontière mexicaine, le président de l’assemblée souhaite enchaîner. Un cri de foule se fait alors entendre : « Families belong together ! ». Le président déclare alors « We will be in recess until the capital police restores order ». Pendant ce temps, le Président des États-Unis déclare « So we want a safe country, and it starts with the borders. » Restaurer l’ordre et la sécurité, voilà qui répond à la peur qu’ont toujours suscitée ceux qui affluent aux portes d’un territoire, de tout temps et sur tous les continents. Donald Trump sait jouer sur ces peurs ancrées dans notre comportement de primates et de mammifères : « They could be murderers and thieves and so much else[1] » Il ne croit pas si bien dire. Car les associations et les spécialistes le soulignent : le traumatisme vécu par ces enfants aura des conséquences sur leur vie, et augmentera leurs chances d’instabilité psychologique, condition idéale avec l’exclusion pour mener au crime. Much else, c’est peut-être bien Donald Trump qui est en train de le fabriquer.

 

 

 

La force des images

Depuis le mois d’avril, 2300 enfants venant de pays d’Amérique centrale ont été séparés de leurs familles[2]. Pour les habitants des villes frontières et les agents frontaliers, cela fait plusieurs semaines que ce qui arrivait occasionnellement est devenu la norme. Et bien plus longtemps que les migrants sont maintenus « en cage » dans des centres criminels ou administratifs. Mais il a fallu des images pour comprendre qu’une détention signifie enfermer des gens. Il a fallu des enregistrements sonores et d’autres images encore pour comprendre que les enfants pleurent, qu’ils soient séparés ou non de leurs parents. En l’occurrence, la petite fille de la photo de John Moore pas été séparée de sa mère. Mais elle en est devenue le symbole. C’est que cette photo n’est plus journalistique, elle est artistique. Et que l’art s’occupe de vérité et non de véracité.

John Moore
fillette pleurant pendant que sa mère est fouillée à la frontière des États-Unis. John Moore

La misère doit être mise en représentation pour nous toucher. Et bien mise, avec ce qui nous touche le plus : le sort des enfants. Il nous faut la photo qui dit tout, celle d’un enfant échoué sur une plage turque, ou celle d’une petite fille pleurant pendant que sa mère se fait fouiller. Il nous faut de quoi partager sur les réseaux sociaux, et exprimer notre indignation en quelques lignes ou avec un smiley mécontent ou triste. Les rapports des ONG, les papiers des reporters qui mettent en garde avant que tout le monde en parle, les livres de ceux qui sont sur le terrain depuis bien longtemps, n’engendrent pas des levées de bouclier. Ils sont noyés dans le flot d’informations que nous recevons chaque jour du monde. Et pourtant, certaines photos parviennent à susciter nos réactions, et d’autres non. Pourquoi celle-ci et pas celles-là ?

 

Marco Venaschi, National Geographic
fillette née près d’un champ Monsanto en Argentine, Marco Venaschi, National Geographic
jeune garçon travaillant dans une mine au sud-est de la RDC, SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA
jeune garçon travaillant dans une mine au sud-est de la RDC, SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA

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Sans doute qu’il nous faut une origine directe et bien identifiée du fléau. Car pour les enfants congolais descendant dans les mines pour extraire des minéraux que nos États achètent, pour les enfants malformés des champs de Monsanto en Argentine dont nous achetons les produits, ou pour les enfants esclaves des champs d’huile de palme dont les villages sont brûlés pour notre pâte à tartiner, la chaîne de responsabilités est trop longue : exploitants agricoles, entreprises qui les emploient, supermarchés qui achètent les produits… consommateurs qui les achètent pour faire plaisir à leurs enfants ? Alors, point de mouvement de foule, point de marches. À l’opposé, Donald Trump est identifiable, caricatural et spectaculaire. Un candidat idéal pour exercer notre indignation. Notre compassion, aussi légitime soit-elle, n’est pas évidente. Elle est sélective. Fabriquée, suscitée, enclenchée par des processus médiatiques auxquels nous réagissons. Et elle mérite que nous l’interrogions pour ne pas en devenir les marionnettes. Simplement pour en être dignes.

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enfant échoué sur une plage au large de la Turquie, Nilüfer Demir

On ne peut qu’espérer que les cris et les larmes des enfants parqués aux frontières des États-Unis fassent résonner ceux qui n’ont pas eu la chance de se faire entendre : les milliers de cris avalés par les mers sur les route de l’Europe de tous ceux qui sont tous devenus des enfants dès lors qu’ils ont essayé de renaître. Car chez nous se jouent depuis des années des drames, moins spectaculaires car plus silencieux.

En Europe : autres méthodes, mêmes enjeux  

Dix jours à peine avant le tollé d’émotion suscité par les images des enfants migrants aux USA, le bateau l’Aquarius contenant 629 migrants se voyait interdit l’entrée par les autorités italiennes et maltaises. Alors que le président de l’Assemblée de Corse ouvrait les portes de l’île de beauté, le gouvernement français fit une prouesse d’esquive digne de la citation :

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Espoir d’une nouvelle vie, Warren Richardson

« La question du flux migratoire est un défi pour l’Europe, et cette question doit être abordée dans le cadre européen et qu’elle passe en France par une politique équilibrée qui consiste d’abord à traiter avec les pays d’origine de ces migrations les conditions de départ et les conditions d’accompagnement au développement pour éviter ces départs. Elle passe aussi par une politique de contrôle des frontières de l’UE.[3] »

Devant ce refus édulcoré, point de manifestations, point de marches, point d’appel au boycott, point de journalistes en larmes. Bien sûr, il nous manquait les images des 123 mineurs et les 7 femmes enceintes vomissant, crevant de soif, fatigués et affaiblis, tremblant de peur. Leur prison manquait de barbelés, elle n’avait que les 275 000 km2 bleus de la mer Tyrrhénienne. Aucun micro pour enregistrer les cris des enfants. Nous ne saurons jamais comment sonne une angoisse longue de sept jours et sept nuits.

 

Suite à des critiques au sein de la majorité, la France propose maintenant d’accueillir une partie des migrants aujourd’hui en Espagne. Élan de générosité, ou calcul politique comme celui de Trump signant un décret pour empêcher la séparation des familles ? Certes, nous n’avons pas eu un Premier Ministre lançant un chiudiamo i porti  (fermons les ports). Nous avons simplement donné 3 milliards d’euros à la Turquie pour ne pas que les migrants arrivent en Europe.

Chez nous, ce ne sont pas les déclarations hystériques d’un chef d’État, ou la veste taguée de la Première Dame qui posent question : c’est le silence. Celui de nos politiques, et sans doute aussi, le nôtre.

L’horreur naît dans notre quotidien, est élevée par les circonstances, et grandit dans notre indifférence

La question des flux migratoires est complexe et prétendre qu’il y aurait à choisir entre accueillir et repousser, entre ouvrir et fermer, serait ridicule. Mais si nous avons la capacité de lever les boucliers derrière nos écrans quand tous les ingrédients d’une vague d’émotion médiatique sont là, pourquoi ne pas le faire pour des situations qui se passent à nos portes ?

abandon4Ce qu’il se passe aux États-Unis, nous pouvons toujours le regarder de loin et nous dire qu’ils sont fous, que ce pays n’est décidément plus une démocratie. Mais nous pouvons aussi prêter l’oreille à ce qui fait écho à nos propres comportements. Car l’horreur naît dans notre quotidien, est élevée par les circonstances, et grandit dans notre indifférence.

Elle commence quand nous parlons de gens comme d’une masse. De quoi parlons-nous quand nous évoquons le problème des migrants ? Parlons-nous de médecins, d’ingénieurs bien établis dans leurs pays qui fuient la guerre, parlons-nous de journalistes ou de cadres menacés par un régime, parlons-nous de minorités fuyant les persécutions, de jeunes hommes cherchant à se sortir d’une misère trop pâle pour intéresser nos caméras ?

Elle commence quand me demande si je suis sûre d’être seulement française avec la tête que j’aie, moi qui suis née en France, qui ai mes souvenirs de jeu au parc Brassens, découvert ce que devait être ma vie à la rencontre de Baudelaire et de Zola, qui ai fréquenté les grandes insitutions parisiennes et ses hameaux les plus reculés de ce qu’on appelle La France profonde.

Elle commence dès que quelqu’un investi d’un pouvoir, fût-il minime, brandit une règle à l’encontre de tout bon sens. Dès que cette règle piétine des enjeux humains, de santé et de bien-être fondamentaux. Oui, dès que l’administration refait faire trois fois sa photo de pièce d’identitié à une personne en fauteuil roulant qui souffre d’une maladie l’empêchant de lever la tête, dès qu’un chauffeur de bus qu’il vient d’arrêter à un feu rouge laisse résolument sa porte fermée à une femme chargée de courses tenant un enfant à bout de bras, dès qu’un patron de café refuse le toit de sa terrasse à une personne n’ayant pas les moyens de se payer un café mais voulant s’abriter d’une trombe d’eau, nous sommes déjà dans le même geste que celui de Donald Trump défendant l’application de la loi.

L’application d’une règle au mépris de tout bon sens, l’association de l’identité française d’après des traits physiques, la confusion de situations distinctes en une masse informe, voilà déjà quelques ingrédients nécessaires à créer le genre d’aberration que nous observons actuellement de l’autre côté de l’Atlantique. Une aberration qui pourrait bien n’être qu’une cousine à peine éloignée de celle qui s’affaire à nos frontières.

 

[1] 3’03 https://www.youtube.com/watch?v=k7lEt_Yr6-w Déjà en 2015, il déclarait : « They are not sending you, they’re not sending you. They’re sending people that have lots of problems and they are bringing their problems to us. They are bringing drugs, they are bringing crime, they’re rapists. »

[2] PBSO News Hour

https://www.youtube.com/watch?v=UCxbJFUoqFs

[3] http://www.lalibre.be/actu/international/la-touche-d-humour-maladroite-entre-edouard-philippe-et-charles-michel-au-sujet-de-l-aquarius-5b1f8e365532a296886a5fe4

 [:en]Images of migrants’ children been separated from their parents at the Mexican Border lead to calls of boycotting USA, sending postal cards to the White House, complaining to state’s representatives, donating to American Civil Liberties Union. People feel sincerely and rightly ashamed, outraged and angry. UNO made a declaration, citizens are walking, congressmen speak, psychologists warn of the trauma for the kids, journalists crying on air. Something here has been revived. Something that goes beyond ideologies, social class and cultural boundaries. In the middle of the emotional wave, no doubt we are on the good side. The bad guys are those who work for this inhuman, cynical and cruel administration who deprives those people of their humanity. In Europe too, people are moved by what is going on in America. And yet, shouldn’t we look at our own frontiers, where for decades, hundreds of people are risking their lives to give their children a chance ? 

Order ! Order !

People are used to watch horrors on the news. And yet, black kids been killed in US or native girls disappearing in Canada have not risen such worldwide emotion. Injustice and horror unfortunately have criteria to reach success. Migrant children been separate from their mother appeals to at least three aspects of our cultures : violence against children as the highest step of horror, separation from parents which appeals to the memory of World War II, and the very foundation of the country : the American Dream, and the firm belief that America’s destiny is to spread Good on Earth.

But USA suffers from social, economic and cultural crisis as much as most of the Wester world. In such a context, the ideology of order can flourish. When Jerrold Nadler interrupts the Congress to talk about children been separated from their parents at the Mexican border, voices of people protesting outside can be heard : « Families belong together ! ». The Chairman Mr Gowdy immediately declares « We will be in recess until the capital police restores order ». Meanwhile, the President of the United States declares : « So we want a safe country, and it starts with the borders ».

Restoring order and security has always been the leitmotiv of any society whose identity is shattered, and who turns defiant looks at its borders. Donald Trump is a virtuoso at playing with people’s fears deeply rooted in hundreds of thousands of evolution, as this fear is grounded much deeper than human existence. Our very cousins primates as well as other mammals show similar signs of fear of the stranger.

« They could be murderers and thieves and so much else ». President Trump probably doesn’t realize how right he is. As psychiatrists and associations warn, the trauma these children are experiencing right now will have consequences on their adult lives, and will significantly alter their mental health, psychological composure. That coupled with their handicap of not been a Wasp, seems like the perfect cocktail to reach criminality. Donald Trump is actually himself creating the conditions of what he calls much else.

The power of images

This is not a sudden story that came out yesterday. Between April and June 2018, 2300 children from Central America have been separated from their families. People living close to the frontier and agents have witnesses something occasional become common. Criminal and administrative centers have been holding thousands of migrants for a long time. What was missing to make people aware were images. Pictures are necessary to put some reality behind the words administrative detention. Recordings of children crying were necessary to understand what people with children at the borders could mean. And that children are crying, even when they stay with their parents. The little girl that John Moore photographed has not been separated from her mom. But she became a symbol. This picture isn’t a reporter’s work, it became and artistic work. It deals with the truth of a human condition rather than with the accuracy of facts.

Seems like misery has to be shown to lead people to outrage. We need the picture of a Syrian child on the beach. We need something beautiful in its horror, something quick and powerful to share on social medias, to dislike, share and post sad emoticons. Experts making reports, reporters making documentaries, writers writing books after months and years of research, all this is just another evening entertainment. We read, we watch, we think it’s terrible, and we go back to our lives. But one single picture can make us outraged. Good for the kids on these pictures. Too bad for the thousands that will never be seen.

Now people are calling for boycotts of products coming from US. No one is calling for boycott of Democratic Republic of Congo, where children work all day in mines to get cobalt and other ores to produce our electronic devices or the diamonds on our wedding rings. Nobody calls for the boycott of products from Argentina where children are born with hair on the whole body and heavy mental disorders because they live so close to Monsanto corn fields that we buy for our cattle. No boycott for the children of Indonesia whose villages are burnt to grow more palm trees that we desperately need for our Nutella. No. It would be too complex to identify all the people responsible for these terrible situations : industrial companies, local managers, grocery stores who sell these products and… oh yes… consumers who buy them. It is so much easier to have this caricatural target of one man we can paint him a Hitler moustache and draw a kid separated from his mother. Donald Trump is the perfect candidate to hide from our responsibilities and pretend we are all the good guys.

Our outrage about migrant children been separated from their families is legitimate, and at the same time, mass-produced, selective and cultural. Not only does it say something about this critical situation, but also about ourselves. If we don’t want to be the emotional puppets of news and medias, we have to be conscient of the processes by which we react to some events and not to others.

Until then, let’s just hope that the cries and tears of these children at the Mexican border will make more audible the ones which, for decades now, at the borders of Europe, have been singing a drama less spectacular, but nonetheless as horrifying.[:es]Appels au boycott, aux cartes postales à envoyer à la Maison Blanche, à contacter les représentants de chaque État, à faire des dons à ACLU (American Civil Liberties Union), les réactions à la séparation des enfants de migrants de leurs parents à la frontière états-unienne sont unanimes et nombreuses. Indignation, honte, colère, sincères et légitimes. Déclarations de l’ONU, marches de citoyens, parole arrachée par des membres du Congrès, avertissements de psychologues, journalistes ne pouvant contenir leurs larmes… Quelque chose qui dépasse les clivages idéologiques et les catégories sociales a été rallumé. Dans ce flot émotif et indigné, aucun doute possible : nous sommes du bon côté de la barrière. Derrière, une administration inhumaine, cynique et cruelle, ôtant aux migrants leur humanité, dont un fou à perruque blonde tire les ficelles. Se pourrait-il que cet événement nous interroge malgré tout sur notre position envers ceux qui, à nos frontières, risquent leur vie pour offrir à leurs enfants une chance de grandir loin de la violence ?

De l’ordre avant toute chose

Si cet épisode bouleverse autant la société américaine, c’est parce qu’il touche à ce qui est le plus sacré dans la culture occidentale et particulièrement aux États-Unis : les enfants. Mais aussi parce qu’il interroge ce qu’est la nation américaine : un pays bâti sur le rêve de gens qui quittent leur pays à la recherche du Rêve Américain, et sur la croyance bien amarrée des Américains d’être le peuple porteur du Bien.

Mais avec la brutalité des crises sociales, économiques et culturelles, l’idéologie de l’ordre à restaurer à de quoi fleurir. Lorsque le représentant Jerrold Nadler interrompt une séance au Congrès pour dénoncer la séparation des enfants de leurs parents à la frontière mexicaine, le président de l’assemblée souhaite enchaîner. Un cri de foule se fait alors entendre : « Families belong together ! ». Le président déclare alors « We will be in recess until the capital police restores order ». Pendant ce temps, le Président des États-Unis déclare « So we want a safe country, and it starts with the borders. » Restaurer l’ordre et la sécurité, voilà qui répond à la peur qu’ont toujours suscitée ceux qui affluent aux portes d’un territoire, de tout temps et sur tous les continents. Donald Trump sait jouer sur ces peurs ancrées dans notre comportement de primates et de mammifères : « They could be murderers and thieves and so much else[1] » Il ne croit pas si bien dire. Car les associations et les spécialistes le soulignent : le traumatisme vécu par ces enfants aura des conséquences sur leur vie, et augmentera leurs chances d’instabilité psychologique, condition idéale avec l’exclusion pour mener au crime. Much else, c’est peut-être bien Donald Trump qui est en train de le fabriquer.

 

La force des images

Depuis le mois d’avril, 2300 enfants venant de pays d’Amérique centrale ont été séparés de leurs familles[2]. Pour les habitants des villes frontières et les agents frontaliers, cela fait plusieurs semaines que ce qui arrivait occasionnellement est devenu la norme. Et bien plus longtemps que les migrants sont maintenus « en cage » dans des centres criminels ou administratifs. Mais il a fallu des images pour comprendre qu’une détention signifie enfermer des gens. Il a fallu des enregistrements sonores et d’autres images encore pour comprendre que les enfants pleurent, qu’ils soient séparés ou non de leurs parents. En l’occurrence, la petite fille de la photo de John Moore pas été séparée de sa mère. Mais elle en est devenue le symbole. C’est que cette photo n’est plus journalistique, elle est artistique. Et que l’art s’occupe de vérité et non de véracité.

John Moore
fillette pleurant pendant que sa mère est fouillée à la frontière des États-Unis. John Moore

Capture d’écran 2018-06-24 à 17.30.21

La misère doit être mise en représentation pour nous toucher. Et bien mise, avec ce qui nous touche le plus : le sort des enfants. Il nous faut la photo qui dit tout, celle d’un enfant échoué sur une plage turque, ou celle d’une petite fille pleurant pendant que sa mère se fait fouiller. Il nous faut de quoi partager sur les réseaux sociaux, et exprimer notre indignation en quelques lignes ou avec un smiley mécontent ou triste. Les rapports des ONG, les papiers des reporters qui mettent en garde avant que tout le monde en parle, les livres de ceux qui sont sur le terrain depuis bien longtemps, n’engendrent pas des levées de bouclier. Ils sont noyés dans le flot d’informations que nous recevons chaque jour du monde. Et pourtant, certaines photos parviennent à susciter nos réactions, et d’autres non. Pourquoi celle-ci et pas celles-là ?

 

Marco Venaschi, National Geographic
fillette née près d’un champ Monsanto en Argentine, Marco Venaschi, National Geographic
jeune garçon travaillant dans une mine au sud-est de la RDC, SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA
jeune garçon travaillant dans une mine au sud-est de la RDC, SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Sans doute qu’il nous faut une origine directe et bien identifiée du fléau. Car pour les enfants congolais descendant dans les mines pour extraire des minéraux que nos États achètent, pour les enfants malformés des champs de Monsanto en Argentine dont nous achetons les produits, ou pour les enfants esclaves des champs d’huile de palme dont les villages sont brûlés pour notre pâte à tartiner, la chaîne de responsabilités est trop longue : exploitants agricoles, entreprises qui les emploient, supermarchés qui achètent les produits… consommateurs qui les achètent pour faire plaisir à leurs enfants ? Alors, point de mouvement de foule, point de marches. À l’opposé, Donald Trump est identifiable, caricatural et spectaculaire. Un candidat idéal pour exercer notre indignation. Notre compassion, aussi légitime soit-elle, n’est pas évidente. Elle est sélective. Fabriquée, suscitée, enclenchée par des processus médiatiques auxquels nous réagissons. Et elle mérite que nous l’interrogions pour ne pas en devenir les marionnettes. Simplement pour en être dignes.

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enfant échoué sur une plage au large de la Turquie, Nilüfer Demir

 

 

On ne peut qu’espérer que les cris et les larmes des enfants parqués aux frontières des États-Unis fassent résonner ceux qui n’ont pas eu la chance de se faire entendre : les milliers de cris avalés par les mers sur les route de l’Europe de tous ceux qui sont tous devenus des enfants dès lors qu’ils ont essayé de renaître. Car chez nous se jouent depuis des années des drames, moins spectaculaires car plus silencieux.

 

 

 

En Europe : autres méthodes, mêmes enjeux  

Dix jours à peine avant le tollé d’émotion suscité par les images des enfants migrants aux USA, le bateau l’Aquarius contenant 629 migrants se voyait interdit l’entrée par les autorités italiennes et maltaises. Alors que le président de l’Assemblée de Corse ouvrait les portes de l’île de beauté, le gouvernement français fit une prouesse d’esquive digne de la citation :

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Espoir d’une nouvelle vie, Warren Richardson

« La question du flux migratoire est un défi pour l’Europe, et cette question doit être abordée dans le cadre européen et qu’elle passe en France par une politique équilibrée qui consiste d’abord à traiter avec les pays d’origine de ces migrations les conditions de départ et les conditions d’accompagnement au développement pour éviter ces départs. Elle passe aussi par une politique de contrôle des frontières de l’UE.[3] »

Devant ce refus édulcoré, point de manifestations, point de marches, point d’appel au boycott, point de journalistes en larmes. Bien sûr, il nous manquait les images des 123 mineurs et les 7 femmes enceintes vomissant, crevant de soif, fatigués et affaiblis, tremblant de peur. Leur prison manquait de barbelés, elle n’avait que les 275 000 km2 bleus de la mer Tyrrhénienne. Aucun micro pour enregistrer les cris des enfants. Nous ne saurons jamais comment sonne une angoisse longue de sept jours et sept nuits.

 

Suite à des critiques au sein de la majorité, la France propose maintenant d’accueillir une partie des migrants aujourd’hui en Espagne. Élan de générosité, ou calcul politique comme celui de Trump signant un décret pour empêcher la séparation des familles ? Certes, nous n’avons pas eu un Premier Ministre lançant un chiudiamo i porti  (fermons les ports). Nous avons simplement donné 3 milliards d’euros à la Turquie pour ne pas que les migrants arrivent en Europe.

Chez nous, ce ne sont pas les déclarations hystériques d’un chef d’État, ou la veste taguée de la Première Dame qui posent question : c’est le silence. Celui de nos politiques, et sans doute aussi, le nôtre.Capture d’écran 2018-06-22 à 20.43.26


L’horreur naît dans notre quotidien, est élevée par les circonstances, et grandit dans notre indifférence

La question des flux migratoires est complexe et prétendre qu’il y aurait à choisir entre accueillir et repousser, entre ouvrir et fermer, serait ridicule. Mais si nous avons la capacité de lever les boucliers derrière nos écrans quand tous les ingrédients d’une vague d’émotion médiatique sont là, pourquoi ne pas le faire pour des situations qui se passent à nos portes ?

abandon4Ce qu’il se passe aux États-Unis, nous pouvons toujours le regarder de loin et nous dire qu’ils sont fous, que ce pays n’est décidément plus une démocratie. Mais nous pouvons aussi prêter l’oreille à ce qui fait écho à nos propres comportements. Car l’horreur naît dans notre quotidien, est élevée par les circonstances, et grandit dans notre indifférence.

Elle commence quand nous parlons de gens comme d’une masse. De quoi parlons-nous quand nous évoquons le problème des migrants ? Parlons-nous de médecins, d’ingénieurs bien établis dans leurs pays qui fuient la guerre, parlons-nous de journalistes ou de cadres menacés par un régime, parlons-nous de minorités fuyant les persécutions, de jeunes hommes cherchant à se sortir d’une misère trop pâle pour intéresser nos caméras ?

Elle commence quand me demande si je suis sûre d’être seulement française avec la tête que j’aie, moi qui suis née en France, qui ai mes souvenirs de jeu au parc Brassens, découvert ce que devait être ma vie à la rencontre de Baudelaire et de Zola, qui ai fréquenté les grandes insitutions parisiennes et ses hameaux les plus reculés de ce qu’on appelle La France profonde.

Elle commence dès que quelqu’un investi d’un pouvoir, fût-il minime, brandit une règle à l’encontre de tout bon sens. Dès que cette règle piétine des enjeux humains, de santé et de bien-être fondamentaux. Oui, dès que l’administration refait faire trois fois sa photo de pièce d’identitié à une personne en fauteuil roulant qui souffre d’une maladie l’empêchant de lever la tête, dès qu’un chauffeur de bus qu’il vient d’arrêter à un feu rouge laisse résolument sa porte fermée à une femme chargée de courses tenant un enfant à bout de bras, dès qu’un patron de café refuse le toit de sa terrasse à une personne n’ayant pas les moyens de se payer un café mais voulant s’abriter d’une trombe d’eau, nous sommes déjà dans le même geste que celui de Donald Trump défendant l’application de la loi.

L’application d’une règle au mépris de tout bon sens, l’association de l’identité française d’après des traits physiques, la confusion de situations distinctes en une masse informe, voilà déjà quelques ingrédients nécessaires à créer le genre d’aberration que nous observons actuellement de l’autre côté de l’Atlantique. Une aberration qui pourrait bien n’être qu’une cousine à peine éloignée de celle qui s’affaire à nos frontières.

Sarah Roubato a publié :

livre sarahCliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur ou commandez-le dans n’importe quelle librairie

 

 

 

 

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[1] 3’03 https://www.youtube.com/watch?v=k7lEt_Yr6-w Déjà en 2015, il déclarait : « They are not sending you, they’re not sending you. They’re sending people that have lots of problems and they are bringing their problems to us. They are bringing drugs, they are bringing crime, they’re rapists. »

[2] PBSO News Hour

https://www.youtube.com/watch?v=UCxbJFUoqFs

[3] http://www.lalibre.be/actu/international/la-touche-d-humour-maladroite-entre-edouard-philippe-et-charles-michel-au-sujet-de-l-aquarius-5b1f8e365532a296886a5fe4

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Analyses

Qu’avons-nous fait du commun ? 3/3 Comment rebâtir un commun ?

[:fr]Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, 5COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

En ce début de millénaire, les conflits autour des frontières, des croyances et des appartenances sont exacerbés. Dans un monde qui exige à chaque individu d’être le consommateur isolé et le producteur interchangeable, nous nous crispons sur des appartenances dont les frontières sont continuellement remises en question. Il est urgent de nous inventer de nouveaux communs. Des récits où s’affirment ce à quoi nous aspirons, ce que nous refusons, un territoire et ses limites, ce que nous considérons digne d’être protégé et transmis. Un commun où l’individu pourrait être relié au-delà des limites physiques, tout en étant ancré dans le réel qu’il habite. Où sa singularité s’exprimerait sans renier son appartenance à quelque chose de plus grand.

Ce récit émerge dans chaque recoin de la vie sociale, dans ce que nous interdisons à nos enfants, dans l’esthétique de nos parcs, dans nos fêtes, dans notre rapport aux personnes âgées, à la mort, au temps, dans ce qui nous attire et ce qui nous repousse, dans les libertés que nous prenons et celles que nous refusons, dans notre intégration au vivant et notre capacité à nous en détacher. Aujourd’hui, chaque centimètre carré de la société est imbibé de l’injonction de la performance, de la jouissance rapide et reproductible, de l’exacerbation d’un petit moi attaché à rien mais dépendant de tout. Tout ce qui y échappe est appelé résistance ou alternatif. Comment faire en sorte que cette autre manière de penser ne soit plus confinée à la marge ?

Le commun ne se trouve ni dans une pochette surprise ni en sortant du four une recette scrupuleusement suivie. Il émerge de l’imbrication mystérieuse du discours sur le monde et des actes, par un changement de besoins et d’horizons. Nous ne pouvons pas le déterminer en avance, ni dans un manifeste ni dans un slogan, ni en créant un joli réseau pour relier tous ceux qui souhaitent un changement. Pas même à coup d’articles ni de nouveaux médias. Nous ne pouvons que nous débarrasser de ce qui l’empêche d’émerger. Préparer la terre pour qu’elle puisse accueillir un autre horizon. Commençons déjà par nous demander quels sont ces terrains à défricher et ces mauvaises herbes à retirer.

Cultiver la diversité3 soeurs

Le monde de l’hyperconsommation encourage la profusion du même. Partout, les champs de l’imaginaire, de l’information, de la nourriture, de la communication, de la médecine et des matières sont cultivés en monoculture. Nous avons perdu la notion de ce qu’est l’abondance, c’est à dire la jouissance de la diversité des choses. Cultiver la diversité de notre nourriture, de nos relations, des esthétiques, des langages et des points de vue, est le point de départ pour sortir de la monoculture qui fait de nous des utilitaires destinés à ne remplir qu’une seule fonction. La diversité suppose l’adaptation constante aux besoins d’un milieu donné, aux changements sociaux, climatiques, économiques, à la complexité de l’individu. Ceux qui cultivent la diversité dans leur métier, que ce soit en contrôlant chaque étape du processus, en inventant de nouveaux formats dans une même discipline, en combinant des savoir-faires ou en passant d’un métier à l’autre, deviennent autonomes.

Reprendre notre place dans le vivant 

Reprendre conscience de notre juste place dans le vivant, ce n’est pas être en béatitude devant la nature le temps d’une promenade, et retourner à son mode de consommation habituel. Ce n’est pas consommer la nature en vacances ou en reportage. C’est, au quotidien, développer l’acuité que chaque geste et chacun de nos choix agit sur le reste du vivant. C’est connaître le lien entre ce que nous mangeons et les abeilles, entre nos allergies et les produits d’entretien que nous utilisons. Reconnaître l’interdépendance entre nous et le reste des êtres vivants, aussi lointains aussi petits et aussi laids soient-ils. Retrouver la certitude des limites des ressources et de notre propre finitude.

Wang_Meng_Writing_Books_under_the_Pine_Trees_1279-1368_Кливленд_МИ
Wang Meng : Writing Books under the Pine Trees

Dès lors que je suis conscient de ma participation constante à ce qui m’entoure, je réactualise ma capacité d’agir. Je redeviens puissant. Au lieu de rejeter la responsabilité sur les élites et les grands groupes, j’admets ma part, insignifiante et toute-puissante.

Ma juste place dans le vivant, c’est aussi ma capacité d’en jouir autrement que par la consommation. Admirer, sentir et toucher un paysage, sans ressentir le besoin pressant de cueillir, d’arracher, de collectionner, de photographier. Tirer plaisir de ma participation à un instant, une odeur, une lumière, plutôt que de la possession. Savoir se taire et écouter.

 

Pour cela, c’est un autre rapport au temps qu’il me faut retrouver. Au temps cyclique des saisons, au temps qui n’est pas une succession de jours identiques qui défilent, mais d’un temps fait de creux, de respirations, d’accélérations, d’étirements. Réintégrer le vide à mon expérience pour m’autoriser à sortir de l’acte utilitaire, et à écouter résonner en moi des souvenirs, des envies, et la simple présence au monde. Troquer une soirée de télévision contre une marche nocturne dans mon quartier, détourner mon trajet de rentrée du travail de quelques minutes sur un banc, être capable de ruminer un livre, un spectacle, un film, une conversation, avant de passer à autre chose. Pour faire émerger d’autres formes de savoir.

La civilisation occidentale a développé un savoir exclusivement basé sur l’esprit. Son intégration au monde de l’information l’a réduit au fait d’ingurgiter des données. Retrouver un savoir de la perception, en réhabilitant le corps comme lieu d’apprentissage et d’expression, à l’école comme dans le monde du travail, nous permettra de retrouver pleinement le sentiment d’habiter le monde, notre quartier, notre profession, notre santé. Mieux s’ancrer pour retrouver ce que nous sommes : des êtres d’esprit et de corps, de représentation et de matière.

Réintégrer le risque

Cet autre rapport au temps suppose de réintégrer un chemin de vie qui ne soit pas en ligne droite. Nous vivons dans une société de l’hypersécurisation. Des enfants qui sont en permanence entourés d’injonctions à faire attention, à ne pas tomber, à ne pas se salir, aux obsessions hygiénistes qui nous rendent plus malades, jusqu’au bon conseil des adultes aux adolescents de suivre une voie sûre plutôt que d’aller vers des domaines inexplorés. Incapables d’envisager un chemin de vie en dehors de l’injonction à devenir un individu économiquement productif, nous projetons sur les plus jeunes des angoisses d’un monde qui ne sera pas celui dans lequel ils vivrons. Nous dénigrons systématiquement l’incertitude que suppose l’exploration. Nous descendons dans la rue pour préserver des droits qu’on nous retire, mais jamais pour en conquérir de nouveaux.

Les expériences en psychologie sociale l’ont montrées : nous privilégions ce que nous connaissons. Entre un mode de vie qui nous aliène mais dont nous connaissons les codes et un mode de vie inconnu qui pourrait nous libérer, nous choisissons ce qui nous est familier. Préférer la certitude de ne pas être à sa place à l’incertitude du lendemain. Quel changement de société peut émerger d’un tel choix ?

Brel audio : « Entre un risque et une certitude, je trouve qu’ils choisissent souvent la prudence. Les infirmes ce sont les hommes prudents.  »

Retrouver une communication qui parle

boligan2Dans notre société dominée par le visuel, notre communication s’est considérablement appauvrie, submergée par le SMS le tchat et l’image. En rééquilibrant nos modes de communication, en retrouvant les voix et la possibilité de la discussion de long cours, c’est notre rapport aux autres qui pourra changer.

À voir les reportages sur les conditions de travail dans les hôpitaux, les maisons de retraite, l’école, ou le phénomène de burn-out, le manque de communication entre collègues, employés et managers, corps médical et dirigeants d’hôpitaux, professeurs parents et élèves est souvent à la base des incompréhensions et des désarrois. Faire parler ceux qui ne se parlent plus au sein d’une même institution est urgent. Cette nécessité s’étend à tous les groupes qui se fossilisent sur des représentations erronées : les citadins et les ruraux, les habitants des villes et ceux des périphéries, les personnes issues de migrations récentes et celles issues de migrations anciennes, et les générations. Favoriser des liens intergénérationnels en dehors du cercle familial, entre et adolescents et adultes, entre personnes âgées et le reste de la société, est sans doute le premier pas pour décloisonner nos sociétés et pour retrouver une continuité.

Dans la sphère publique, nous devons retrouver un débat qui ne soit pas une mise en spectacle de fausses oppositions, ni un déroulé de communication soigneusement préparée, qui retrouve le temps de la mise en perspective des points de vue, où représentants et citoyens puissent échanger.

Inventer de nouveaux contextes

De nouveaux espaces de communication et de lien social sont à conquérir, pour que le savoir redevienne agissant. Il ne sert pas à grand chose de multiplier les informations et les analyses, si on ne change pas la manière dont elles sont intégrées. Il nous faut réinterroger les formes dans lesquelles passent les contenus, et envisager la pensée, la réflexion, le débat, le spectacle, comme des expériences sociales qui nous permettent d’envisager autrement le monde.

Partout en France, dans les grandes villes comme dans les hameaux, dans les périphéries et les centres, les gens ont soif de se retrouver autrement. De nombreux artistes proposent de nouvelles manières de se réunir loin du divertissement.

Lorsqu’un chanteur conteur propose avant son spectacle sur son expérience chez les Kurdes une rencontre avec une journaliste, et dans le théâtre, une exposition d’un photographe, il nous invite à assimiler dans une même expérience le récit, l’information et l’esthétique. Quand un coach de boxe introduit dans la salle de son club une pièce pour du soutien scolaire, il réconcilie le savoir par le corps et le savoir par l’esprit. Quand une sculpteure va en résidence dans un centre de soin psychiatriques, sur un bateau, dans un couvent, une prison ou une maison de retraite, elle ramène l’art dans des milieux sociaux désertés par la culture. Ces expérimentateurs refont du sport et de l’art des modes d’apprentissage dans l’expérience sociale, et non dans la bulle du divertissement consommé. C’est là que résident les laboratoires pour construire un nouvel individu et énoncer un nouveau nous. Ce n’est qu’à cette condition que nos sociétés pourront envisager d’autres possibles.

Première partie de cet article ici. Deuxième partie ici. [:en]Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, 5COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

En ce début de millénaire, les conflits autour des frontières, des croyances et des appartenances sont exacerbés. Dans un monde qui exige à chaque individu d’être le consommateur isolé et le producteur interchangeable, nous nous crispons sur des appartenances dont les frontières sont continuellement remises en question. Il est urgent de nous inventer de nouveaux communs. Des récits où s’affirment ce à quoi nous aspirons, ce que nous refusons, un territoire et ses limites, ce que nous considérons digne d’être protégé et transmis. Un commun où l’individu pourrait être relié au-delà des limites physiques, tout en étant ancré dans le réel qu’il habite. Où sa singularité s’exprimerait sans renier son appartenance à quelque chose de plus grand.

Ce récit émerge dans chaque recoin de la vie sociale, dans ce que nous interdisons à nos enfants, dans l’esthétique de nos parcs, dans nos fêtes, dans notre rapport aux personnes âgées, à la mort, au temps, dans ce qui nous attire et ce qui nous repousse, dans les libertés que nous prenons et celles que nous refusons, dans notre intégration au vivant et notre capacité à nous en détacher. Aujourd’hui, chaque centimètre carré de la société est imbibé de l’injonction de la performance, de la jouissance rapide et reproductible, de l’exacerbation d’un petit moi attaché à rien mais dépendant de tout. Tout ce qui y échappe est appelé résistance ou alternatif. Comment faire en sorte que cette autre manière de penser ne soit plus confinée à la marge ?

Le commun ne se trouve ni dans une pochette surprise ni en sortant du four une recette scrupuleusement suivie. Il émerge de l’imbrication mystérieuse du discours sur le monde et des actes, par un changement de besoins et d’horizons. Nous ne pouvons pas le déterminer en avance, ni dans un manifeste ni dans un slogan, ni en créant un joli réseau pour relier tous ceux qui souhaitent un changement. Pas même à coup d’articles ni de nouveaux médias. Nous ne pouvons que nous débarrasser de ce qui l’empêche d’émerger. Préparer la terre pour qu’elle puisse accueillir un autre horizon. Commençons déjà par nous demander quels sont ces terrains à défricher et ces mauvaises herbes à retirer.

Cultiver la diversité3 soeurs

Le monde de l’hyperconsommation encourage la profusion du même. Partout, les champs de l’imaginaire, de l’information, de la nourriture, de la communication, de la médecine et des matières sont cultivés en monoculture. Nous avons perdu la notion de ce qu’est l’abondance, c’est à dire la jouissance de la diversité des choses. Cultiver la diversité de notre nourriture, de nos relations, des esthétiques, des langages et des points de vue, est le point de départ pour sortir de la monoculture qui fait de nous des utilitaires destinés à ne remplir qu’une seule fonction. La diversité suppose l’adaptation constante aux besoins d’un milieu donné, aux changements sociaux, climatiques, économiques, à la complexité de l’individu. Ceux qui cultivent la diversité dans leur métier, que ce soit en contrôlant chaque étape du processus, en inventant de nouveaux formats dans une même discipline, en combinant des savoir-faires ou en passant d’un métier à l’autre, deviennent autonomes.

Reprendre notre place dans le vivant 

Reprendre conscience de notre juste place dans le vivant, ce n’est pas être en béatitude devant la nature le temps d’une promenade, et retourner à son mode de consommation habituel. Ce n’est pas consommer la nature en vacances ou en reportage. C’est, au quotidien, développer l’acuité que chaque geste et chacun de nos choix agit sur le reste du vivant. C’est connaître le lien entre ce que nous mangeons et les abeilles, entre nos allergies et les produits d’entretien que nous utilisons. Reconnaître l’interdépendance entre nous et le reste des êtres vivants, aussi lointains aussi petits et aussi laids soient-ils. Retrouver la certitude des limites des ressources et de notre propre finitude.

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Wang Meng : Writing Books under the Pine Trees

Dès lors que je suis conscient de ma participation constante à ce qui m’entoure, je réactualise ma capacité d’agir. Je redeviens puissant. Au lieu de rejeter la responsabilité sur les élites et les grands groupes, j’admets ma part, insignifiante et toute-puissante.

Ma juste place dans le vivant, c’est aussi ma capacité d’en jouir autrement que par la consommation. Admirer, sentir et toucher un paysage, sans ressentir le besoin pressant de cueillir, d’arracher, de collectionner, de photographier. Tirer plaisir de ma participation à un instant, une odeur, une lumière, plutôt que de la possession. Savoir se taire et écouter.

 

Pour cela, c’est un autre rapport au temps qu’il me faut retrouver. Au temps cyclique des saisons, au temps qui n’est pas une succession de jours identiques qui défilent, mais d’un temps fait de creux, de respirations, d’accélérations, d’étirements. Réintégrer le vide à mon expérience pour m’autoriser à sortir de l’acte utilitaire, et à écouter résonner en moi des souvenirs, des envies, et la simple présence au monde. Troquer une soirée de télévision contre une marche nocturne dans mon quartier, détourner mon trajet de rentrée du travail de quelques minutes sur un banc, être capable de ruminer un livre, un spectacle, un film, une conversation, avant de passer à autre chose. Pour faire émerger d’autres formes de savoir.

La civilisation occidentale a développé un savoir exclusivement basé sur l’esprit. Son intégration au monde de l’information l’a réduit au fait d’ingurgiter des données. Retrouver un savoir de la perception, en réhabilitant le corps comme lieu d’apprentissage et d’expression, à l’école comme dans le monde du travail, nous permettra de retrouver pleinement le sentiment d’habiter le monde, notre quartier, notre profession, notre santé. Mieux s’ancrer pour retrouver ce que nous sommes : des êtres d’esprit et de corps, de représentation et de matière.

Réintégrer le risque

Cet autre rapport au temps suppose de réintégrer un chemin de vie qui ne soit pas en ligne droite. Nous vivons dans une société de l’hypersécurisation. Des enfants qui sont en permanence entourés d’injonctions à faire attention, à ne pas tomber, à ne pas se salir, aux obsessions hygiénistes qui nous rendent plus malades, jusqu’au bon conseil des adultes aux adolescents de suivre une voie sûre plutôt que d’aller vers des domaines inexplorés. Incapables d’envisager un chemin de vie en dehors de l’injonction à devenir un individu économiquement productif, nous projetons sur les plus jeunes des angoisses d’un monde qui ne sera pas celui dans lequel ils vivrons. Nous dénigrons systématiquement l’incertitude que suppose l’exploration. Nous descendons dans la rue pour préserver des droits qu’on nous retire, mais jamais pour en conquérir de nouveaux.

Les expériences en psychologie sociale l’ont montrées : nous privilégions ce que nous connaissons. Entre un mode de vie qui nous aliène mais dont nous connaissons les codes et un mode de vie inconnu qui pourrait nous libérer, nous choisissons ce qui nous est familier. Préférer la certitude de ne pas être à sa place à l’incertitude du lendemain. Quel changement de société peut émerger d’un tel choix ?

Brel audio : « Entre un risque et une certitude, je trouve qu’ils choisissent souvent la prudence. Les infirmes ce sont les hommes prudents.  »

Retrouver une communication qui parle

boligan2Dans notre société dominée par le visuel, notre communication s’est considérablement appauvrie, submergée par le SMS le tchat et l’image. En rééquilibrant nos modes de communication, en retrouvant les voix et la possibilité de la discussion de long cours, c’est notre rapport aux autres qui pourra changer.

À voir les reportages sur les conditions de travail dans les hôpitaux, les maisons de retraite, l’école, ou le phénomène de burn-out, le manque de communication entre collègues, employés et managers, corps médical et dirigeants d’hôpitaux, professeurs parents et élèves est souvent à la base des incompréhensions et des désarrois. Faire parler ceux qui ne se parlent plus au sein d’une même institution est urgent. Cette nécessité s’étend à tous les groupes qui se fossilisent sur des représentations erronées : les citadins et les ruraux, les habitants des villes et ceux des périphéries, les personnes issues de migrations récentes et celles issues de migrations anciennes, et les générations. Favoriser des liens intergénérationnels en dehors du cercle familial, entre et adolescents et adultes, entre personnes âgées et le reste de la société, est sans doute le premier pas pour décloisonner nos sociétés et pour retrouver une continuité.

Dans la sphère publique, nous devons retrouver un débat qui ne soit pas une mise en spectacle de fausses oppositions, ni un déroulé de communication soigneusement préparée, qui retrouve le temps de la mise en perspective des points de vue, où représentants et citoyens puissent échanger.

Inventer de nouveaux contextes

De nouveaux espaces de communication et de lien social sont à conquérir, pour que le savoir redevienne agissant. Il ne sert pas à grand chose de multiplier les informations et les analyses, si on ne change pas la manière dont elles sont intégrées. Il nous faut réinterroger les formes dans lesquelles passent les contenus, et envisager la pensée, la réflexion, le débat, le spectacle, comme des expériences sociales qui nous permettent d’envisager autrement le monde.

Partout en France, dans les grandes villes comme dans les hameaux, dans les périphéries et les centres, les gens ont soif de se retrouver autrement. De nombreux artistes proposent de nouvelles manières de se réunir loin du divertissement.

Lorsqu’un chanteur conteur propose avant son spectacle sur son expérience chez les Kurdes une rencontre avec une journaliste, et dans le théâtre, une exposition d’un photographe, il nous invite à assimiler dans une même expérience le récit, l’information et l’esthétique. Quand un coach de boxe introduit dans la salle de son club une pièce pour du soutien scolaire, il réconcilie le savoir par le corps et le savoir par l’esprit. Quand une sculpteure va en résidence dans un centre de soin psychiatriques, sur un bateau, dans un couvent, une prison ou une maison de retraite, elle ramène l’art dans des milieux sociaux désertés par la culture. Ces expérimentateurs refont du sport et de l’art des modes d’apprentissage dans l’expérience sociale, et non dans la bulle du divertissement consommé. C’est là que résident les laboratoires pour construire un nouvel individu et énoncer un nouveau nous. Ce n’est qu’à cette condition que nos sociétés pourront envisager d’autres possibles.

Première partie de cet article ici. Deuxième partie ici. 

 

Sarah Roubato a publié :

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 [:es]Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, 5COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

En ce début de millénaire, les conflits autour des frontières, des croyances et des appartenances sont exacerbés. Dans un monde qui exige à chaque individu d’être le consommateur isolé et le producteur interchangeable, nous nous crispons sur des appartenances dont les frontières sont continuellement remises en question. Il est urgent de nous inventer de nouveaux communs. Des récits où s’affirment ce à quoi nous aspirons, ce que nous refusons, un territoire et ses limites, ce que nous considérons digne d’être protégé et transmis. Un commun où l’individu pourrait être relié au-delà des limites physiques, tout en étant ancré dans le réel qu’il habite. Où sa singularité s’exprimerait sans renier son appartenance à quelque chose de plus grand.

Ce récit émerge dans chaque recoin de la vie sociale, dans ce que nous interdisons à nos enfants, dans l’esthétique de nos parcs, dans nos fêtes, dans notre rapport aux personnes âgées, à la mort, au temps, dans ce qui nous attire et ce qui nous repousse, dans les libertés que nous prenons et celles que nous refusons, dans notre intégration au vivant et notre capacité à nous en détacher. Aujourd’hui, chaque centimètre carré de la société est imbibé de l’injonction de la performance, de la jouissance rapide et reproductible, de l’exacerbation d’un petit moi attaché à rien mais dépendant de tout. Tout ce qui y échappe est appelé résistance ou alternatif. Comment faire en sorte que cette autre manière de penser ne soit plus confinée à la marge ?

Le commun ne se trouve ni dans une pochette surprise ni en sortant du four une recette scrupuleusement suivie. Il émerge de l’imbrication mystérieuse du discours sur le monde et des actes, par un changement de besoins et d’horizons. Nous ne pouvons pas le déterminer en avance, ni dans un manifeste ni dans un slogan, ni en créant un joli réseau pour relier tous ceux qui souhaitent un changement. Pas même à coup d’articles ni de nouveaux médias. Nous ne pouvons que nous débarrasser de ce qui l’empêche d’émerger. Préparer la terre pour qu’elle puisse accueillir un autre horizon. Commençons déjà par nous demander quels sont ces terrains à défricher et ces mauvaises herbes à retirer.

Cultiver la diversité3 soeurs

Le monde de l’hyperconsommation encourage la profusion du même. Partout, les champs de l’imaginaire, de l’information, de la nourriture, de la communication, de la médecine et des matières sont cultivés en monoculture. Nous avons perdu la notion de ce qu’est l’abondance, c’est à dire la jouissance de la diversité des choses. Cultiver la diversité de notre nourriture, de nos relations, des esthétiques, des langages et des points de vue, est le point de départ pour sortir de la monoculture qui fait de nous des utilitaires destinés à ne remplir qu’une seule fonction. La diversité suppose l’adaptation constante aux besoins d’un milieu donné, aux changements sociaux, climatiques, économiques, à la complexité de l’individu. Ceux qui cultivent la diversité dans leur métier, que ce soit en contrôlant chaque étape du processus, en inventant de nouveaux formats dans une même discipline, en combinant des savoir-faires ou en passant d’un métier à l’autre, deviennent autonomes.

Reprendre notre place dans le vivant 

Reprendre conscience de notre juste place dans le vivant, ce n’est pas être en béatitude devant la nature le temps d’une promenade, et retourner à son mode de consommation habituel. Ce n’est pas consommer la nature en vacances ou en reportage. C’est, au quotidien, développer l’acuité que chaque geste et chacun de nos choix agit sur le reste du vivant. C’est connaître le lien entre ce que nous mangeons et les abeilles, entre nos allergies et les produits d’entretien que nous utilisons. Reconnaître l’interdépendance entre nous et le reste des êtres vivants, aussi lointains aussi petits et aussi laids soient-ils. Retrouver la certitude des limites des ressources et de notre propre finitude.

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Wang Meng : Writing Books under the Pine Trees

Dès lors que je suis conscient de ma participation constante à ce qui m’entoure, je réactualise ma capacité d’agir. Je redeviens puissant. Au lieu de rejeter la responsabilité sur les élites et les grands groupes, j’admets ma part, insignifiante et toute-puissante.

Ma juste place dans le vivant, c’est aussi ma capacité d’en jouir autrement que par la consommation. Admirer, sentir et toucher un paysage, sans ressentir le besoin pressant de cueillir, d’arracher, de collectionner, de photographier. Tirer plaisir de ma participation à un instant, une odeur, une lumière, plutôt que de la possession. Savoir se taire et écouter.

 

Pour cela, c’est un autre rapport au temps qu’il me faut retrouver. Au temps cyclique des saisons, au temps qui n’est pas une succession de jours identiques qui défilent, mais d’un temps fait de creux, de respirations, d’accélérations, d’étirements. Réintégrer le vide à mon expérience pour m’autoriser à sortir de l’acte utilitaire, et à écouter résonner en moi des souvenirs, des envies, et la simple présence au monde. Troquer une soirée de télévision contre une marche nocturne dans mon quartier, détourner mon trajet de rentrée du travail de quelques minutes sur un banc, être capable de ruminer un livre, un spectacle, un film, une conversation, avant de passer à autre chose. Pour faire émerger d’autres formes de savoir.

La civilisation occidentale a développé un savoir exclusivement basé sur l’esprit. Son intégration au monde de l’information l’a réduit au fait d’ingurgiter des données. Retrouver un savoir de la perception, en réhabilitant le corps comme lieu d’apprentissage et d’expression, à l’école comme dans le monde du travail, nous permettra de retrouver pleinement le sentiment d’habiter le monde, notre quartier, notre profession, notre santé. Mieux s’ancrer pour retrouver ce que nous sommes : des êtres d’esprit et de corps, de représentation et de matière.

Réintégrer le risque

Cet autre rapport au temps suppose de réintégrer un chemin de vie qui ne soit pas en ligne droite. Nous vivons dans une société de l’hypersécurisation. Des enfants qui sont en permanence entourés d’injonctions à faire attention, à ne pas tomber, à ne pas se salir, aux obsessions hygiénistes qui nous rendent plus malades, jusqu’au bon conseil des adultes aux adolescents de suivre une voie sûre plutôt que d’aller vers des domaines inexplorés. Incapables d’envisager un chemin de vie en dehors de l’injonction à devenir un individu économiquement productif, nous projetons sur les plus jeunes des angoisses d’un monde qui ne sera pas celui dans lequel ils vivrons. Nous dénigrons systématiquement l’incertitude que suppose l’exploration. Nous descendons dans la rue pour préserver des droits qu’on nous retire, mais jamais pour en conquérir de nouveaux.

Les expériences en psychologie sociale l’ont montrées : nous privilégions ce que nous connaissons. Entre un mode de vie qui nous aliène mais dont nous connaissons les codes et un mode de vie inconnu qui pourrait nous libérer, nous choisissons ce qui nous est familier. Préférer la certitude de ne pas être à sa place à l’incertitude du lendemain. Quel changement de société peut émerger d’un tel choix ?

Brel audio : « Entre un risque et une certitude, je trouve qu’ils choisissent souvent la prudence. Les infirmes ce sont les hommes prudents.  »

Retrouver une communication qui parle

boligan2Dans notre société dominée par le visuel, notre communication s’est considérablement appauvrie, submergée par le SMS le tchat et l’image. En rééquilibrant nos modes de communication, en retrouvant les voix et la possibilité de la discussion de long cours, c’est notre rapport aux autres qui pourra changer.

À voir les reportages sur les conditions de travail dans les hôpitaux, les maisons de retraite, l’école, ou le phénomène de burn-out, le manque de communication entre collègues, employés et managers, corps médical et dirigeants d’hôpitaux, professeurs parents et élèves est souvent à la base des incompréhensions et des désarrois. Faire parler ceux qui ne se parlent plus au sein d’une même institution est urgent. Cette nécessité s’étend à tous les groupes qui se fossilisent sur des représentations erronées : les citadins et les ruraux, les habitants des villes et ceux des périphéries, les personnes issues de migrations récentes et celles issues de migrations anciennes, et les générations. Favoriser des liens intergénérationnels en dehors du cercle familial, entre et adolescents et adultes, entre personnes âgées et le reste de la société, est sans doute le premier pas pour décloisonner nos sociétés et pour retrouver une continuité.

Dans la sphère publique, nous devons retrouver un débat qui ne soit pas une mise en spectacle de fausses oppositions, ni un déroulé de communication soigneusement préparée, qui retrouve le temps de la mise en perspective des points de vue, où représentants et citoyens puissent échanger.

Inventer de nouveaux contextes

De nouveaux espaces de communication et de lien social sont à conquérir, pour que le savoir redevienne agissant. Il ne sert pas à grand chose de multiplier les informations et les analyses, si on ne change pas la manière dont elles sont intégrées. Il nous faut réinterroger les formes dans lesquelles passent les contenus, et envisager la pensée, la réflexion, le débat, le spectacle, comme des expériences sociales qui nous permettent d’envisager autrement le monde.

Partout en France, dans les grandes villes comme dans les hameaux, dans les périphéries et les centres, les gens ont soif de se retrouver autrement. De nombreux artistes proposent de nouvelles manières de se réunir loin du divertissement.

Lorsqu’un chanteur conteur propose avant son spectacle sur son expérience chez les Kurdes une rencontre avec une journaliste, et dans le théâtre, une exposition d’un photographe, il nous invite à assimiler dans une même expérience le récit, l’information et l’esthétique. Quand un coach de boxe introduit dans la salle de son club une pièce pour du soutien scolaire, il réconcilie le savoir par le corps et le savoir par l’esprit. Quand une sculpteure va en résidence dans un centre de soin psychiatriques, sur un bateau, dans un couvent, une prison ou une maison de retraite, elle ramène l’art dans des milieux sociaux désertés par la culture. Ces expérimentateurs refont du sport et de l’art des modes d’apprentissage dans l’expérience sociale, et non dans la bulle du divertissement consommé. C’est là que résident les laboratoires pour construire un nouvel individu et énoncer un nouveau nous. Ce n’est qu’à cette condition que nos sociétés pourront envisager d’autres possibles.

Première partie de cet article ici. Deuxième partie ici. 

 

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Qu’avons-nous fait du commun ? 2/3 Ce que peuvent les enfants de l’individualisme

[:fr]Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, 5COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

Réinventer son rapport au monde 

L’individu contemporain est en quête d’un nouveau rapport au monde. Être autre chose qu’un consommateur voué à engraisser la machine qui l’aliène. Les manifestations de cette recherche sont variées. Le phénomène des voyages en solitaire du globetrotter est en pleine expansion partout dans le monde : des jeunes de vingt à trente ans partent en solitaire pour des mois arpenter les continents, sans autre but que la rencontre. Les artistes itinérants, les bibliothèques ambulantes, les camions-cinéma, réinventent le troubadour et permettent à l’art de réinvestir les espaces désertés par l’industrie culturelle. Les formations de développement personnel foisonnent et tentent de résoudre les angoisses liées à la perte de sens et à l’effritement des liens sociaux. De nouvelles formes de religiosités empruntant à différentes traditions se développent très vite dans les pays occidentaux, remplaçant Dieu par le Cosmos, le Grand Tout, la Nature, la Vie[1], où chacun se fabrique sa propre spiritualité.

Nous sommes les enfants d’un individualisme où chacun est toconstruction semeursurné vers la satisfaction d’un désir privé. La plupart de nos désirs passe par la consommation d’un bien, d’un paysage, d’un spectacle, d’un instant, d’un savoir, c’est à dire de la jouissance immédiate, facile et reproductible, qui nous satisfait sur le court-terme et que nous avons besoin de reproduire rapidement. Nous avons développé une étonnante capacité à passer rapidement d’une satisfaction à l’autre, et à retourner rapidement à notre condition, sans avoir donné à ce que nous venons de vivre la chance de faire germer quelque chose de nouveau en nous. Nous sacralisons des valeurs dans des fêtes que nous consommons dans un espace-temps bien délimité. Ainsi sommes-nous une nation le temps d’un 11 janvier, une famille le 24 décembre, des citoyens le temps d’une élection. La remise en question elle-même de la consommation s’arrête aux portes de l’histoire individuelle. On entend souvent cité le fameux Chacun fait sa part des Colibris pour dire que je fais ce que je peux, et tout ce que je peux, c’est agir dans mon périmètre d’action individuelle[2].  C’est oublier la contagion de l’action du colibri.

Capture d’écran 2018-05-12 à 10.51.00

 

 

(Être un colibri, qu’est-ce que c’est ?)

À quoi sert de savoir ? Il y a un besoin, mais pas de demande

LCapture d’écran 2018-05-13 à 00.51.20e livre de Stéphane Hessel Indignez-vous ! s’est vendu à quatre millions d’exemplaires en un an. Pourtant, aucun boycott généralisé, aucune révolution, aucune descente de milliers de citoyens dans la rue pour empêcher la signature du CETA ou du TAFTA, aucune réaction de masse au cri d’alarme des 15 00 scientifiques sur le réchauffement climatique. Nous descendons dans la rue pour réclamer le peu que le système nous laisse pour survivre, colmatant les brèches d’un monde en train de se fissurer. Mais jamais nous ne faisons appel à notre véritable arme : notre pouvoir de consommateur.

Il y a un besoin d’autre chose, mais il n’y a pas de demande. La demande supposerait de pouvoir formuler le besoin, de croire en l’action collective, et de retrouver la volonté de puissance de l’individu. Mais nous restons enfermés dans une dualité individu/collectivité, où les uns envisagent l’individu comme un électron isolé dont les choix et les aspirations naîtraient de lui-même, et où les autres, souhaitant retrouver du collectif, ne peut convoquer que les structures malades de la nation ou de la communauté religieuse.

Les informations ne manquent pas sur la mainmise des multinationales, la corruption des systèmes de grande consommation, les médicaments dangereux ou inutiles, les impasses de l’école, des services publics et de nos organisations politiques, les dérèglements de tous les systèmes vivants et du climat, la dévastation de notre santé par ce que nous mangeons et respirons. Jamais nous n’avons aussi bien su ce qu’il se passe autour de nous et partout sur la planète. Nous n’ignorons plus, mais nous pratiquons l’ignorance volontaire. Pas seulement pour survivre au flot d’informations, mais parce que en mesurer les conséquences remettrait en question notre mode de vie jusque dans ses plus petits gestes. L’idéal des Lumières est avorté : le savoir ne permet pas de lutter contre l’aliénation. Au contraire, il la rend plus monstrueuse, car consentie en pleine conscience. Le non savoir (das nichtwissen en allemand) a laissé place à l’ignorance volontaire (das totschweigen). Quelque chose nous empêche de passer du savoir à la conscience, c’est-à-dire d’une information enregistrée, à son intégration dans une démarche.

Changer nos représentations pour envisager d’autres possibles

Si Nuit Debout a révélé à beaucoup qu’ils n’étaient pas seuls à aspirer à une autre société, il a aussi révélé à quel point nous ne savons plus penser un commun. Dans les grandes villes, les assemblées générales étaient davantage des espaces de libération de paroles individuelles que des arènes de construction d’un projet commun. Chacun y venait avec sa frustration, son opinion, sa revendication, dans les sacro saintes trois minutes, puis laissait place à un autre témoignage. L’obsession de l’égalitarisme et le rejet de toute forme de représentation annulait toute possibilité d’échafauder un commun. Car dans toute construction collective, il y a une différenciation des individus en fonction de leurs capacités et de leurs savoir-faires.

Il doit être possible pour l’homme de ce millénaire de retrouver une individualité qui soit consciente de son intégration à quelque chose de plus grand, qu’il faudra sans doute redéfinir. Entre le repli sur son expérience singulière et l’incapacité à penser un nous, il faut trouver autre chose. C’est peut-être là que résidera notre plus belle individualité : celle qui s’intègre, qui est présente au paysage qu’elle traverse, aux autres qui sont à côté, au vivant que chacun de nos gestes impacte. Un individu qui serait incapable de parler fort au téléphone dans le métro parce qu’il sait que d’autres personnes sont à côté, qui s’éloignerait pour fumer en faisant la file d’attente, qui ne dévasterait pas un buisson de mûres ou de fleurs sauvages quand il se ballade, qui serait conscient à chaque fois qu’il achète quelque chose de ce qu’il encourage. Retrouver cette espèce de petite liberté dont parlait Brassens.

Cet équilibre à trouver entre individualité et commun se manifeste dans ces nouvelles formes de mise en commun qui sont expérimentées partout dans le monde. Certaines font à présent partie de notre quotidien : colocations, covoiturage, échanges de service, monnaies locales et virtuelles, cafés associatifs, concerts privés. Les particuliers se réapproprient des actions détenues par des entreprises ou des institutions. Et tant pis si beaucoup sont ravalées par l’économie de marché via des services en ligne qui font des millions. Les chantiers participatifs, les écovillages, les résidences intergénérationnelles, les écoles parentales, sont autant d’expérimentations collectives qui pourront servir de base pour inventer de nouvelles organisations sociales[3].

Mais nous sommes les enfants de l’individualisme. Tout commence par un petit rêve à soi et pour soi. Chacun dans son coin creuse. Certains tunnels finissent par se croiser et découvrent une galerie, qu’ils appellent vivre-ensemble ou collectif. Mais au moindre coup de grisou, ils se défont et chacun retourne dans son coin. Pour que ces initiatives ne restent pas une succession de bulles isolées, il nous faut retrouver un récit commun. Ce travail est celui de ceux qui racontent notre société : les médias, les artistes et les chercheurs, malheureusement soumis à l’économie de marché et au zapping. Notre responsabilité est grande pour encourager ceux qui en sortent. Ceux qui racontent notre monde construisent notre représentation du monde dans lequel nous vivons. Et cette représentation forge nos opinions, nos espoirs, et les possibles que nous envisageons. Si les médias nous montraient ceux qui préparent d’autres manières de cultiver, de manger, de se soigner, de fabriquer, d’éduquer, nos vies en seraient profondément changées. Il ne tient qu’à nous de nous réapproprier le pouvoir de les faire changer, en choisissant ceux que nous écoutons, que nous lisons, que nous regardons, et en laissant les autres à leur quête du sensationnel, de l’information et de l’exotique. Et de parler des semeurs du changement, sans en faire des personnages lointains, de manière à ce que chacun puisse se dire qu’il pourrait s’y mettre.

Capture d’écran 2018-01-24 à 11.33.55
Cette quête est la nôtre, mais elle ne sera pas pour nous. Elle ne peut être que pour les générations à venir. Ceux qui se battent pour pouvoir planter des arbres sur une terre savent qu’ils n’en goûteront pas les fruits. Tout ce que peuvent les enfants de l’individualisme, c’est préparer les prochains à être les enfants d’une nouvelle manière d’être au monde. C’est notre fardeau, et c’est notre force.

Première partie de cet article iciTroisième partie à suivre…

 

[1] https://www.ladepeche.fr/article/2017/11/26/2692404-meuse-derniere-demeure-pour-dechets-radioactifs.html

[1] http://www.ceetum.umontreal.ca/documents/capsules/2012/croyances-pratiques-2012.pdf « Les individus se tournent de préférence vers des groupes religieux qui accordent la priorité à l’expérience personnelle et à la relation directe avec Dieu, sans intermédiaire institutionnel (…) pour donner du sens aux défis de la vie moderne (rupture, chômage, souffrance sociale et physique, éloignement géographique »

[2] « Colibris s’est donné pour mission d’inspirer, relier et soutenir les citoyens engagés dans une démarche de transition individuelle et collective. »

[3] Pour beaucoup, elles sont la résurgence de pratiques qui étaient courantes il y a encore un siècle pour lesquelles on n’avait pas de nom tant elles relevaient du bon sens.[:en]Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, 5COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

Réinventer son rapport au monde 

L’individu contemporain est en quête d’un nouveau rapport au monde. Être autre chose qu’un consommateur voué à engraisser la machine qui l’aliène. Les manifestations de cette recherche sont variées. Le phénomène des voyages en solitaire du globetrotter est en pleine expansion partout dans le monde : des jeunes de vingt à trente ans partent en solitaire pour des mois arpenter les continents, sans autre but que la rencontre. Les artistes itinérants, les bibliothèques ambulantes, les camions-cinéma, réinventent le troubadour et permettent à l’art de réinvestir les espaces désertés par l’industrie culturelle. Les formations de développement personnel foisonnent et tentent de résoudre les angoisses liées à la perte de sens et à l’effritement des liens sociaux. De nouvelles formes de religiosités empruntant à différentes traditions se développent très vite dans les pays occidentaux, remplaçant Dieu par le Cosmos, le Grand Tout, la Nature, la Vie[1], où chacun se fabrique sa propre spiritualité.

Nous sommes les enfants d’un individualisme où chacun est toconstruction semeursurné vers la satisfaction d’un désir privé. La plupart de nos désirs passe par la consommation d’un bien, d’un paysage, d’un spectacle, d’un instant, d’un savoir, c’est à dire de la jouissance immédiate, facile et reproductible, qui nous satisfait sur le court-terme et que nous avons besoin de reproduire rapidement. Nous avons développé une étonnante capacité à passer rapidement d’une satisfaction à l’autre, et à retourner rapidement à notre condition, sans avoir donné à ce que nous venons de vivre la chance de faire germer quelque chose de nouveau en nous. Nous sacralisons des valeurs dans des fêtes que nous consommons dans un espace-temps bien délimité. Ainsi sommes-nous une nation le temps d’un 11 janvier, une famille le 24 décembre, des citoyens le temps d’une élection. La remise en question elle-même de la consommation s’arrête aux portes de l’histoire individuelle. On entend souvent cité le fameux Chacun fait sa part des Colibris pour dire que je fais ce que je peux, et tout ce que je peux, c’est agir dans mon périmètre d’action individuelle[2].  C’est oublier la contagion de l’action du colibri.

Capture d’écran 2018-05-12 à 10.51.00

 

 

(Être un colibri, qu’est-ce que c’est ?)

À quoi sert de savoir ? Il y a un besoin, mais pas de demande

LCapture d’écran 2018-05-13 à 00.51.20e livre de Stéphane Hessel Indignez-vous ! s’est vendu à quatre millions d’exemplaires en un an. Pourtant, aucun boycott généralisé, aucune révolution, aucune descente de milliers de citoyens dans la rue pour empêcher la signature du CETA ou du TAFTA, aucune réaction de masse au cri d’alarme des 15 00 scientifiques sur le réchauffement climatique. Nous descendons dans la rue pour réclamer le peu que le système nous laisse pour survivre, colmatant les brèches d’un monde en train de se fissurer. Mais jamais nous ne faisons appel à notre véritable arme : notre pouvoir de consommateur.

Il y a un besoin d’autre chose, mais il n’y a pas de demande. La demande supposerait de pouvoir formuler le besoin, de croire en l’action collective, et de retrouver la volonté de puissance de l’individu. Mais nous restons enfermés dans une dualité individu/collectivité, où les uns envisagent l’individu comme un électron isolé dont les choix et les aspirations naîtraient de lui-même, et où les autres, souhaitant retrouver du collectif, ne peut convoquer que les structures malades de la nation ou de la communauté religieuse.

Les informations ne manquent pas sur la mainmise des multinationales, la corruption des systèmes de grande consommation, les médicaments dangereux ou inutiles, les impasses de l’école, des services publics et de nos organisations politiques, les dérèglements de tous les systèmes vivants et du climat, la dévastation de notre santé par ce que nous mangeons et respirons. Jamais nous n’avons aussi bien su ce qu’il se passe autour de nous et partout sur la planète. Nous n’ignorons plus, mais nous pratiquons l’ignorance volontaire. Pas seulement pour survivre au flot d’informations, mais parce que en mesurer les conséquences remettrait en question notre mode de vie jusque dans ses plus petits gestes. L’idéal des Lumières est avorté : le savoir ne permet pas de lutter contre l’aliénation. Au contraire, il la rend plus monstrueuse, car consentie en pleine conscience. Le non savoir (das nichtwissen en allemand) a laissé place à l’ignorance volontaire (das totschweigen). Quelque chose nous empêche de passer du savoir à la conscience, c’est-à-dire d’une information enregistrée, à son intégration dans une démarche.

Changer nos représentations pour envisager d’autres possibles

Si Nuit Debout a révélé à beaucoup qu’ils n’étaient pas seuls à aspirer à une autre société, il a aussi révélé à quel point nous ne savons plus penser un commun. Dans les grandes villes, les assemblées générales étaient davantage des espaces de libération de paroles individuelles que des arènes de construction d’un projet commun. Chacun y venait avec sa frustration, son opinion, sa revendication, dans les sacro saintes trois minutes, puis laissait place à un autre témoignage. L’obsession de l’égalitarisme et le rejet de toute forme de représentation annulait toute possibilité d’échafauder un commun. Car dans toute construction collective, il y a une différenciation des individus en fonction de leurs capacités et de leurs savoir-faires.

Il doit être possible pour l’homme de ce millénaire de retrouver une individualité qui soit consciente de son intégration à quelque chose de plus grand, qu’il faudra sans doute redéfinir. Entre le repli sur son expérience singulière et l’incapacité à penser un nous, il faut trouver autre chose. C’est peut-être là que résidera notre plus belle individualité : celle qui s’intègre, qui est présente au paysage qu’elle traverse, aux autres qui sont à côté, au vivant que chacun de nos gestes impacte. Un individu qui serait incapable de parler fort au téléphone dans le métro parce qu’il sait que d’autres personnes sont à côté, qui s’éloignerait pour fumer en faisant la file d’attente, qui ne dévasterait pas un buisson de mûres ou de fleurs sauvages quand il se ballade, qui serait conscient à chaque fois qu’il achète quelque chose de ce qu’il encourage. Retrouver cette espèce de petite liberté dont parlait Brassens.

Cet équilibre à trouver entre individualité et commun se manifeste dans ces nouvelles formes de mise en commun qui sont expérimentées partout dans le monde. Certaines font à présent partie de notre quotidien : colocations, covoiturage, échanges de service, monnaies locales et virtuelles, cafés associatifs, concerts privés. Les particuliers se réapproprient des actions détenues par des entreprises ou des institutions. Et tant pis si beaucoup sont ravalées par l’économie de marché via des services en ligne qui font des millions. Les chantiers participatifs, les écovillages, les résidences intergénérationnelles, les écoles parentales, sont autant d’expérimentations collectives qui pourront servir de base pour inventer de nouvelles organisations sociales[3].

Mais nous sommes les enfants de l’individualisme. Tout commence par un petit rêve à soi et pour soi. Chacun dans son coin creuse. Certains tunnels finissent par se croiser et découvrent une galerie, qu’ils appellent vivre-ensemble ou collectif. Mais au moindre coup de grisou, ils se défont et chacun retourne dans son coin. Pour que ces initiatives ne restent pas une succession de bulles isolées, il nous faut retrouver un récit commun. Ce travail est celui de ceux qui racontent notre société : les médias, les artistes et les chercheurs, malheureusement soumis à l’économie de marché et au zapping. Notre responsabilité est grande pour encourager ceux qui en sortent. Ceux qui racontent notre monde construisent notre représentation du monde dans lequel nous vivons. Et cette représentation forge nos opinions, nos espoirs, et les possibles que nous envisageons. Si les médias nous montraient ceux qui préparent d’autres manières de cultiver, de manger, de se soigner, de fabriquer, d’éduquer, nos vies en seraient profondément changées. Il ne tient qu’à nous de nous réapproprier le pouvoir de les faire changer, en choisissant ceux que nous écoutons, que nous lisons, que nous regardons, et en laissant les autres à leur quête du sensationnel, de l’information et de l’exotique. Et de parler des semeurs du changement, sans en faire des personnages lointains, de manière à ce que chacun puisse se dire qu’il pourrait s’y mettre.

Capture d’écran 2018-01-24 à 11.33.55
Cette quête est la nôtre, mais elle ne sera pas pour nous. Elle ne peut être que pour les générations à venir. Ceux qui se battent pour pouvoir planter des arbres sur une terre savent qu’ils n’en goûteront pas les fruits. Tout ce que peuvent les enfants de l’individualisme, c’est préparer les prochains à être les enfants d’une nouvelle manière d’être au monde. C’est notre fardeau, et c’est notre force.

Première partie de cet article iciTroisième partie à suivre…

Sarah Roubato a publié :

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[1] https://www.ladepeche.fr/article/2017/11/26/2692404-meuse-derniere-demeure-pour-dechets-radioactifs.html

[1] http://www.ceetum.umontreal.ca/documents/capsules/2012/croyances-pratiques-2012.pdf « Les individus se tournent de préférence vers des groupes religieux qui accordent la priorité à l’expérience personnelle et à la relation directe avec Dieu, sans intermédiaire institutionnel (…) pour donner du sens aux défis de la vie moderne (rupture, chômage, souffrance sociale et physique, éloignement géographique »

[2] « Colibris s’est donné pour mission d’inspirer, relier et soutenir les citoyens engagés dans une démarche de transition individuelle et collective. »

[3] Pour beaucoup, elles sont la résurgence de pratiques qui étaient courantes il y a encore un siècle pour lesquelles on n’avait pas de nom tant elles relevaient du bon sens.[:es]Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, 5COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

Réinventer son rapport au monde 

L’individu contemporain est en quête d’un nouveau rapport au monde. Être autre chose qu’un consommateur voué à engraisser la machine qui l’aliène. Les manifestations de cette recherche sont variées. Le phénomène des voyages en solitaire du globetrotter est en pleine expansion partout dans le monde : des jeunes de vingt à trente ans partent en solitaire pour des mois arpenter les continents, sans autre but que la rencontre. Les artistes itinérants, les bibliothèques ambulantes, les camions-cinéma, réinventent le troubadour et permettent à l’art de réinvestir les espaces désertés par l’industrie culturelle. Les formations de développement personnel foisonnent et tentent de résoudre les angoisses liées à la perte de sens et à l’effritement des liens sociaux. De nouvelles formes de religiosités empruntant à différentes traditions se développent très vite dans les pays occidentaux, remplaçant Dieu par le Cosmos, le Grand Tout, la Nature, la Vie[1], où chacun se fabrique sa propre spiritualité.

Nous sommes les enfants d’un individualisme où chacun est toconstruction semeursurné vers la satisfaction d’un désir privé. La plupart de nos désirs passe par la consommation d’un bien, d’un paysage, d’un spectacle, d’un instant, d’un savoir, c’est à dire de la jouissance immédiate, facile et reproductible, qui nous satisfait sur le court-terme et que nous avons besoin de reproduire rapidement. Nous avons développé une étonnante capacité à passer rapidement d’une satisfaction à l’autre, et à retourner rapidement à notre condition, sans avoir donné à ce que nous venons de vivre la chance de faire germer quelque chose de nouveau en nous. Nous sacralisons des valeurs dans des fêtes que nous consommons dans un espace-temps bien délimité. Ainsi sommes-nous une nation le temps d’un 11 janvier, une famille le 24 décembre, des citoyens le temps d’une élection. La remise en question elle-même de la consommation s’arrête aux portes de l’histoire individuelle. On entend souvent cité le fameux Chacun fait sa part des Colibris pour dire que je fais ce que je peux, et tout ce que je peux, c’est agir dans mon périmètre d’action individuelle[2].  C’est oublier la contagion de l’action du colibri.

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(Être un colibri, qu’est-ce que c’est ?)

À quoi sert de savoir ? Il y a un besoin, mais pas de demande

LCapture d’écran 2018-05-13 à 00.51.20e livre de Stéphane Hessel Indignez-vous ! s’est vendu à quatre millions d’exemplaires en un an. Pourtant, aucun boycott généralisé, aucune révolution, aucune descente de milliers de citoyens dans la rue pour empêcher la signature du CETA ou du TAFTA, aucune réaction de masse au cri d’alarme des 15 00 scientifiques sur le réchauffement climatique. Nous descendons dans la rue pour réclamer le peu que le système nous laisse pour survivre, colmatant les brèches d’un monde en train de se fissurer. Mais jamais nous ne faisons appel à notre véritable arme : notre pouvoir de consommateur.

Il y a un besoin d’autre chose, mais il n’y a pas de demande. La demande supposerait de pouvoir formuler le besoin, de croire en l’action collective, et de retrouver la volonté de puissance de l’individu. Mais nous restons enfermés dans une dualité individu/collectivité, où les uns envisagent l’individu comme un électron isolé dont les choix et les aspirations naîtraient de lui-même, et où les autres, souhaitant retrouver du collectif, ne peut convoquer que les structures malades de la nation ou de la communauté religieuse.

Les informations ne manquent pas sur la mainmise des multinationales, la corruption des systèmes de grande consommation, les médicaments dangereux ou inutiles, les impasses de l’école, des services publics et de nos organisations politiques, les dérèglements de tous les systèmes vivants et du climat, la dévastation de notre santé par ce que nous mangeons et respirons. Jamais nous n’avons aussi bien su ce qu’il se passe autour de nous et partout sur la planète. Nous n’ignorons plus, mais nous pratiquons l’ignorance volontaire. Pas seulement pour survivre au flot d’informations, mais parce que en mesurer les conséquences remettrait en question notre mode de vie jusque dans ses plus petits gestes. L’idéal des Lumières est avorté : le savoir ne permet pas de lutter contre l’aliénation. Au contraire, il la rend plus monstrueuse, car consentie en pleine conscience. Le non savoir (das nichtwissen en allemand) a laissé place à l’ignorance volontaire (das totschweigen). Quelque chose nous empêche de passer du savoir à la conscience, c’est-à-dire d’une information enregistrée, à son intégration dans une démarche.

Changer nos représentations pour envisager d’autres possibles

Si Nuit Debout a révélé à beaucoup qu’ils n’étaient pas seuls à aspirer à une autre société, il a aussi révélé à quel point nous ne savons plus penser un commun. Dans les grandes villes, les assemblées générales étaient davantage des espaces de libération de paroles individuelles que des arènes de construction d’un projet commun. Chacun y venait avec sa frustration, son opinion, sa revendication, dans les sacro saintes trois minutes, puis laissait place à un autre témoignage. L’obsession de l’égalitarisme et le rejet de toute forme de représentation annulait toute possibilité d’échafauder un commun. Car dans toute construction collective, il y a une différenciation des individus en fonction de leurs capacités et de leurs savoir-faires.

Il doit être possible pour l’homme de ce millénaire de retrouver une individualité qui soit consciente de son intégration à quelque chose de plus grand, qu’il faudra sans doute redéfinir. Entre le repli sur son expérience singulière et l’incapacité à penser un nous, il faut trouver autre chose. C’est peut-être là que résidera notre plus belle individualité : celle qui s’intègre, qui est présente au paysage qu’elle traverse, aux autres qui sont à côté, au vivant que chacun de nos gestes impacte. Un individu qui serait incapable de parler fort au téléphone dans le métro parce qu’il sait que d’autres personnes sont à côté, qui s’éloignerait pour fumer en faisant la file d’attente, qui ne dévasterait pas un buisson de mûres ou de fleurs sauvages quand il se ballade, qui serait conscient à chaque fois qu’il achète quelque chose de ce qu’il encourage. Retrouver cette espèce de petite liberté dont parlait Brassens.

Cet équilibre à trouver entre individualité et commun se manifeste dans ces nouvelles formes de mise en commun qui sont expérimentées partout dans le monde. Certaines font à présent partie de notre quotidien : colocations, covoiturage, échanges de service, monnaies locales et virtuelles, cafés associatifs, concerts privés. Les particuliers se réapproprient des actions détenues par des entreprises ou des institutions. Et tant pis si beaucoup sont ravalées par l’économie de marché via des services en ligne qui font des millions. Les chantiers participatifs, les écovillages, les résidences intergénérationnelles, les écoles parentales, sont autant d’expérimentations collectives qui pourront servir de base pour inventer de nouvelles organisations sociales[3].

Mais nous sommes les enfants de l’individualisme. Tout commence par un petit rêve à soi et pour soi. Chacun dans son coin creuse. Certains tunnels finissent par se croiser et découvrent une galerie, qu’ils appellent vivre-ensemble ou collectif. Mais au moindre coup de grisou, ils se défont et chacun retourne dans son coin. Pour que ces initiatives ne restent pas une succession de bulles isolées, il nous faut retrouver un récit commun. Ce travail est celui de ceux qui racontent notre société : les médias, les artistes et les chercheurs, malheureusement soumis à l’économie de marché et au zapping. Notre responsabilité est grande pour encourager ceux qui en sortent. Ceux qui racontent notre monde construisent notre représentation du monde dans lequel nous vivons. Et cette représentation forge nos opinions, nos espoirs, et les possibles que nous envisageons. Si les médias nous montraient ceux qui préparent d’autres manières de cultiver, de manger, de se soigner, de fabriquer, d’éduquer, nos vies en seraient profondément changées. Il ne tient qu’à nous de nous réapproprier le pouvoir de les faire changer, en choisissant ceux que nous écoutons, que nous lisons, que nous regardons, et en laissant les autres à leur quête du sensationnel, de l’information et de l’exotique. Et de parler des semeurs du changement, sans en faire des personnages lointains, de manière à ce que chacun puisse se dire qu’il pourrait s’y mettre.

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Cette quête est la nôtre, mais elle ne sera pas pour nous. Elle ne peut être que pour les générations à venir. Ceux qui se battent pour pouvoir planter des arbres sur une terre savent qu’ils n’en goûteront pas les fruits. Tout ce que peuvent les enfants de l’individualisme, c’est préparer les prochains à être les enfants d’une nouvelle manière d’être au monde. C’est notre fardeau, et c’est notre force.

Première partie de cet article iciTroisième partie à suivre…

Sarah Roubato a publié :

livre sarahCliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur.

 

 

 

 

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[1] https://www.ladepeche.fr/article/2017/11/26/2692404-meuse-derniere-demeure-pour-dechets-radioactifs.html

[1] http://www.ceetum.umontreal.ca/documents/capsules/2012/croyances-pratiques-2012.pdf « Les individus se tournent de préférence vers des groupes religieux qui accordent la priorité à l’expérience personnelle et à la relation directe avec Dieu, sans intermédiaire institutionnel (…) pour donner du sens aux défis de la vie moderne (rupture, chômage, souffrance sociale et physique, éloignement géographique »

[2] « Colibris s’est donné pour mission d’inspirer, relier et soutenir les citoyens engagés dans une démarche de transition individuelle et collective. »

[3] Pour beaucoup, elles sont la résurgence de pratiques qui étaient courantes il y a encore un siècle pour lesquelles on n’avait pas de nom tant elles relevaient du bon sens.[:]

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Analyses

Qu’avons-nous fait du commun ? 1/3 L’homme du 21ème siècle, orphelin d’un commun

[:fr]Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

Nous savons ce que nous rejetons. Savons-nous ce que nous voulons ?

COP21 mais signature du CETA, abandon du projet de Notre Dame des Landes mais projet d’enfouissement de déchets radioactifs dans la Meuse[1], inquiétudes devant le Brexit mais incapacité à repenser un projet européen qui préserve les citoyens avant les intérêts des multinationales, débats sur la laïcité et la liberté d’expression réinterrogeant sans cesse ce qu’est notre nation, tâtonnements pour changer l’école sans interroger les fondements de l’éducation, cris mal entendus des personnes œuvrant dans les services publics, cris coincés dans la gorge des paysans qui se suicident… Notre modèle de société est continuellement mis en question dans des crises de plus en plus aigües.

Partout, ici et ailleurs, le modèle néolibéral s’essouffle, emportant sur son passage les rêves, le fruit d’années de travail et la dignité de ceux qu’il broie. Le rejet de ce modèle se fait de plus en plus entendre. Le spectre des réactions est large : expérimenter des modèles alternatifs à échelle locale, brandir le modèle nationaliste, rejeter les élites traditionnelles et les remplacer par des trompe-l’œil, attendre que le changement vienne d’en haut. De l’élection de Donald Trump à celle d’Emmanuel Macron, la question du changement de nos modèles de société se pose jusqu’au sommet de la hiérarchie : sommes-nous dans une rupture ou dans une continuité déguisée ? Comment retrouver notre puissance d’agir en tant que citoyens sans se donner le temps d’envisager un autre modèle de société ?

Nous savons ce que nous rejetons. Mais savons-nous seulement ce que nous voulons ? Face à la menace de leur désintégration, les sociétés ont toujours su se projeter, dans le réel et dans l’imaginaire, en édifiant des monuments, en inventant de nouveaux récits, en conquérant de nouveaux territoires géographiques et imaginaires. C’est quand il se sent en danger que l’être humain se met à inventer.

La culture néolibérale et son individualisme consommateur sont ébranlés dans leurs fondements par des menaces d’ordre environnemental, technologique et social. Le dérèglement climatique et disparition de la biodiversité, le développement opaque de l’intelligence artificielle, les démocratures et le terrorisme nous obligent à envisager le changement ou notre disparition.

Capture d’écran 2018-01-26 à 19.05.12 Capture d’écran 2018-01-26 à 19.07.26

 

 

 

 

 

 

Capture d’écran 2018-01-26 à 19.07.41Sommes-nous à la fin de notre civilisation ? Assistons-nous au grand effondrement ? Le sujet revient régulièrement dans la presse. La question de savoir si nous avons les outils pour penser et expérimenter d’autres modèles est réservée à la presse spécialisée et des courants qu’on appelle alternatifs.

 

 

Retrouver un récit à chaque étage de notre expérience

Nous vivons un moment schizophrénique où, tout en énonçant la possibilité de notre fin, nous continuons à vivre comme si notre culture était immortelle. Les changements s’envisagent par bribes et par secteurs, à coup de mesures médiatisées ou de petits gestes qui donnent bonne conscience. Nous nous mettons à recycler, mais pas les petits emballages, c’est trop compliqué. Nous nous mettons à acheter bio, mais continuons à manger des tomates en hiver, juste pour agrémenter la salade. Nous supprimons les sections L S et ES tout en continuant à propager l’idée que les voies professionnelles sont réservées aux perdants de l’école. Nous consommons du lait végétal de la même manière que du lait animal sans les diversifier. Nous critiquons à juste titre les conditions dans les maisons de retraite, sans remettre en question la segmentation de nos sociétés où les personnes âgées et les enfants sont maintenus dans un univers clos. Nous oublions d’interroger les fondements d’une société où l’économie, le social, le politique, l’éducation, l’information, l’art, la santé, l’information, sont interdépendants. Chaque sphère produit le récit de ce que nous sommes.

Comment envisager ce récit sans redéfinir notre rapport au monde ? Un rapport qu’il faudrait pouvoir articuler à chaque échelle de notre appartenance : territoriale, culturelle, historique, politique, linguistique, et notre appartenance plus large à l’humanité et au vivant.

Les grands mythes des années soixante et celui de l’homme providentiel ont disparu. Le capitalisme consumériste n’a pas tenu ses promesses. En pleine crise de la représentation, comment envisager un horizon commun sans personne pour l’incarner ? Le commun reste le grand absent des débats publics. Comment discuter de réformes de la SNCF si nous oublions de définir ce qu’est un service public ? Le transport, l’hôpital, l’université, sont aujourd’hui gérés comme des entreprises. Derrière chaque question de société – immigration, interventions armées, PMA –  la question du commun se profile, mais n’est jamais abordée. Quelle société voulons-nous être ? C’est à dire comment voulons-nous que nos vies individuelles s’agencent avec ce qui nous entoure – espaces publics, voisins, enfants, environnement, villes, personnes âgées, technologie ?

Prisonniers d’une vision à court terme, embrigadés dans l’idéologie de la croissance et dans la priorité donnée à la santé économique, les dirigeants politiques ont abandonné l’idée de nous offrir une vision de ce que nous sommes. À bien regarder ce que nous faisons du commun dans notre quotidien, nous avons peut-être les dirigeants politiques que nous méritons.

Poser autrement les questions

Dans les gestes les plus insignifiants de notre quotidien, dans les scènes les plus banales, l’individualisme consumériste et la culture du conflit écrasent la construction d’un commun. Car la consommation n’est pas le simple fait d’acheter des produits matériels, elle est une manière d’être au monde. On peut consommer un paysage, une randonnée, un spectacle, dès lors qu’on la traite comme un bien dont on jouit et dont on sort sans en être changé.  Citons seulement un miroir, peut-être le plus intransigeant de notre société, l’école. Cette école qui assujettit le verbe apprendre à l’évaluation, et le verbe réussir à la performance, qui arrache le travail à l’émerveillement et l’effort à la jouissance. Au bout de ce chemin, la question qui est posée aux lycéens : Qu’est-ce que tu veux faire ? a perdu tout l’enthousiasme qu’elle portait quand on la lui posait à l’âge de cinq ans. Quand un élève lève la main pour demander : « Est-ce que ce sera à l’examen ? » et ne note que ce qui sera susceptible de lui apporter une bonne note, quand un enfant se voit promettre une récompense achetée s’il travaille bien, qu’on ne s’étonne pas si une fois adultes, nous continuons à fonctionner sur la peur, la récompense, et l’obsession de l’utilité performante.

 

 

3’54-4’58 : « La division est une opération destinée à faucher un maximum aux autres. »

6’08- « Savoir…il faut que ce mot clignote dans vos yeux. Ça fait des milliers d’années que les hommes cravachent, c’est pas maintenant qu’on va laisser tomber »

Poser les bonnes questions

Les questions qu’une société se pose sur elle-même en disent plus long que ce qu’elle affirme. Dans la question Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? nous mettons l’individu en devenir face à son seul désir, isolé et exclusif. Nous ne demandons pas À quoi veux-tu participer ? ce qui l’inviterait à penser le lien entre son activité et la construction d’un commun. Ni Comment veux-tu vivre ? ce qui déplacerait l’attention sur la manière dont on mène une action plutôt que sur la production d’un résultat. Nous ne le préparons pas à envisager le geste qu’il imprimera dans le monde. (La suite de cet article à lire prochainement)

 

 

 

 

ikigai[:en]Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

Capture d’écran 2018-06-10 à 15.51.18

Nous savons ce que nous rejetons. Savons-nous ce que nous voulons ?

COP21 mais signature du CETA, abandon du projet de Notre Dame des Landes mais projet d’enfouissement de déchets radioactifs dans la Meuse[1], inquiétudes devant le Brexit mais incapacité à repenser un projet européen qui préserve les citoyens avant les intérêts des multinationales, débats sur la laïcité et la liberté d’expression réinterrogeant sans cesse ce qu’est notre nation, tâtonnements pour changer l’école sans interroger les fondements de l’éducation, cris mal entendus des personnes œuvrant dans les services publics, cris coincés dans la gorge des paysans qui se suicident… Notre modèle de société est continuellement mis en question dans des crises de plus en plus aigües.

Partout, ici et ailleurs, le modèle néolibéral s’essouffle, emportant sur son passage les rêves, le fruit d’années de travail et la dignité de ceux qu’il broie. Le rejet de ce modèle se fait de plus en plus entendre. Le spectre des réactions est large : expérimenter des modèles alternatifs à échelle locale, brandir le modèle nationaliste, rejeter les élites traditionnelles et les remplacer par des trompe-l’œil, attendre que le changement vienne d’en haut. De l’élection de Donald Trump à celle d’Emmanuel Macron, la question du changement de nos modèles de société se pose jusqu’au sommet de la hiérarchie : sommes-nous dans une rupture ou dans une continuité déguisée ? Comment retrouver notre puissance d’agir en tant que citoyens sans se donner le temps d’envisager un autre modèle de société ?

Nous savons ce que nous rejetons. Mais savons-nous seulement ce que nous voulons ? Face à la menace de leur désintégration, les sociétés ont toujours su se projeter, dans le réel et dans l’imaginaire, en édifiant des monuments, en inventant de nouveaux récits, en conquérant de nouveaux territoires géographiques et imaginaires. C’est quand il se sent en danger que l’être humain se met à inventer.

La culture néolibérale et son individualisme consommateur sont ébranlés dans leurs fondements par des menaces d’ordre environnemental, technologique et social. Le dérèglement climatique et disparition de la biodiversité, le développement opaque de l’intelligence artificielle, les démocratures et le terrorisme nous obligent à envisager le changement ou notre disparition.

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Capture d’écran 2018-01-26 à 19.07.41Sommes-nous à la fin de notre civilisation ? Assistons-nous au grand effondrement ? Le sujet revient régulièrement dans la presse. La question de savoir si nous avons les outils pour penser et expérimenter d’autres modèles est réservée à la presse spécialisée et des courants qu’on appelle alternatifs.

 

 

Retrouver un récit à chaque étage de notre expérience

Nous vivons un moment schizophrénique où, tout en énonçant la possibilité de notre fin, nous continuons à vivre comme si notre culture était immortelle. Les changements s’envisagent par bribes et par secteurs, à coup de mesures médiatisées ou de petits gestes qui donnent bonne conscience. Nous nous mettons à recycler, mais pas les petits emballages, c’est trop compliqué. Nous nous mettons à acheter bio, mais continuons à manger des tomates en hiver, juste pour agrémenter la salade. Nous supprimons les sections L S et ES tout en continuant à propager l’idée que les voies professionnelles sont réservées aux perdants de l’école. Nous consommons du lait végétal de la même manière que du lait animal sans les diversifier. Nous critiquons à juste titre les conditions dans les maisons de retraite, sans remettre en question la segmentation de nos sociétés où les personnes âgées et les enfants sont maintenus dans un univers clos. Nous oublions d’interroger les fondements d’une société où l’économie, le social, le politique, l’éducation, l’information, l’art, la santé, l’information, sont interdépendants. Chaque sphère produit le récit de ce que nous sommes.

Comment envisager ce récit sans redéfinir notre rapport au monde ? Un rapport qu’il faudrait pouvoir articuler à chaque échelle de notre appartenance : territoriale, culturelle, historique, politique, linguistique, et notre appartenance plus large à l’humanité et au vivant.

Les grands mythes des années soixante et celui de l’homme providentiel ont disparu. Le capitalisme consumériste n’a pas tenu ses promesses. En pleine crise de la représentation, comment envisager un horizon commun sans personne pour l’incarner ? Le commun reste le grand absent des débats publics. Comment discuter de réformes de la SNCF si nous oublions de définir ce qu’est un service public ? Le transport, l’hôpital, l’université, sont aujourd’hui gérés comme des entreprises. Derrière chaque question de société – immigration, interventions armées, PMA –  la question du commun se profile, mais n’est jamais abordée. Quelle société voulons-nous être ? C’est à dire comment voulons-nous que nos vies individuelles s’agencent avec ce qui nous entoure – espaces publics, voisins, enfants, environnement, villes, personnes âgées, technologie ?

Prisonniers d’une vision à court terme, embrigadés dans l’idéologie de la croissance et dans la priorité donnée à la santé économique, les dirigeants politiques ont abandonné l’idée de nous offrir une vision de ce que nous sommes. À bien regarder ce que nous faisons du commun dans notre quotidien, nous avons peut-être les dirigeants politiques que nous méritons.

Poser autrement les questions

Dans les gestes les plus insignifiants de notre quotidien, dans les scènes les plus banales, l’individualisme consumériste et la culture du conflit écrasent la construction d’un commun. Car la consommation n’est pas le simple fait d’acheter des produits matériels, elle est une manière d’être au monde. On peut consommer un paysage, une randonnée, un spectacle, dès lors qu’on la traite comme un bien dont on jouit et dont on sort sans en être changé.  Citons seulement un miroir, peut-être le plus intransigeant de notre société, l’école. Cette école qui assujettit le verbe apprendre à l’évaluation, et le verbe réussir à la performance, qui arrache le travail à l’émerveillement et l’effort à la jouissance. Au bout de ce chemin, la question qui est posée aux lycéens : Qu’est-ce que tu veux faire ? a perdu tout l’enthousiasme qu’elle portait quand on la lui posait à l’âge de cinq ans. Quand un élève lève la main pour demander : « Est-ce que ce sera à l’examen ? » et ne note que ce qui sera susceptible de lui apporter une bonne note, quand un enfant se voit promettre une récompense achetée s’il travaille bien, qu’on ne s’étonne pas si une fois adultes, nous continuons à fonctionner sur la peur, la récompense, et l’obsession de l’utilité performante.

 

 

 

 

3’54-4’58 : « La division est une opération destinée à faucher un maximum aux autres. »

6’08- « Savoir…il faut que ce mot clignote dans vos yeux. Ça fait des milliers d’années que les hommes cravachent, c’est pas maintenant qu’on va laisser tomber »

Poser les bonnes questions

Les questions qu’une société se pose sur elle-même en disent plus long que ce qu’elle affirme. Dans la question Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? nous mettons l’individu en devenir face à son seul désir, isolé et exclusif. Nous ne demandons pas À quoi veux-tu participer ? ce qui l’inviterait à penser le lien entre son activité et la construction d’un commun. Ni Comment veux-tu vivre ? ce qui déplacerait l’attention sur la manière dont on mène une action plutôt que sur la production d’un résultat. Nous ne le préparons pas à envisager le geste qu’il imprimera dans le monde. (La suite de cet article à lire prochainement)

 

 

 

 

 

 

 

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Sarah Roubato a publié :

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Cliquez ici pour commander le livre (6.50 euros)

[1] https://www.ladepeche.fr/article/2017/11/26/2692404-meuse-derniere-demeure-pour-dechets-radioactifs.html[:es]Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

Capture d’écran 2018-06-10 à 15.51.18

Nous savons ce que nous rejetons. Savons-nous ce que nous voulons ?

COP21 mais signature du CETA, abandon du projet de Notre Dame des Landes mais projet d’enfouissement de déchets radioactifs dans la Meuse[1], inquiétudes devant le Brexit mais incapacité à repenser un projet européen qui préserve les citoyens avant les intérêts des multinationales, débats sur la laïcité et la liberté d’expression réinterrogeant sans cesse ce qu’est notre nation, tâtonnements pour changer l’école sans interroger les fondements de l’éducation, cris mal entendus des personnes œuvrant dans les services publics, cris coincés dans la gorge des paysans qui se suicident… Notre modèle de société est continuellement mis en question dans des crises de plus en plus aigües.

Partout, ici et ailleurs, le modèle néolibéral s’essouffle, emportant sur son passage les rêves, le fruit d’années de travail et la dignité de ceux qu’il broie. Le rejet de ce modèle se fait de plus en plus entendre. Le spectre des réactions est large : expérimenter des modèles alternatifs à échelle locale, brandir le modèle nationaliste, rejeter les élites traditionnelles et les remplacer par des trompe-l’œil, attendre que le changement vienne d’en haut. De l’élection de Donald Trump à celle d’Emmanuel Macron, la question du changement de nos modèles de société se pose jusqu’au sommet de la hiérarchie : sommes-nous dans une rupture ou dans une continuité déguisée ? Comment retrouver notre puissance d’agir en tant que citoyens sans se donner le temps d’envisager un autre modèle de société ?

Nous savons ce que nous rejetons. Mais savons-nous seulement ce que nous voulons ? Face à la menace de leur désintégration, les sociétés ont toujours su se projeter, dans le réel et dans l’imaginaire, en édifiant des monuments, en inventant de nouveaux récits, en conquérant de nouveaux territoires géographiques et imaginaires. C’est quand il se sent en danger que l’être humain se met à inventer.

La culture néolibérale et son individualisme consommateur sont ébranlés dans leurs fondements par des menaces d’ordre environnemental, technologique et social. Le dérèglement climatique et disparition de la biodiversité, le développement opaque de l’intelligence artificielle, les démocratures et le terrorisme nous obligent à envisager le changement ou notre disparition.

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Capture d’écran 2018-01-26 à 19.07.41Sommes-nous à la fin de notre civilisation ? Assistons-nous au grand effondrement ? Le sujet revient régulièrement dans la presse. La question de savoir si nous avons les outils pour penser et expérimenter d’autres modèles est réservée à la presse spécialisée et des courants qu’on appelle alternatifs.

 

 

Retrouver un récit à chaque étage de notre expérience

Nous vivons un moment schizophrénique où, tout en énonçant la possibilité de notre fin, nous continuons à vivre comme si notre culture était immortelle. Les changements s’envisagent par bribes et par secteurs, à coup de mesures médiatisées ou de petits gestes qui donnent bonne conscience. Nous nous mettons à recycler, mais pas les petits emballages, c’est trop compliqué. Nous nous mettons à acheter bio, mais continuons à manger des tomates en hiver, juste pour agrémenter la salade. Nous supprimons les sections L S et ES tout en continuant à propager l’idée que les voies professionnelles sont réservées aux perdants de l’école. Nous consommons du lait végétal de la même manière que du lait animal sans les diversifier. Nous critiquons à juste titre les conditions dans les maisons de retraite, sans remettre en question la segmentation de nos sociétés où les personnes âgées et les enfants sont maintenus dans un univers clos. Nous oublions d’interroger les fondements d’une société où l’économie, le social, le politique, l’éducation, l’information, l’art, la santé, l’information, sont interdépendants. Chaque sphère produit le récit de ce que nous sommes.

Comment envisager ce récit sans redéfinir notre rapport au monde ? Un rapport qu’il faudrait pouvoir articuler à chaque échelle de notre appartenance : territoriale, culturelle, historique, politique, linguistique, et notre appartenance plus large à l’humanité et au vivant.

Les grands mythes des années soixante et celui de l’homme providentiel ont disparu. Le capitalisme consumériste n’a pas tenu ses promesses. En pleine crise de la représentation, comment envisager un horizon commun sans personne pour l’incarner ? Le commun reste le grand absent des débats publics. Comment discuter de réformes de la SNCF si nous oublions de définir ce qu’est un service public ? Le transport, l’hôpital, l’université, sont aujourd’hui gérés comme des entreprises. Derrière chaque question de société – immigration, interventions armées, PMA –  la question du commun se profile, mais n’est jamais abordée. Quelle société voulons-nous être ? C’est à dire comment voulons-nous que nos vies individuelles s’agencent avec ce qui nous entoure – espaces publics, voisins, enfants, environnement, villes, personnes âgées, technologie ?

Prisonniers d’une vision à court terme, embrigadés dans l’idéologie de la croissance et dans la priorité donnée à la santé économique, les dirigeants politiques ont abandonné l’idée de nous offrir une vision de ce que nous sommes. À bien regarder ce que nous faisons du commun dans notre quotidien, nous avons peut-être les dirigeants politiques que nous méritons.

Poser autrement les questions

Dans les gestes les plus insignifiants de notre quotidien, dans les scènes les plus banales, l’individualisme consumériste et la culture du conflit écrasent la construction d’un commun. Car la consommation n’est pas le simple fait d’acheter des produits matériels, elle est une manière d’être au monde. On peut consommer un paysage, une randonnée, un spectacle, dès lors qu’on la traite comme un bien dont on jouit et dont on sort sans en être changé.  Citons seulement un miroir, peut-être le plus intransigeant de notre société, l’école. Cette école qui assujettit le verbe apprendre à l’évaluation, et le verbe réussir à la performance, qui arrache le travail à l’émerveillement et l’effort à la jouissance. Au bout de ce chemin, la question qui est posée aux lycéens : Qu’est-ce que tu veux faire ? a perdu tout l’enthousiasme qu’elle portait quand on la lui posait à l’âge de cinq ans. Quand un élève lève la main pour demander : « Est-ce que ce sera à l’examen ? » et ne note que ce qui sera susceptible de lui apporter une bonne note, quand un enfant se voit promettre une récompense achetée s’il travaille bien, qu’on ne s’étonne pas si une fois adultes, nous continuons à fonctionner sur la peur, la récompense, et l’obsession de l’utilité performante.

 

 

 

 

3’54-4’58 : « La division est une opération destinée à faucher un maximum aux autres. »

6’08- « Savoir…il faut que ce mot clignote dans vos yeux. Ça fait des milliers d’années que les hommes cravachent, c’est pas maintenant qu’on va laisser tomber »

Poser les bonnes questions

Les questions qu’une société se pose sur elle-même en disent plus long que ce qu’elle affirme. Dans la question Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? nous mettons l’individu en devenir face à son seul désir, isolé et exclusif. Nous ne demandons pas À quoi veux-tu participer ? ce qui l’inviterait à penser le lien entre son activité et la construction d’un commun. Ni Comment veux-tu vivre ? ce qui déplacerait l’attention sur la manière dont on mène une action plutôt que sur la production d’un résultat. Nous ne le préparons pas à envisager le geste qu’il imprimera dans le monde. (La suite de cet article à lire prochainement)

 

 

 

 

 

 

 

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Sarah Roubato a publié :

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[1] https://www.ladepeche.fr/article/2017/11/26/2692404-meuse-derniere-demeure-pour-dechets-radioactifs.html[:]

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Trouve le verbe de ta vie reçoit le clap de diamant !

[:en]Un jour à la Réunion, une enseignante en lycée tombe sur un texte sur internet… elle propose à ses élèves de seconde en décrochage scolaire selon l’expression consacrée, de participer au concours Je filme le métier qui me plaît organisé par Euro-France Médias, Euro-France association et placée sous le haut patronage du ministère de l’Éducation nationale. Le président du jury s’appelle Costa-Gavras.

L’enseignante contacte l’auteur du texte pour lui demander l’autorisation de l’utiliser. Quelques semaines plus tard, un film de trois minutes est né. Le film est sélectionné parmi plus de 2061 candidatures. Sur leur lancée, l’enseignante et les élèves organisent une cagnotte pour financer le voyage à Paris de ces onze adolescents. Ils y arrivent. Neuf mille kilomètres plus tard, le 22 mai, la cérémonie accueille les 656 participants. Au programme de ces trois heures : claps de bronze, d’argent et d’or. Les élèves ont déjà les étoiles pleins les yeux de deux jours de la capitale métropolitaine. Ils sont sans doute bien fatigués et tendus. Leur film n’a pas été appelé. La cérémonie est bientôt terminée. Le clap de diamant, meilleure réalisation toute catégorie confondue, l’équivalent de la Palme d’Or à Cannes est décerné à … Trouve le verbe de ta vie. Leur film.

Partout dans les écoles, des enseignant comme Martine Nourry se battent au quotidien pour sortir les élèves de l’étau dans lequel bien souvent, on veut les enfermer. Pour leur remettre des étoiles dans les yeux, leur relever le menton et leur dire de marcher leur route, avec toutes les bifurcations autorisées. Leur remettre entre les mains le mot possible qu’on leur a si souvent confisqués, et qu’ils n’osent plus arracher à la société.

couv Nage de l'ourseQuant à l’auteur du texte, le trophée qui lui a été décerné est celui de la plus belle émotion qu’un créateur puisse ressentir : voir son texte vivre en dehors de lui. Ce qui au départ n’était qu’une lettre postée sur internet qui cherchait à exprimer ce qui semblait ne pas se dire, devient une idée qui traverse des mers, et surtout des océans de résignation et d’habitudes. Il lui faudra encore bien des Martines pour arpenter la route… et bien d’autres passeurs.

Alors n’hésitez pas. Ce texte est pour vous.

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[:es]Un jour à la Réunion, une enseignante en lycée tombe sur un texte sur internet… elle propose à ses élèves de seconde en décrochage scolaire selon l’expression consacrée, de participer au concours Je filme le métier qui me plaît organisé par Euro-France Médias, Euro-France association et placée sous le haut patronage du ministère de l’Éducation nationale. Le président du jury s’appelle Costa-Gavras.

L’enseignante contacte l’auteur du texte pour lui demander l’autorisation de l’utiliser. Quelques semaines plus tard, un film de trois minutes est né. Le film est sélectionné parmi plus de 2061 candidatures. Sur leur lancée, l’enseignante et les élèves organisent une cagnotte pour financer le voyage à Paris de ces onze adolescents. Ils y arrivent. Neuf mille kilomètres plus tard, le 22 mai, la cérémonie accueille les 656 participants. Au programme de ces trois heures : claps de bronze, d’argent et d’or. Les élèves ont déjà les étoiles pleins les yeux de deux jours de la capitale métropolitaine. Ils sont sans doute bien fatigués et tendus. Leur film n’a pas été appelé. La cérémonie est bientôt terminée. Le clap de diamant, meilleure réalisation toute catégorie confondue, l’équivalent de la Palme d’Or à Cannes est décerné à … Trouve le verbe de ta vie. Leur film.

Partout dans les écoles, des enseignant comme Martine Nourry se battent au quotidien pour sortir les élèves de l’étau dans lequel bien souvent, on veut les enfermer. Pour leur remettre des étoiles dans les yeux, leur relever le menton et leur dire de marcher leur route, avec toutes les bifurcations autorisées. Leur remettre entre les mains le mot possible qu’on leur a si souvent confisqués, et qu’ils n’osent plus arracher à la société.

couv Nage de l'ourseQuant à l’auteur du texte, le trophée qui lui a été décerné est celui de la plus belle émotion qu’un créateur puisse ressentir : voir son texte vivre en dehors de lui. Ce qui au départ n’était qu’une lettre postée sur internet qui cherchait à exprimer ce qui semblait ne pas se dire, devient une idée qui traverse des mers, et surtout des océans de résignation et d’habitudes. Il lui faudra encore bien des Martines pour arpenter la route… et bien d’autres passeurs.

Alors n’hésitez pas. Ce texte est pour vous.

Merci !

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[:fr]Un jour à la Réunion, Martine, une conseillère d’orientation en lycée tombe sur un texte sur internet… elle propose à ses élèves de seconde en décrochage scolaire selon l’expression consacrée, de participer au concours Je filme le métier qui me plaît organisé par Euro-France Médias, Euro-France association et placée sous le haut patronage du ministère de l’Éducation nationale. Le président du jury s’appelle Costa-Gavras.

Elle contacte l’auteur du texte pour lui demander l’autorisation de l’utiliser. Quelques semaines plus tard, un film de trois minutes est né. Le film est sélectionné parmi plus de 2061 candidatures. Sur leur lancée, Martine et les élèves organisent une cagnotte pour financer le voyage à Paris de ces onze adolescents. Ils font de l’ensachage, vont voir l’entreprise de bus scolaire, essayent par tous les moyens. En deux mois, ils y arrivent. Neuf mille kilomètres plus tard, le 22 mai, la cérémonie accueille les 656 participants. Au programme de ces trois heures : claps de bronze, d’argent et d’or. Les élèves ont déjà les étoiles pleins les yeux de deux jours de la capitale métropolitaine. Ils sont sans doute bien fatigués et tendus. Leur film n’a pas été appelé. La cérémonie est bientôt terminée. Le clap de diamant, meilleure réalisation toute catégorie confondue, l’équivalent de la Palme d’Or à Cannes est décerné à … Trouve le verbe de ta vie. Leur film.

Partout dans les écoles, des gens comme Martine se battent au quotidien pour sortir les élèves de l’étau dans lequel bien souvent, on veut les enfermer. Pour leur remettre des étoiles dans les yeux, leur relever le menton et leur dire de marcher leur route, avec toutes les bifurcations autorisées. Leur remettre entre les mains le mot possible qu’on leur a si souvent confisqués, et qu’ils n’osent plus arracher à la société.


Quant à l’auteur du texte, le trophée qui lui a été décerné est celui de la plus belle émotion qu’un créateur puisse ressentir : voir son texte vivre en dehors de lui. Ce qui au départ n’était qu’une lettre postée sur internet qui cherchait à exprimer ce qui semblait ne pas se dire, devient une idée qui traverse des mers, et surtout des océans de résignation et d’habitudes. Il lui faudra encore bien des Martines pour arpenter la route… et bien d’autres passeurs.

Alors n’hésitez pas. Ce texte est pour vous.

Merci ![:]