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Ce qu'ils nous racontent

Émile Proulx-Cloutier : au-delà des miroirs

[:fr]Qui ne cherche pas un miroir où se reconnaître ?  Quand au détour d’une phrase lue dans un livre, d’un personnage de film ou de théâtre, d’une réplique, ou d’une chanson, on se dit : « C’est moi, c’est moi en ce moment. », a lieu en nous un petit tremblement de terre. Et d’un coup, on n’est plus seul. Émile Proulx-Cloutier était en prestation au théâtre Outremont jeudi vendredi et samedi derniers, pour nous dire que le spectacle, c’est aussi et surtout, un miroir de nous-mêmes. En somme le contraire du divertissement, car se divertir veut dire « se détourner de ». Émile s’est cherché au détour de plusieurs miroirs, et que ses chansons sont les reflets qu’il y a vus.

Ces miroirs ne sont pas ceux des supers héros. Les personnages sont bancals, ils boitent tous, il leur manque quelque chose. Émile va chercher la corde qui grince chez l’humain. Pour compenser, il fait rire entre les chansons, avec des interventions de stand-up qui, pour ceux qui ont déjà vu le spectacle, ne sont plus une surprise. C’est aujourd’hui presque une convention : il faut faire rire le public entre les chansons, faire des blagues, jouer le mal assuré. Pour être plus proche du public, pour le rassurer, paraît-il. On aurait envie de voir assumé jusqu’au bout cet univers, pour y plonger complètement. Les chansons d’Émile sont si riches, si contrastées, tendres et sans pitié à la fois, que nous n’avons pas besoin d’être divertis.

 

Un miroir dans les mots des vieux

Nos miroirs sont là où on ne les attend pas : dans la phrase sans queue (de cochon) ni tête du grand-père, qui devient une prière. Première phrase du spectacle : « Mon grand-père disait… ». Émile se pose en passeur d’histoires, il donne du sens à ce qui n’en n’a pas. Madame Alice attend ses hommes, tandis que la femme flêtrie du « Tambour de la dernière chance » ne les attend plus. Elle ressemble au personnage de Cora Lamenaire dans le roman L’angoisse du roi Salomon d’Émile Ajar, auteur que Romain Gary s’est inventé pour se voir autrement. Elle veut qu’on la regarde, car « Ya plus que les miroirs qui sont francs ici. ».

 

Le miroir des enfants

Chez Émile, le miroir que nous tendent les enfants n’est pas celui d’une aurore pleine de promesses, mais celui d’une nuit qui n’« est pas encore finie, elle s’est juste caché dans le matin ». Des p’tits bouts d’humains qui n’arrivent pas à exister. Éric, douze ans et demi, bâtit des villes, gagne des courses et tue des monstres sur écran, mais rêve d’aimer les monstres.

Et d’autres enfants, ceux dont on n’entend pas parler, qui ne peuvent plus parler avec leurs grands-parents. Les enfants des Algonquins qui en deux générations ont perdu leur langue. Émile nous tend là un miroir douloureux : eux, c’est peut-être nous bientôt. Une chanson pour briser les écrans virtuels et physiques qui nous séparent.

 

Des visages et des mains plutôt que les écrans

Notre rapport aux écrans, ces nouveaux miroirs où nous allons nous chercher, Émile y fait souvent allusion. En guise de remerciement, il nous dit « merci d’avoir quitté le monde des écrans pour venir voir des gens vivants ». Joe, le personnage d’une chanson, tient son iphone comme une bouée. Émile préfère lire dans les mains d’Auguste ou dans un visage dans le miroir de la salle de bain. Pour annoncer une prochaine chanson, il dit « j’ai encore quelqu’un à vous présenter ».

Celui qui dit que la poésie est partout nous laisse un message sur notre répondeur. Saurons-nous l’écouter ? Pas sûr. À ma droite et à ma gauche, deux journalistes assistent au spectacle, l’un sur son ordinateur, l’autre sur sa tablette. À l’heure des écrans et de la vitesse, pourrons-nous encore créer et assister à des spectacles qui nous emportent totalement, pourrons-nous encore nous arrêter sur des mains, sur un visage d’enfant, sur un gars au piano, pour nous regarder ?

[:en]mafalda9

Qui ne cherche pas un miroir où se reconnaître ?  Quand au détour d’une phrase lue dans un livre, d’un personnage de film ou de théâtre, d’une réplique, ou d’une chanson, on se dit : « C’est moi, c’est moi en ce moment. », a lieu en nous un petit tremblement de terre. Et d’un coup, on n’est plus seul. Émile Proulx-Cloutier était en prestation au théâtre Outremont jeudi vendredi et samedi derniers, pour nous dire que le spectacle, c’est aussi et surtout, un miroir de nous-mêmes. En somme le contraire du divertissement, car se divertir veut dire « se détourner de ». Émile s’est cherché au détour de plusieurs miroirs, et que ses chansons sont les reflets qu’il y a vus.

Ces miroirs ne sont pas ceux des supers héros. Les personnages sont bancals, ils boitent tous, il leur manque quelque chose. Émile va chercher la corde qui grince chez l’humain. Pour compenser, il fait rire entre les chansons, avec des interventions de stand-up qui, pour ceux qui ont déjà vu le spectacle, ne sont plus une surprise. C’est aujourd’hui presque une convention : il faut faire rire le public entre les chansons, faire des blagues, jouer le mal assuré. Pour être plus proche du public, pour le rassurer, paraît-il. On aurait envie de voir assumé jusqu’au bout cet univers, pour y plonger complètement. Les chansons d’Émile sont si riches, si contrastées, tendres et sans pitié à la fois, que nous n’avons pas besoin d’être divertis.

Un miroir dans les mots des vieux

 

Nos miroirs sont là où on ne les attend pas : dans la phrase sans queue (de cochon) ni tête du grand-père, qui devient une prière. Première phrase du spectacle : « Mon grand-père disait… ». Émile se pose en passeur d’histoires, il donne du sens à ce qui n’en n’a pas. Madame Alice attend ses hommes, tandis que la femme flêtrie du « Tambour de la dernière chance » ne les attend plus. Elle ressemble au personnage de Cora Lamenaire dans le roman L’angoisse du roi Salomon d’Émile Ajar, auteur que Romain Gary s’est inventé pour se voir autrement. Elle veut qu’on la regarde, car « Ya plus que les miroirs qui sont francs ici. ».

Le miroir des enfants

 

Chez Émile, le miroir que nous tendent les enfants n’est pas celui d’une aurore pleine de promesses, mais celui d’une nuit qui n’« est pas encore finie, elle s’est juste caché dans le matin ». Des p’tits bouts d’humains qui n’arrivent pas à exister. Éric, douze ans et demi, bâtit des villes, gagne des courses et tue des monstres sur écran, mais rêve d’aimer les monstres.

Et d’autres enfants, ceux dont on n’entend pas parler, qui ne peuvent plus parler avec leurs grands-parents. Les enfants des Algonquins qui en deux générations ont perdu leur langue. Émile nous tend là un miroir douloureux : eux, c’est peut-être nous bientôt. Une chanson pour briser les écrans virtuels et physiques qui nous séparent.

Des visages et des mains plutôt que les écrans

 

Notre rapport aux écrans, ces nouveaux miroirs où nous allons nous chercher, Émile y fait souvent allusion. En guise de remerciement, il nous dit « merci d’avoir quitté le monde des écrans pour venir voir des gens vivants ». Joe, le personnage d’une chanson, tient son iphone comme une bouée. Émile préfère lire dans les mains d’Auguste ou dans un visage dans le miroir de la salle de bain. Pour annoncer une prochaine chanson, il dit « j’ai encore quelqu’un à vous présenter ».

Celui qui dit que la poésie est partout nous laisse un message sur notre répondeur. Saurons-nous l’écouter ? Pas sûr. À ma droite et à ma gauche, deux journalistes assistent au spectacle, l’un sur son ordinateur, l’autre sur sa tablette. À l’heure des écrans et de la vitesse, pourrons-nous encore créer et assister à des spectacles qui nous emportent totalement, pourrons-nous encore nous arrêter sur des mains, sur un visage d’enfant, sur un gars au piano, pour nous regarder ?

 [:es]mafalda9

Qui ne cherche pas un miroir où se reconnaître ?  Quand au détour d’une phrase lue dans un livre, d’un personnage de film ou de théâtre, d’une réplique, ou d’une chanson, on se dit : « C’est moi, c’est moi en ce moment. », a lieu en nous un petit tremblement de terre. Et d’un coup, on n’est plus seul. Émile Proulx-Cloutier était en prestation au théâtre Outremont jeudi vendredi et samedi derniers, pour nous dire que le spectacle, c’est aussi et surtout, un miroir de nous-mêmes. En somme le contraire du divertissement, car se divertir veut dire « se détourner de ». Émile s’est cherché au détour de plusieurs miroirs, et que ses chansons sont les reflets qu’il y a vus.

Ces miroirs ne sont pas ceux des supers héros. Les personnages sont bancals, ils boitent tous, il leur manque quelque chose. Émile va chercher la corde qui grince chez l’humain. Pour compenser, il fait rire entre les chansons, avec des interventions de stand-up qui, pour ceux qui ont déjà vu le spectacle, ne sont plus une surprise. C’est aujourd’hui presque une convention : il faut faire rire le public entre les chansons, faire des blagues, jouer le mal assuré. Pour être plus proche du public, pour le rassurer, paraît-il. On aurait envie de voir assumé jusqu’au bout cet univers, pour y plonger complètement. Les chansons d’Émile sont si riches, si contrastées, tendres et sans pitié à la fois, que nous n’avons pas besoin d’être divertis.

Un miroir dans les mots des vieux

 

Nos miroirs sont là où on ne les attend pas : dans la phrase sans queue (de cochon) ni tête du grand-père, qui devient une prière. Première phrase du spectacle : « Mon grand-père disait… ». Émile se pose en passeur d’histoires, il donne du sens à ce qui n’en n’a pas. Madame Alice attend ses hommes, tandis que la femme flêtrie du « Tambour de la dernière chance » ne les attend plus. Elle ressemble au personnage de Cora Lamenaire dans le roman L’angoisse du roi Salomon d’Émile Ajar, auteur que Romain Gary s’est inventé pour se voir autrement. Elle veut qu’on la regarde, car « Ya plus que les miroirs qui sont francs ici. ».

Le miroir des enfants

 

Chez Émile, le miroir que nous tendent les enfants n’est pas celui d’une aurore pleine de promesses, mais celui d’une nuit qui n’« est pas encore finie, elle s’est juste caché dans le matin ». Des p’tits bouts d’humains qui n’arrivent pas à exister. Éric, douze ans et demi, bâtit des villes, gagne des courses et tue des monstres sur écran, mais rêve d’aimer les monstres.

Et d’autres enfants, ceux dont on n’entend pas parler, qui ne peuvent plus parler avec leurs grands-parents. Les enfants des Algonquins qui en deux générations ont perdu leur langue. Émile nous tend là un miroir douloureux : eux, c’est peut-être nous bientôt. Une chanson pour briser les écrans virtuels et physiques qui nous séparent.

Des visages et des mains plutôt que les écrans

 

Notre rapport aux écrans, ces nouveaux miroirs où nous allons nous chercher, Émile y fait souvent allusion. En guise de remerciement, il nous dit « merci d’avoir quitté le monde des écrans pour venir voir des gens vivants ». Joe, le personnage d’une chanson, tient son iphone comme une bouée. Émile préfère lire dans les mains d’Auguste ou dans un visage dans le miroir de la salle de bain. Pour annoncer une prochaine chanson, il dit « j’ai encore quelqu’un à vous présenter ».

Celui qui dit que la poésie est partout nous laisse un message sur notre répondeur. Saurons-nous l’écouter ? Pas sûr. À ma droite et à ma gauche, deux journalistes assistent au spectacle, l’un sur son ordinateur, l’autre sur sa tablette. À l’heure des écrans et de la vitesse, pourrons-nous encore créer et assister à des spectacles qui nous emportent totalement, pourrons-nous encore nous arrêter sur des mains, sur un visage d’enfant, sur un gars au piano, pour nous regarder ?

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Ce qu'ils nous racontent

Mamselle Ruiz : derrière la carte postale

[:fr] 

Nous cherchons dans l’autre le reflet inversé de nous-même. Sur les murs du métro, dans les annonces des journaux, à la télévision, les agences de voyage nous vendent des pays de plage et de sable fin, de couleurs vives, de fête et de joie de vivre, de simplicité et de spiritualité. Dans les couloirs de la fabrique culturelle aussi, les artistes immigrants sont souvent affichés en carte postale. Et si nous prenions le temps de retourner la carte postale pour voir ce qu’il y a écrit derrière ?

Mamselle Ruiz, révélation Radio Canada en catégorie Musique du Monde, a lancé vendredi dernier son deuxième album, Miel de Cactus, au Cabaret du Mile End, entourée de ses musiciens et artistes invités. Devant un public très varié composé de francophones, d’hispanophones, d’anglophones de tous âges, que nous a-t-elle dit d’elle-même et du monde tel qu’elle le réinvente ?

 

Ce que Mamselle dit dans ses chansons

Sur son nouvel album, Mamselle a écrit cinq chansons. Et quand on prend le temps de s’arrêter aux paroles, on se rend compte qu’on est loin des rythmes du soleil de nos clichés. Deux chansons aux paysages mystiques, Corazon de Rubi, un paysage intérieur contrasté et harmonieux fait de sel et de cristal, d’eau et d’ombres, d’étoiles et de feu. Salvaje de mi vida, un appel aux forces vitales, qui sonne comme une prière enflammée.

Et puis deux chansons qui mettent en scène la mort, tantôt fragile qui vient de la lune se réfugier entre nos mains dans Sombras, tantôt un lieu de la mythologie azthèque où l’âme part, guidée par une offrande, le chuchotement d’une chandelle, et une guitare blessée, dans Camino al Mictlan. Et puis une cinquième chanson, La tala, ode à la terre mère et cri d’alarme contre les saignées qu’on inflige à son ventre.

Pour tout ce qu’elle dit, Mamselle fait appel à notre âme magicienne, capable de s’émerveiller devant la beauté de la nature et de l’âme humaine, et à y reconnaître la force d’esprits avec lesquels nous pouvons communier. Il y a quelque chose de mystique chez Mamselle, et elle fait appel à tout ce qu’elle a, les mots, la voix, son corps de danseuse et d’acrobate, pour nous le transmettre.

 

Ce que Mamselle dit en dehors de ses chansons

Mais ce soir là au Cabaret du Mile End, Mamselle a dit encore bien d’autres choses. La première, ce fut un remerciement. À son compagnon de route, Simon Rioux. Ce remerciement n’était pas une politesse, c’était une vraie révérence devant le petit miracle que constitue leur rencontre. Par là, et par le second remerciement fait à Dominic Gamelin, guitariste et réalisateur de l’album, Mamselle nous dit que le talent est le fruit de ces petits miracles que sont les rencontres, d’un travail acharné, qui nous permettent de faire éclore nos potentiels.

Et puis Mamselle nous a offert en rappel une sixième chanson de sa composition, Esperanza, qu’elle avait chantée à la prison de Bordeaux comme une proposition que les prisonniers ont repris en parlant de ce qu’était leur espérance. Au Cabaret du Mile End, elle l’a introduite en faisant allusion à la situation au Mexique, et l’a dédiée au peuple ukrainien. Ce que Mamselle nous dit alors, c’est que l’artiste est à l’écoute du monde, sensible à ce qui s’y passe, et que ses chansons sont comme des chandelles allumées sur l’autel des injustices et de la souffrance.

 

Retourner la carte postale

Il n’était pas si difficile de retourner la carte de la chanteuse mexicaine aux cheveux tressés, aux longues boucles d’oreille, aux bijoux massifs. Sa voix exceptionnelle, sa présence scénique, sont là pour nous donner à voir un rapport au monde qui est le sien, dans un langage musical qui emprunte à plusieurs traditions musicales, dont celles du Mexique. Et si demain un artiste francophone québécois nous offrait dans son spectacle une vision du monde pleine de ces prières et incantations, il rejoindrait Mamselle plus qu’un autre chanteur mexicain.

Il serait peut-être temps d’aller écouter ce que les artistes latino-américains et tous les artistes immigrants nous disent. Car ils nous apportent autre chose qu’une couleur ensoleillée à notre quotidien.

Il ne tient qu’à nous que Mamselle ne soit pas exotique, mais qu’elle soit intégrée entièrement au paysage culturel québécois, comme une artiste de chez nous qui offre sa vision du monde, pleine de spiritualité, où la prière prend des accents du cri de la Bruja ou du chant de Esperanza.

[:en]mafalda9

Nous cherchons dans l’autre le reflet inversé de nous-même. Sur les murs du métro, dans les annonces des journaux, à la télévision, les agences de voyage nous vendent des pays de plage et de sable fin, de couleurs vives, de fête et de joie de vivre, de simplicité et de spiritualité. Dans les couloirs de la fabrique culturelle aussi, les artistes immigrants sont souvent affichés en carte postale. Et si nous prenions le temps de retourner la carte postale pour voir ce qu’il y a écrit derrière ?

Mamselle Ruiz, révélation Radio Canada en catégorie Musique du Monde, a lancé vendredi dernier son deuxième album, Miel de Cactus, au Cabaret du Mile End, entourée de ses musiciens et artistes invités. Devant un public très varié composé de francophones, d’hispanophones, d’anglophones de tous âges, que nous a-t-elle dit d’elle-même et du monde tel qu’elle le réinvente ?

Ce que Mamselle dit dans ses chansons

Sur son nouvel album, Mamselle a écrit cinq chansons. Et quand on prend le temps de s’arrêter aux paroles, on se rend compte qu’on est loin des rythmes du soleil de nos clichés. Deux chansons aux paysages mystiques, Corazon de Rubi, un paysage intérieur contrasté et harmonieux fait de sel et de cristal, d’eau et d’ombres, d’étoiles et de feu. Salvaje de mi vida, un appel aux forces vitales, qui sonne comme une prière enflammée.

Et puis deux chansons qui mettent en scène la mort, tantôt fragile qui vient de la lune se réfugier entre nos mains dans Sombras, tantôt un lieu de la mythologie azthèque où l’âme part, guidée par une offrande, le chuchotement d’une chandelle, et une guitare blessée, dans Camino al Mictlan. Et puis une cinquième chanson, La tala, ode à la terre mère et cri d’alarme contre les saignées qu’on inflige à son ventre.

Pour tout ce qu’elle dit, Mamselle fait appel à notre âme magicienne, capable de s’émerveiller devant la beauté de la nature et de l’âme humaine, et à y reconnaître la force d’esprits avec lesquels nous pouvons communier. Il y a quelque chose de mystique chez Mamselle, et elle fait appel à tout ce qu’elle a, les mots, la voix, son corps de danseuse et d’acrobate, pour nous le transmettre.

Ce que Mamselle dit en dehors de ses chansons

Mais ce soir là au Cabaret du Mile End, Mamselle a dit encore bien d’autres choses. La première, ce fut un remerciement. À son compagnon de route, Simon Rioux. Ce remerciement n’était pas une politesse, c’était une vraie révérence devant le petit miracle que constitue leur rencontre. Par là, et par le second remerciement fait à Dominic Gamelin, guitariste et réalisateur de l’album, Mamselle nous dit que le talent est le fruit de ces petits miracles que sont les rencontres, d’un travail acharné, qui nous permettent de faire éclore nos potentiels.

Et puis Mamselle nous a offert en rappel une sixième chanson de sa composition, Esperanza, qu’elle avait chantée à la prison de Bordeaux comme une proposition que les prisonniers ont repris en parlant de ce qu’était leur espérance. Au Cabaret du Mile End, elle l’a introduite en faisant allusion à la situation au Mexique, et l’a dédiée au peuple ukrainien. Ce que Mamselle nous dit alors, c’est que l’artiste est à l’écoute du monde, sensible à ce qui s’y passe, et que ses chansons sont comme des chandelles allumées sur l’autel des injustices et de la souffrance.

Retourner la carte postale

Il n’était pas si difficile de retourner la carte de la chanteuse mexicaine aux cheveux tressés, aux longues boucles d’oreille, aux bijoux massifs. Sa voix exceptionnelle, sa présence scénique, sont là pour nous donner à voir un rapport au monde qui est le sien, dans un langage musical qui emprunte à plusieurs traditions musicales, dont celles du Mexique. Et si demain un artiste francophone québécois nous offrait dans son spectacle une vision du monde pleine de ces prières et incantations, il rejoindrait Mamselle plus qu’un autre chanteur mexicain.

Il serait peut-être temps d’aller écouter ce que les artistes latino-américains et tous les artistes immigrants nous disent. Car ils nous apportent autre chose qu’une couleur ensoleillée à notre quotidien.

Il ne tient qu’à nous que Mamselle ne soit pas exotique, mais qu’elle soit intégrée entièrement au paysage culturel québécois, comme une artiste de chez nous qui offre sa vision du monde, pleine de spiritualité, où la prière prend des accents du cri de la Bruja ou du chant de Esperanza.[:es]mafalda9

Nous cherchons dans l’autre le reflet inversé de nous-même. Sur les murs du métro, dans les annonces des journaux, à la télévision, les agences de voyage nous vendent des pays de plage et de sable fin, de couleurs vives, de fête et de joie de vivre, de simplicité et de spiritualité. Dans les couloirs de la fabrique culturelle aussi, les artistes immigrants sont souvent affichés en carte postale. Et si nous prenions le temps de retourner la carte postale pour voir ce qu’il y a écrit derrière ?

Mamselle Ruiz, révélation Radio Canada en catégorie Musique du Monde, a lancé vendredi dernier son deuxième album, Miel de Cactus, au Cabaret du Mile End, entourée de ses musiciens et artistes invités. Devant un public très varié composé de francophones, d’hispanophones, d’anglophones de tous âges, que nous a-t-elle dit d’elle-même et du monde tel qu’elle le réinvente ?

Ce que Mamselle dit dans ses chansons

Sur son nouvel album, Mamselle a écrit cinq chansons. Et quand on prend le temps de s’arrêter aux paroles, on se rend compte qu’on est loin des rythmes du soleil de nos clichés. Deux chansons aux paysages mystiques, Corazon de Rubi, un paysage intérieur contrasté et harmonieux fait de sel et de cristal, d’eau et d’ombres, d’étoiles et de feu. Salvaje de mi vida, un appel aux forces vitales, qui sonne comme une prière enflammée.

Et puis deux chansons qui mettent en scène la mort, tantôt fragile qui vient de la lune se réfugier entre nos mains dans Sombras, tantôt un lieu de la mythologie azthèque où l’âme part, guidée par une offrande, le chuchotement d’une chandelle, et une guitare blessée, dans Camino al Mictlan. Et puis une cinquième chanson, La tala, ode à la terre mère et cri d’alarme contre les saignées qu’on inflige à son ventre.

Pour tout ce qu’elle dit, Mamselle fait appel à notre âme magicienne, capable de s’émerveiller devant la beauté de la nature et de l’âme humaine, et à y reconnaître la force d’esprits avec lesquels nous pouvons communier. Il y a quelque chose de mystique chez Mamselle, et elle fait appel à tout ce qu’elle a, les mots, la voix, son corps de danseuse et d’acrobate, pour nous le transmettre.

Ce que Mamselle dit en dehors de ses chansons

Mais ce soir là au Cabaret du Mile End, Mamselle a dit encore bien d’autres choses. La première, ce fut un remerciement. À son compagnon de route, Simon Rioux. Ce remerciement n’était pas une politesse, c’était une vraie révérence devant le petit miracle que constitue leur rencontre. Par là, et par le second remerciement fait à Dominic Gamelin, guitariste et réalisateur de l’album, Mamselle nous dit que le talent est le fruit de ces petits miracles que sont les rencontres, d’un travail acharné, qui nous permettent de faire éclore nos potentiels.

Et puis Mamselle nous a offert en rappel une sixième chanson de sa composition, Esperanza, qu’elle avait chantée à la prison de Bordeaux comme une proposition que les prisonniers ont repris en parlant de ce qu’était leur espérance. Au Cabaret du Mile End, elle l’a introduite en faisant allusion à la situation au Mexique, et l’a dédiée au peuple ukrainien. Ce que Mamselle nous dit alors, c’est que l’artiste est à l’écoute du monde, sensible à ce qui s’y passe, et que ses chansons sont comme des chandelles allumées sur l’autel des injustices et de la souffrance.

Retourner la carte postale

Il n’était pas si difficile de retourner la carte de la chanteuse mexicaine aux cheveux tressés, aux longues boucles d’oreille, aux bijoux massifs. Sa voix exceptionnelle, sa présence scénique, sont là pour nous donner à voir un rapport au monde qui est le sien, dans un langage musical qui emprunte à plusieurs traditions musicales, dont celles du Mexique. Et si demain un artiste francophone québécois nous offrait dans son spectacle une vision du monde pleine de ces prières et incantations, il rejoindrait Mamselle plus qu’un autre chanteur mexicain.

Il serait peut-être temps d’aller écouter ce que les artistes latino-américains et tous les artistes immigrants nous disent. Car ils nous apportent autre chose qu’une couleur ensoleillée à notre quotidien.

Il ne tient qu’à nous que Mamselle ne soit pas exotique, mais qu’elle soit intégrée entièrement au paysage culturel québécois, comme une artiste de chez nous qui offre sa vision du monde, pleine de spiritualité, où la prière prend des accents du cri de la Bruja ou du chant de Esperanza.[:]

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Ce qu'ils nous racontent

David Portelance : la fragilité dans une carlingue

[:fr]À certaines heures de notre vie, chacun de nous connaît des moments où l’on se rencontre tout nu, dans notre fragilité, dans nos rêves, dans notre folie et nos peurs. Le miroir qui nous rélève peut être aussi bien le fond d’un verre qu’on a bu seul, les yeux d’un ami, une mélodie, quelques mots d’un poète, un film, un paysage. La rélévation nous arrive sur la pointe des pieds, on ne l’attendait pas. Et après, qu’est-ce qu’on en fait ? On l’oublie, on la garde pour plus tard, ou bien on cherche à en garder la trace. Alors on peind, on sculpte, on compose ou on écrit des chansons. Pour soi d’abord, et puis plus tard pour les partager avec un public, pour que d’autres soient amenés, peut-être le temps d’un concert, à ce moment de vérité.

Les chansons de David Portelance nous invitent à suivre ce chemin de la connaissance de soi. Il présentait dimanche dernier au Verre Bouteille son spectacle qu’il renouvellera le 22 février prochain au Labo de la Taverne Jarry.

 

 « Un p’tit gars plein de doutes »

David arrive sur scène d’un pas assuré, souriant, le regard franc, imposant. Pourtant il nous le dit tout de suite : « J’suis rien qu’un p’tit gars plein de doutes ». Il rejoint la chaloupe de son band composé d’amis de longue date avec lesquels il navigue en toute confiance. Mais il est « un trou dans une chaloupe ». Quelque part derrière la voix maîtrisée, le plaisir de jouer et de laisser l’harmonica partir ses solos, il y a un gars qui cherche à se convaincre qu’il faut y aller, qui ramasse ses doutes et en fait une petite armée pour marcher. Il écrit pour calmer sa « bombe au creux du ventricule ». Le Verre Bouteille est plein à craquer, le public attend celui qui a fait les premières parties de Fred Pellerin et qui maintenant remplit des salles tout seul.

 

 « Si j’ai des fourmis dans le coeur »

Le p’tit gars qui sent quelque chose bouillir en lui cherche à le sortir et à l’amener ailleurs. David veut aller toujours plus loin. Il va voir derrière le jardin où il jouait petit, là où vivait un vieil indien qu’il nous raconte en chanson. David a le verbe rythmé, le picking précis, et le pied qui frappe vigoureusement la mesure, parfois même les deux pieds. On a l’impression qu’il marche assis. À croire qu’il nous invite vers « bien d’autres territoires que ma mule et moi devons voir ». David cherche le rythme de son avancée : dans la chanson qui évoque l’enterrement de son père, il demande au corbillard « qu’on prenne le temps ». Dans la chanson Le coureur, c’est au contraire une course effrenée pour aller « jusqu’au bout ». Mais toujours sous toutes ses chansons, une fragilité et des doutes : « Je suis boiteux et la marche est si haute », dit-il dans Le coureur.

 

« Je me sens si fragile dans ma carlingue »

   Derrière le pied qui frappe, les blagues et les anecdotes entre les chansons, où était ce soir là le David que les chansons racontent ? On aurait voulu le voir apparaître, de temps en temps, au détour d’un couplet, ou dans cette fraction de seconde après la dernière note où la salle est en suspens et tarde à applaudir, parce que l’émotion a été si forte. Les chansons de David peuvent nous y amener. La fragilité se fraye un chemin entre les mots, dans les petits silences, dans l’intériorité de l’interprète. Ce soir là, elle était noyée par la musique bien trop forte qui faisait crier les speakers. Après la chanson sur la mort du père, le public a applaudi avec des « Woo ! » et des rires. Quelque chose a manqué.

La scène est un étrange lieu où celui qui s’y risque est à la fois en position d’autorité et de fragilité. Ce qu’on appelle les bêtes de scène sont avant tout ceux qui n’ont peur ni du ridicule ni de montrer leurs failles. Ils se donnent entièrement, à nu. David est imposant. Il parle de ses fragilités mais il ne les incarne pas encore. Sauf dans une chanson du rappel, quand, seul à la guitare, sa voix prenait une autre ampleur, et que l’émotion avait le temps de naître. Le temps de cette chanson, David était véritablement puissant.

Dans une de ses chansons hommages, David nous parle d’un moment silencieux partagé avec un ami. Un moment pur qui n’avait pas besoin de mots pour exister et auquel pourtant il a su donner des mots. « C’est dans le silence qu’une réponse est belle, c’est dans le brouillard qu’une rencontre est belle ». Faisons confiance à ceux que nous aimons comme au public, pour leur montrer nos doutes et nos peurs, nos rires et nos folies. Ils prendront alors le miroir et nous offriront notre vérité.

 [:en]mafalda9

À certaines heures de notre vie, chacun de nous connaît des moments où l’on se rencontre tout nu, dans notre fragilité, dans nos rêves, dans notre folie et nos peurs. Le miroir qui nous rélève peut être aussi bien le fond d’un verre qu’on a bu seul, les yeux d’un ami, une mélodie, quelques mots d’un poète, un film, un paysage. La rélévation nous arrive sur la pointe des pieds, on ne l’attendait pas. Et après, qu’est-ce qu’on en fait ? On l’oublie, on la garde pour plus tard, ou bien on cherche à en garder la trace. Alors on peind, on sculpte, on compose ou on écrit des chansons. Pour soi d’abord, et puis plus tard pour les partager avec un public, pour que d’autres soient amenés, peut-être le temps d’un concert, à ce moment de vérité.

Les chansons de David Portelance nous invitent à suivre ce chemin de la connaissance de soi. Il présentait dimanche dernier au Verre Bouteille son spectacle qu’il renouvellera le 22 février prochain au Labo de la Taverne Jarry.

 

 « Un p’tit gars plein de doutes »

David arrive sur scène d’un pas assuré, souriant, le regard franc, imposant. Pourtant il nous le dit tout de suite : « J’suis rien qu’un p’tit gars plein de doutes ». Il rejoint la chaloupe de son band composé d’amis de longue date avec lesquels il navigue en toute confiance. Mais il est « un trou dans une chaloupe ». Quelque part derrière la voix maîtrisée, le plaisir de jouer et de laisser l’harmonica partir ses solos, il y a un gars qui cherche à se convaincre qu’il faut y aller, qui ramasse ses doutes et en fait une petite armée pour marcher. Il écrit pour calmer sa « bombe au creux du ventricule ». Le Verre Bouteille est plein à craquer, le public attend celui qui a fait les premières parties de Fred Pellerin et qui maintenant remplit des salles tout seul.

 « Si j’ai des fourmis dans le coeur »

Le p’tit gars qui sent quelque chose bouillir en lui cherche à le sortir et à l’amener ailleurs. David veut aller toujours plus loin. Il va voir derrière le jardin où il jouait petit, là où vivait un vieil indien qu’il nous raconte en chanson. David a le verbe rythmé, le picking précis, et le pied qui frappe vigoureusement la mesure, parfois même les deux pieds. On a l’impression qu’il marche assis. À croire qu’il nous invite vers « bien d’autres territoires que ma mule et moi devons voir ». David cherche le rythme de son avancée : dans la chanson qui évoque l’enterrement de son père, il demande au corbillard « qu’on prenne le temps ». Dans la chanson Le coureur, c’est au contraire une course effrenée pour aller « jusqu’au bout ». Mais toujours sous toutes ses chansons, une fragilité et des doutes : « Je suis boiteux et la marche est si haute », dit-il dans Le coureur.

« Je me sens si fragile dans ma carlingue »

   Derrière le pied qui frappe, les blagues et les anecdotes entre les chansons, où était ce soir là le David que les chansons racontent ? On aurait voulu le voir apparaître, de temps en temps, au détour d’un couplet, ou dans cette fraction de seconde après la dernière note où la salle est en suspens et tarde à applaudir, parce que l’émotion a été si forte. Les chansons de David peuvent nous y amener. La fragilité se fraye un chemin entre les mots, dans les petits silences, dans l’intériorité de l’interprète. Ce soir là, elle était noyée par la musique bien trop forte qui faisait crier les speakers. Après la chanson sur la mort du père, le public a applaudi avec des « Woo ! » et des rires. Quelque chose a manqué.

La scène est un étrange lieu où celui qui s’y risque est à la fois en position d’autorité et de fragilité. Ce qu’on appelle les bêtes de scène sont avant tout ceux qui n’ont peur ni du ridicule ni de montrer leurs failles. Ils se donnent entièrement, à nu. David est imposant. Il parle de ses fragilités mais il ne les incarne pas encore. Sauf dans une chanson du rappel, quand, seul à la guitare, sa voix prenait une autre ampleur, et que l’émotion avait le temps de naître. Le temps de cette chanson, David était véritablement puissant.

Dans une de ses chansons hommages, David nous parle d’un moment silencieux partagé avec un ami. Un moment pur qui n’avait pas besoin de mots pour exister et auquel pourtant il a su donner des mots. « C’est dans le silence qu’une réponse est belle, c’est dans le brouillard qu’une rencontre est belle ». Faisons confiance à ceux que nous aimons comme au public, pour leur montrer nos doutes et nos peurs, nos rires et nos folies. Ils prendront alors le miroir et nous offriront notre vérité.

 

 [:es]mafalda9

À certaines heures de notre vie, chacun de nous connaît des moments où l’on se rencontre tout nu, dans notre fragilité, dans nos rêves, dans notre folie et nos peurs. Le miroir qui nous rélève peut être aussi bien le fond d’un verre qu’on a bu seul, les yeux d’un ami, une mélodie, quelques mots d’un poète, un film, un paysage. La rélévation nous arrive sur la pointe des pieds, on ne l’attendait pas. Et après, qu’est-ce qu’on en fait ? On l’oublie, on la garde pour plus tard, ou bien on cherche à en garder la trace. Alors on peind, on sculpte, on compose ou on écrit des chansons. Pour soi d’abord, et puis plus tard pour les partager avec un public, pour que d’autres soient amenés, peut-être le temps d’un concert, à ce moment de vérité.

Les chansons de David Portelance nous invitent à suivre ce chemin de la connaissance de soi. Il présentait dimanche dernier au Verre Bouteille son spectacle qu’il renouvellera le 22 février prochain au Labo de la Taverne Jarry.

 

 « Un p’tit gars plein de doutes »

David arrive sur scène d’un pas assuré, souriant, le regard franc, imposant. Pourtant il nous le dit tout de suite : « J’suis rien qu’un p’tit gars plein de doutes ». Il rejoint la chaloupe de son band composé d’amis de longue date avec lesquels il navigue en toute confiance. Mais il est « un trou dans une chaloupe ». Quelque part derrière la voix maîtrisée, le plaisir de jouer et de laisser l’harmonica partir ses solos, il y a un gars qui cherche à se convaincre qu’il faut y aller, qui ramasse ses doutes et en fait une petite armée pour marcher. Il écrit pour calmer sa « bombe au creux du ventricule ». Le Verre Bouteille est plein à craquer, le public attend celui qui a fait les premières parties de Fred Pellerin et qui maintenant remplit des salles tout seul.

 « Si j’ai des fourmis dans le coeur »

Le p’tit gars qui sent quelque chose bouillir en lui cherche à le sortir et à l’amener ailleurs. David veut aller toujours plus loin. Il va voir derrière le jardin où il jouait petit, là où vivait un vieil indien qu’il nous raconte en chanson. David a le verbe rythmé, le picking précis, et le pied qui frappe vigoureusement la mesure, parfois même les deux pieds. On a l’impression qu’il marche assis. À croire qu’il nous invite vers « bien d’autres territoires que ma mule et moi devons voir ». David cherche le rythme de son avancée : dans la chanson qui évoque l’enterrement de son père, il demande au corbillard « qu’on prenne le temps ». Dans la chanson Le coureur, c’est au contraire une course effrenée pour aller « jusqu’au bout ». Mais toujours sous toutes ses chansons, une fragilité et des doutes : « Je suis boiteux et la marche est si haute », dit-il dans Le coureur.

« Je me sens si fragile dans ma carlingue »

   Derrière le pied qui frappe, les blagues et les anecdotes entre les chansons, où était ce soir là le David que les chansons racontent ? On aurait voulu le voir apparaître, de temps en temps, au détour d’un couplet, ou dans cette fraction de seconde après la dernière note où la salle est en suspens et tarde à applaudir, parce que l’émotion a été si forte. Les chansons de David peuvent nous y amener. La fragilité se fraye un chemin entre les mots, dans les petits silences, dans l’intériorité de l’interprète. Ce soir là, elle était noyée par la musique bien trop forte qui faisait crier les speakers. Après la chanson sur la mort du père, le public a applaudi avec des « Woo ! » et des rires. Quelque chose a manqué.

La scène est un étrange lieu où celui qui s’y risque est à la fois en position d’autorité et de fragilité. Ce qu’on appelle les bêtes de scène sont avant tout ceux qui n’ont peur ni du ridicule ni de montrer leurs failles. Ils se donnent entièrement, à nu. David est imposant. Il parle de ses fragilités mais il ne les incarne pas encore. Sauf dans une chanson du rappel, quand, seul à la guitare, sa voix prenait une autre ampleur, et que l’émotion avait le temps de naître. Le temps de cette chanson, David était véritablement puissant.

Dans une de ses chansons hommages, David nous parle d’un moment silencieux partagé avec un ami. Un moment pur qui n’avait pas besoin de mots pour exister et auquel pourtant il a su donner des mots. « C’est dans le silence qu’une réponse est belle, c’est dans le brouillard qu’une rencontre est belle ». Faisons confiance à ceux que nous aimons comme au public, pour leur montrer nos doutes et nos peurs, nos rires et nos folies. Ils prendront alors le miroir et nous offriront notre vérité.

 

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Ce qu'ils nous racontent

Labess : autre chose

[:fr] 

Il nous arrive devant les choses les plus simples et les plus puissantes, de ne pas trouver les mots pour le dire simplement. Alors on cherche d’autres mots, on fait de la poésie, ou bien on crée un autre langage, on sculpte, ou joue de la musique, on danse. Un jour, devant un de ces petits essais, quelqu’un reconnaît une joie, une peine, une solitude, une peur qu’il a ressentie, mais qui était autre chose encore. Il l’avait rangée dans le tiroir de l’oubli, et voilà qu’elle est là, cette autre chose, dans cette sculpture, dans ce corps qui danse, dans cette musique.

Vendredi et samedi derniers, 21 et 22 février, Labess jouait au café Gitana. Un groupe créé par Nadjim Bouizzoul qui fusionne la rumba gitane, le flamenco, le chaabi et la musique gnawa. Mais Labess, c’est autre chose.

 

Autre chose que de la bonne musique

Ce soir là, le violon a remplacé la clarinette. Nadjim à la guitare et à la voix, Takfarinas au cajon et à la darbuka. La deuxième chanson du spectacle, c’est l’exil. On a beau ne pas comprendre un mot, on le sait tout de suite. Trois musiciens venus de la Méditerranée et de l’Europe de l’est, chacun sur la chaloupe de son instrument, emportés dans les vagues de la musique, tracent le chemin de tous ceux qui sont partis. La voix éraillée et puissante de Nadjim nous conduit, en arabe ou en français, sur une guitare percussive et mélodieuse. On y va, solides entre les mains de Takfarinas, il est là, il ne lâche pas, il nous rassure, il va nous amener plus loin encore. Du violon d’Anit sort une plainte qui se transforme en extase au détour de quelques notes. La douleur et la joie dans un seul cri, comme celui de la femme qui accouche. Puis Nathalie Cora les a rejoint. Cette musicienne québécoise qui a pris le nom de cet instrument africain en joue comme une marionnettiste, avec délicatesse et joie, deux doigts seulement de chaque main pour nous ramener l’Afrique dans le petit ventre de sa cora.

Ils n’étaient que trois, que quatre avec Nathalie. Mais ils dégageaient l’énergie d’un orchestre. Chacun maître dans son art et à l’aise en même temps, concentré et disponible au partage. Humbles comme seuls savent l’être les grands, sans attitude. Ils se guettent et se répondent, s’encouragent mutuellement comme dans la tradition flamenca. Quand ils entendent une rumeur dans le public, leurs regards se tournent vers lui, et leurs visages rayonnent. Le public suit. Voilà que leur solidarité se répand sur ceux qui se sont mis à danser. Eux aussi s’encouragent, forment spontanément un cercle et invitent à tour de rôle une personne au centre en criant son nom. Tout le monde semble répondre à un appel profond des énergies qui dorment en nous. Trois musiciens devant un public qui danse, mais ce concert, c’était encore autre chose.

 

Autre chose que le café Gitana

Ces deux concerts n’avaient pas lieu n’importe où. Sur St Denis, entre Ontario et Sherbrooke, il y a le Café Gitana Rouge, l’originel, et à quelques mètres, le petit nouveau, le Turquoise. C’est là qu’ont lieu les spectacles. Mais le café Gitana, c’est bien autre chose qu’un café de narguilé. À la deuxième partie du specatcle de Labess, tout le monde danse, même ceux qui ne savent pas, même ceux qui n’étaient pas venus pour ceux, même ceux qui n’ont pas la place et ont juste pu se lever de leur chaise. Anna, la patronne du Café Gitana, habillée en gitane, vient éponger le visage de Nedjim. Irfan, le patron, embrasse le violoniste et lui dit merci. On entend parler turc, arabe de tous les pays, espagnol de tous les pays, français, anglais. Et pourtant, pas de communautés ce soir.

Dans le paysage des musiques dites « du monde », nombreux sont les groupes qui fusionnent des genres musicaux. On va alors voir un mélange de telle musique et de telle autre. Labess est à voir pour autre chose, pour cette énergie et ce partage qu’il crée, où chacun peut se retrouver, au-delà même des styles musicaux. On va voir Labess pour créer, pour un soir, quelque chose d’autre. Dans ce café qui n’est pas un café culturel, mais une famille réinventée.

[:en]mafalda9

Il nous arrive devant les choses les plus simples et les plus puissantes, de ne pas trouver les mots pour le dire simplement. Alors on cherche d’autres mots, on fait de la poésie, ou bien on crée un autre langage, on sculpte, ou joue de la musique, on danse. Un jour, devant un de ces petits essais, quelqu’un reconnaît une joie, une peine, une solitude, une peur qu’il a ressentie, mais qui était autre chose encore. Il l’avait rangée dans le tiroir de l’oubli, et voilà qu’elle est là, cette autre chose, dans cette sculpture, dans ce corps qui danse, dans cette musique.

Vendredi et samedi derniers, 21 et 22 février, Labess jouait au café Gitana. Un groupe créé par Nadjim Bouizzoul qui fusionne la rumba gitane, le flamenco, le chaabi et la musique gnawa. Mais Labess, c’est autre chose.

Autre chose que de la bonne musique

Ce soir là, le violon a remplacé la clarinette. Nadjim à la guitare et à la voix, Takfarinas au cajon et à la darbuka. La deuxième chanson du spectacle, c’est l’exil. On a beau ne pas comprendre un mot, on le sait tout de suite. Trois musiciens venus de la Méditerranée et de l’Europe de l’est, chacun sur la chaloupe de son instrument, emportés dans les vagues de la musique, tracent le chemin de tous ceux qui sont partis. La voix éraillée et puissante de Nadjim nous conduit, en arabe ou en français, sur une guitare percussive et mélodieuse. On y va, solides entre les mains de Takfarinas, il est là, il ne lâche pas, il nous rassure, il va nous amener plus loin encore. Du violon d’Anit sort une plainte qui se transforme en extase au détour de quelques notes. La douleur et la joie dans un seul cri, comme celui de la femme qui accouche. Puis Nathalie Cora les a rejoint. Cette musicienne québécoise qui a pris le nom de cet instrument africain en joue comme une marionnettiste, avec délicatesse et joie, deux doigts seulement de chaque main pour nous ramener l’Afrique dans le petit ventre de sa cora.

 

Ils n’étaient que trois, que quatre avec Nathalie. Mais ils dégageaient l’énergie d’un orchestre. Chacun maître dans son art et à l’aise en même temps, concentré et disponible au partage. Humbles comme seuls savent l’être les grands, sans attitude. Ils se guettent et se répondent, s’encouragent mutuellement comme dans la tradition flamenca. Quand ils entendent une rumeur dans le public, leurs regards se tournent vers lui, et leurs visages rayonnent. Le public suit. Voilà que leur solidarité se répand sur ceux qui se sont mis à danser. Eux aussi s’encouragent, forment spontanément un cercle et invitent à tour de rôle une personne au centre en criant son nom. Tout le monde semble répondre à un appel profond des énergies qui dorment en nous. Trois musiciens devant un public qui danse, mais ce concert, c’était encore autre chose.

Autre chose que le café Gitana

Ces deux concerts n’avaient pas lieu n’importe où. Sur St Denis, entre Ontario et Sherbrooke, il y a le Café Gitana Rouge, l’originel, et à quelques mètres, le petit nouveau, le Turquoise. C’est là qu’ont lieu les spectacles. Mais le café Gitana, c’est bien autre chose qu’un café de narguilé. À la deuxième partie du specatcle de Labess, tout le monde danse, même ceux qui ne savent pas, même ceux qui n’étaient pas venus pour ceux, même ceux qui n’ont pas la place et ont juste pu se lever de leur chaise. Anna, la patronne du Café Gitana, habillée en gitane, vient éponger le visage de Nedjim. Irfan, le patron, embrasse le violoniste et lui dit merci. On entend parler turc, arabe de tous les pays, espagnol de tous les pays, français, anglais. Et pourtant, pas de communautés ce soir.

Dans le paysage des musiques dites « du monde », nombreux sont les groupes qui fusionnent des genres musicaux. On va alors voir un mélange de telle musique et de telle autre. Labess est à voir pour autre chose, pour cette énergie et ce partage qu’il crée, où chacun peut se retrouver, au-delà même des styles musicaux. On va voir Labess pour créer, pour un soir, quelque chose d’autre. Dans ce café qui n’est pas un café culturel, mais une famille réinventée.[:es]mafalda9

Il nous arrive devant les choses les plus simples et les plus puissantes, de ne pas trouver les mots pour le dire simplement. Alors on cherche d’autres mots, on fait de la poésie, ou bien on crée un autre langage, on sculpte, ou joue de la musique, on danse. Un jour, devant un de ces petits essais, quelqu’un reconnaît une joie, une peine, une solitude, une peur qu’il a ressentie, mais qui était autre chose encore. Il l’avait rangée dans le tiroir de l’oubli, et voilà qu’elle est là, cette autre chose, dans cette sculpture, dans ce corps qui danse, dans cette musique.

Vendredi et samedi derniers, 21 et 22 février, Labess jouait au café Gitana. Un groupe créé par Nadjim Bouizzoul qui fusionne la rumba gitane, le flamenco, le chaabi et la musique gnawa. Mais Labess, c’est autre chose.

Autre chose que de la bonne musique

Ce soir là, le violon a remplacé la clarinette. Nadjim à la guitare et à la voix, Takfarinas au cajon et à la darbuka. La deuxième chanson du spectacle, c’est l’exil. On a beau ne pas comprendre un mot, on le sait tout de suite. Trois musiciens venus de la Méditerranée et de l’Europe de l’est, chacun sur la chaloupe de son instrument, emportés dans les vagues de la musique, tracent le chemin de tous ceux qui sont partis. La voix éraillée et puissante de Nadjim nous conduit, en arabe ou en français, sur une guitare percussive et mélodieuse. On y va, solides entre les mains de Takfarinas, il est là, il ne lâche pas, il nous rassure, il va nous amener plus loin encore. Du violon d’Anit sort une plainte qui se transforme en extase au détour de quelques notes. La douleur et la joie dans un seul cri, comme celui de la femme qui accouche. Puis Nathalie Cora les a rejoint. Cette musicienne québécoise qui a pris le nom de cet instrument africain en joue comme une marionnettiste, avec délicatesse et joie, deux doigts seulement de chaque main pour nous ramener l’Afrique dans le petit ventre de sa cora.

 

Ils n’étaient que trois, que quatre avec Nathalie. Mais ils dégageaient l’énergie d’un orchestre. Chacun maître dans son art et à l’aise en même temps, concentré et disponible au partage. Humbles comme seuls savent l’être les grands, sans attitude. Ils se guettent et se répondent, s’encouragent mutuellement comme dans la tradition flamenca. Quand ils entendent une rumeur dans le public, leurs regards se tournent vers lui, et leurs visages rayonnent. Le public suit. Voilà que leur solidarité se répand sur ceux qui se sont mis à danser. Eux aussi s’encouragent, forment spontanément un cercle et invitent à tour de rôle une personne au centre en criant son nom. Tout le monde semble répondre à un appel profond des énergies qui dorment en nous. Trois musiciens devant un public qui danse, mais ce concert, c’était encore autre chose.

Autre chose que le café Gitana

Ces deux concerts n’avaient pas lieu n’importe où. Sur St Denis, entre Ontario et Sherbrooke, il y a le Café Gitana Rouge, l’originel, et à quelques mètres, le petit nouveau, le Turquoise. C’est là qu’ont lieu les spectacles. Mais le café Gitana, c’est bien autre chose qu’un café de narguilé. À la deuxième partie du specatcle de Labess, tout le monde danse, même ceux qui ne savent pas, même ceux qui n’étaient pas venus pour ceux, même ceux qui n’ont pas la place et ont juste pu se lever de leur chaise. Anna, la patronne du Café Gitana, habillée en gitane, vient éponger le visage de Nedjim. Irfan, le patron, embrasse le violoniste et lui dit merci. On entend parler turc, arabe de tous les pays, espagnol de tous les pays, français, anglais. Et pourtant, pas de communautés ce soir.

Dans le paysage des musiques dites « du monde », nombreux sont les groupes qui fusionnent des genres musicaux. On va alors voir un mélange de telle musique et de telle autre. Labess est à voir pour autre chose, pour cette énergie et ce partage qu’il crée, où chacun peut se retrouver, au-delà même des styles musicaux. On va voir Labess pour créer, pour un soir, quelque chose d’autre. Dans ce café qui n’est pas un café culturel, mais une famille réinventée.[:]

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Ce qu'ils nous racontent

Sur quel fil chante Marcie ?

[:fr] 

Nous marchons dans nos vies comme sur un fil, entre les rochers de nos obstacles et la mer de nos rêves qui s’y cognent, entre les forêts sombres de nos troubles intérieurs et les ciels dégagés de nos apparences, entre les déserts de nos deuils et les prairies verdoyantes de nos réjouissances. L’équilibre est précaire, et toujours à réinventer, à chaque pas. Marcie, qui chantait lundi dernier au Verre Bouteille, marche sur plusieurs fils. Accompagnée de Ludo Pin (le réalisateur de son album) à la guitare, de Simon Dolan à la basse et de Mathieu Vezo à la batterie, elle s’est livrée tout en équilibre, en gardant sa part de mystère.

 

Entre la fille et la femme

   Marcie laisse une impression insaisissable. Il y a quelque chose de mystérieux chez cette jeune fille à l’air timide, et qui dès qu’elle est sur scène, se métamorphose. Robe noire et talons hauts, les yeux maquillés d’un trait noir. La timidité devient une pudeur avec laquelle Marcie enveloppe la puissance de ses textes. Sa musique à l’harmonie minimaliste et aux mélodies qui se répètent – certains diraient, trop simples – laissent place aux mots en créant un état envoûtant. La scène libère les choses enfouies. Marcie devient puissante dans sa fragilité même, avec sa voix chaude et parfois éraillée, comme une caresse sur des graviers. Elle est entièrement présente et vit ses chansons de l’intérieur en les incarnant totalement.

 

Entre présence et absence

Marcie incarne la chanson comme peu savent le faire. Elle danse avec ses mains, comme si elle cherchait à cueillir ses propres mots ou à les retenir pour ne pas qu’ils tombent. Elle fixe un point au loin, elle voit ce qu’elle chante. Dans Fais moi pleurer, elle se panche, elle titube, comme si elle était saoule. Et quand elle se risque a capella sur une nouvelle chanson, elle est encore plus présente dans sa nudité.

C’est pourtant l’absence que Marcie décline de toute sa présence de scène. Elle nous la dit sous toutes ses formes. L’absence qu’on choisit : « J’ai compris qu’il valait Mieux pour moi d’avoir fait Mes valises avant l’aube », celle que l’on subit, immobile, impuissant : « La neige tombe tombe tombe, Là partout sur les toits Ça va site vite. Il fait si sombre Et des feuilles tombent de moi ». L’absence qui s’en vient, comme un papillon blanc qui va s’envoler et qu’on veut retenir. L’absence qu’on refuse, l’absence qu’on supplie, l’absence qu’on défie. Cette absence aux cent morceaux, c’est la chanson qui viendra la recoudre : « J’écris pour rassembler les pages des amours dispersées ».

 

Entre le silence et les mots

Marcie fait vivre ses textes, elle rend les mots palpables. Ses respirations sont sonores, elles font partie du texte. Elle semble parfois hésiter sur les mots tant elle connaît leur poids. Sa musique ne noie jamais ce qu’elle dit, et fabrique pour chaque chanson un petit film où pour quelques minutes, la rose, l’arbre, les sirènes, le papillon, sont ici, devant nous. Marcie réussit presque à chaque chanson le miracle des fractions de seconde après la dernière note où le public retient son souffle. Ce silence qui suit la chanson, elle l’habite encore.

Entre le silence et les mots, il y a la musique. Une musique intérieure qui est la nôtre et que Marcie nous livre, entre ses mains funambules.

[:en]mafalda9

Nous marchons dans nos vies comme sur un fil, entre les rochers de nos obstacles et la mer de nos rêves qui s’y cognent, entre les forêts sombres de nos troubles intérieurs et les ciels dégagés de nos apparences, entre les déserts de nos deuils et les prairies verdoyantes de nos réjouissances. L’équilibre est précaire, et toujours à réinventer, à chaque pas. Marcie, qui chantait lundi dernier au Verre Bouteille, marche sur plusieurs fils. Accompagnée de Ludo Pin (le réalisateur de son album) à la guitare, de Simon Dolan à la basse et de Mathieu Vezo à la batterie, elle s’est livrée tout en équilibre, en gardant sa part de mystère.

Entre la fille et la femme

   Marcie laisse une impression insaisissable. Il y a quelque chose de mystérieux chez cette jeune fille à l’air timide, et qui dès qu’elle est sur scène, se métamorphose. Robe noire et talons hauts, les yeux maquillés d’un trait noir. La timidité devient une pudeur avec laquelle Marcie enveloppe la puissance de ses textes. Sa musique à l’harmonie minimaliste et aux mélodies qui se répètent – certains diraient, trop simples – laissent place aux mots en créant un état envoûtant. La scène libère les choses enfouies. Marcie devient puissante dans sa fragilité même, avec sa voix chaude et parfois éraillée, comme une caresse sur des graviers. Elle est entièrement présente et vit ses chansons de l’intérieur en les incarnant totalement.

Entre présence et absence

Marcie incarne la chanson comme peu savent le faire. Elle danse avec ses mains, comme si elle cherchait à cueillir ses propres mots ou à les retenir pour ne pas qu’ils tombent. Elle fixe un point au loin, elle voit ce qu’elle chante. Dans Fais moi pleurer, elle se panche, elle titube, comme si elle était saoule. Et quand elle se risque a capella sur une nouvelle chanson, elle est encore plus présente dans sa nudité.

C’est pourtant l’absence que Marcie décline de toute sa présence de scène. Elle nous la dit sous toutes ses formes. L’absence qu’on choisit : « J’ai compris qu’il valait Mieux pour moi d’avoir fait Mes valises avant l’aube », celle que l’on subit, immobile, impuissant : « La neige tombe tombe tombe, Là partout sur les toits Ça va site vite. Il fait si sombre Et des feuilles tombent de moi ». L’absence qui s’en vient, comme un papillon blanc qui va s’envoler et qu’on veut retenir. L’absence qu’on refuse, l’absence qu’on supplie, l’absence qu’on défie. Cette absence aux cent morceaux, c’est la chanson qui viendra la recoudre : « J’écris pour rassembler les pages des amours dispersées ».

Entre le silence et les mots

Marcie fait vivre ses textes, elle rend les mots palpables. Ses respirations sont sonores, elles font partie du texte. Elle semble parfois hésiter sur les mots tant elle connaît leur poids. Sa musique ne noie jamais ce qu’elle dit, et fabrique pour chaque chanson un petit film où pour quelques minutes, la rose, l’arbre, les sirènes, le papillon, sont ici, devant nous. Marcie réussit presque à chaque chanson le miracle des fractions de seconde après la dernière note où le public retient son souffle. Ce silence qui suit la chanson, elle l’habite encore.

Entre le silence et les mots, il y a la musique. Une musique intérieure qui est la nôtre et que Marcie nous livre, entre ses mains funambules.[:es]mafalda9

Nous marchons dans nos vies comme sur un fil, entre les rochers de nos obstacles et la mer de nos rêves qui s’y cognent, entre les forêts sombres de nos troubles intérieurs et les ciels dégagés de nos apparences, entre les déserts de nos deuils et les prairies verdoyantes de nos réjouissances. L’équilibre est précaire, et toujours à réinventer, à chaque pas. Marcie, qui chantait lundi dernier au Verre Bouteille, marche sur plusieurs fils. Accompagnée de Ludo Pin (le réalisateur de son album) à la guitare, de Simon Dolan à la basse et de Mathieu Vezo à la batterie, elle s’est livrée tout en équilibre, en gardant sa part de mystère.

Entre la fille et la femme

   Marcie laisse une impression insaisissable. Il y a quelque chose de mystérieux chez cette jeune fille à l’air timide, et qui dès qu’elle est sur scène, se métamorphose. Robe noire et talons hauts, les yeux maquillés d’un trait noir. La timidité devient une pudeur avec laquelle Marcie enveloppe la puissance de ses textes. Sa musique à l’harmonie minimaliste et aux mélodies qui se répètent – certains diraient, trop simples – laissent place aux mots en créant un état envoûtant. La scène libère les choses enfouies. Marcie devient puissante dans sa fragilité même, avec sa voix chaude et parfois éraillée, comme une caresse sur des graviers. Elle est entièrement présente et vit ses chansons de l’intérieur en les incarnant totalement.

Entre présence et absence

Marcie incarne la chanson comme peu savent le faire. Elle danse avec ses mains, comme si elle cherchait à cueillir ses propres mots ou à les retenir pour ne pas qu’ils tombent. Elle fixe un point au loin, elle voit ce qu’elle chante. Dans Fais moi pleurer, elle se panche, elle titube, comme si elle était saoule. Et quand elle se risque a capella sur une nouvelle chanson, elle est encore plus présente dans sa nudité.

C’est pourtant l’absence que Marcie décline de toute sa présence de scène. Elle nous la dit sous toutes ses formes. L’absence qu’on choisit : « J’ai compris qu’il valait Mieux pour moi d’avoir fait Mes valises avant l’aube », celle que l’on subit, immobile, impuissant : « La neige tombe tombe tombe, Là partout sur les toits Ça va site vite. Il fait si sombre Et des feuilles tombent de moi ». L’absence qui s’en vient, comme un papillon blanc qui va s’envoler et qu’on veut retenir. L’absence qu’on refuse, l’absence qu’on supplie, l’absence qu’on défie. Cette absence aux cent morceaux, c’est la chanson qui viendra la recoudre : « J’écris pour rassembler les pages des amours dispersées ».

Entre le silence et les mots

Marcie fait vivre ses textes, elle rend les mots palpables. Ses respirations sont sonores, elles font partie du texte. Elle semble parfois hésiter sur les mots tant elle connaît leur poids. Sa musique ne noie jamais ce qu’elle dit, et fabrique pour chaque chanson un petit film où pour quelques minutes, la rose, l’arbre, les sirènes, le papillon, sont ici, devant nous. Marcie réussit presque à chaque chanson le miracle des fractions de seconde après la dernière note où le public retient son souffle. Ce silence qui suit la chanson, elle l’habite encore.

Entre le silence et les mots, il y a la musique. Une musique intérieure qui est la nôtre et que Marcie nous livre, entre ses mains funambules.[:]

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Ce qu'ils nous racontent

Brasser Brassens : l’art de la rencontre

[:fr]Quand on dit qu’une rencontre a eu lieu, on pense à deux personnes qui se sont approchées, qui se sont écoutées et qui ont su se comprendre. Et crac ! Une étincelle. Pour qu’elle dure, il faudra trouver le bon équilibre. Le duo Brasser Brassens, formé de Sonia Painchaud et Hugo Blouin, qui étaient en prestation au Petit Outremont samedi dernier, ont cultivé l’art de la rencontre à tous les niveaux.

 

Approcher, écouter

Les plus belles rencontres arrivent souvent alors qu’on ne les attend pas. Quelque chose rôde autour de nous, et on le saisit. Dans la famille de Sonia, un oncle Henri, obsédé par Brassens, fête son anniversaire. Pour lui faire plaisir, Sonia prend son accordéon et lui chante quelques chansons. Du cadeau au partage, Sonia a continué à explorer l’œuvre de celui qu’elle connaissait de loin, comme tout le monde, et dont elle a découvert l’immensité. Le partage a eu lieu d’abord dans le café de la Grave dont elle est propriétaire, aux îles de la Madeleine. Un de ces lieux où autour du vieux piano, la chanson est une rencontre plus qu’un spectacle.

Comprendre

Hugo, contrebassiste qui adore fourrer son oreille déjantée pour tirer des arrangements étonnants, rejoint le projet qui fut au début un trio. Ils découvrent des chansons qui ne sont simples qu’en apparence, et dont le côté épuré est un cadeau pour les arrangeurs. Sonia ne se contente pas d’apprendre les paroles, elle cherche ce que veut dire la chanson, car dans toute rencontre il s’agit de comprendre.

L’équilibre

Cinq ans plus tard, sur scène, le duo a trouvé l’équilibre. D’abord entre la musique et les paroles, si importantes chez Brassens, et qu’il aurait été facile pour des musiciens de noyer. Entre l’approche traditionnelle de Sonia et celle plus éclatée de Hugo, les chansons de Brassens ont pris un relief unique. Ils chantent parfaitement ensemble ces paroles qui défilent, tout en gardant leur personnalité. Entre le regard franc de Sonia et les yeux fermés de Hugo, le public a deux fenêtres pour regarder un même paysage, à la fois riche et simple.

L’étincelle

Dans ce spectacle de deux heures, les étincelles de la rencontre jaillissent au milieu d’une chanson. Un slam percussif sur la chanson Maman Papa, un « gare au gorille » qui grince comme un vieux disque, ou encore la pureté de la voix de Sonia, seule avec la contrebasse, chantant Il n’y a pas d’amour heureux.

Le défi de samedi a donc été relevé haut les mains, le duo plutôt habitué aux bars a su venir à la rencontre d’une salle pleine à craquer. Et c’est à la rencontre du pays de Brassens qu’ils partent maintenant pour une tournée en France.

L’humilité de Brassens était légendaire, mais on parle moins de l’humilité de ses chansons, qui sont des chefs d’œuvres sans en avoir l’air, si faciles à écouter et si complexes à apprendre. Sonia croyait faire un cadeau à l’oncle Henri en chantant Brassens pour sa fête, c’est peut-être dans l’autre sens que le cadeau s’est fait. Une rencontre est toujours un brassage du cadeau que l’on s’offre et de celui qu’on reçoit.

[:en]mafalda9

Quand on dit qu’une rencontre a eu lieu, on pense à deux personnes qui se sont approchées, qui se sont écoutées et qui ont su se comprendre. Et crac ! Une étincelle. Pour qu’elle dure, il faudra trouver le bon équilibre. Le duo Brasser Brassens, formé de Sonia Painchaud et Hugo Blouin, qui étaient en prestation au Petit Outremont samedi dernier, ont cultivé l’art de la rencontre à tous les niveaux.

Approcher, écouter

Les plus belles rencontres arrivent souvent alors qu’on ne les attend pas. Quelque chose rôde autour de nous, et on le saisit. Dans la famille de Sonia, un oncle Henri, obsédé par Brassens, fête son anniversaire. Pour lui faire plaisir, Sonia prend son accordéon et lui chante quelques chansons. Du cadeau au partage, Sonia a continué à explorer l’œuvre de celui qu’elle connaissait de loin, comme tout le monde, et dont elle a découvert l’immensité. Le partage a eu lieu d’abord dans le café de la Grave dont elle est propriétaire, aux îles de la Madeleine. Un de ces lieux où autour du vieux piano, la chanson est une rencontre plus qu’un spectacle.

 

Comprendre

Hugo, contrebassiste qui adore fourrer son oreille déjantée pour tirer des arrangements étonnants, rejoint le projet qui fut au début un trio. Ils découvrent des chansons qui ne sont simples qu’en apparence, et dont le côté épuré est un cadeau pour les arrangeurs. Sonia ne se contente pas d’apprendre les paroles, elle cherche ce que veut dire la chanson, car dans toute rencontre il s’agit de comprendre.

L’équilibre

Cinq ans plus tard, sur scène, le duo a trouvé l’équilibre. D’abord entre la musique et les paroles, si importantes chez Brassens, et qu’il aurait été facile pour des musiciens de noyer. Entre l’approche traditionnelle de Sonia et celle plus éclatée de Hugo, les chansons de Brassens ont pris un relief unique. Ils chantent parfaitement ensemble ces paroles qui défilent, tout en gardant leur personnalité. Entre le regard franc de Sonia et les yeux fermés de Hugo, le public a deux fenêtres pour regarder un même paysage, à la fois riche et simple.

L’étincelle

Dans ce spectacle de deux heures, les étincelles de la rencontre jaillissent au milieu d’une chanson. Un slam percussif sur la chanson Maman Papa, un « gare au gorille » qui grince comme un vieux disque, ou encore la pureté de la voix de Sonia, seule avec la contrebasse, chantant Il n’y a pas d’amour heureux.

Le défi de samedi a donc été relevé haut les mains, le duo plutôt habitué aux bars a su venir à la rencontre d’une salle pleine à craquer. Et c’est à la rencontre du pays de Brassens qu’ils partent maintenant pour une tournée en France.

L’humilité de Brassens était légendaire, mais on parle moins de l’humilité de ses chansons, qui sont des chefs d’œuvres sans en avoir l’air, si faciles à écouter et si complexes à apprendre. Sonia croyait faire un cadeau à l’oncle Henri en chantant Brassens pour sa fête, c’est peut-être dans l’autre sens que le cadeau s’est fait. Une rencontre est toujours un brassage du cadeau que l’on s’offre et de celui qu’on reçoit.[:es]mafalda9

Quand on dit qu’une rencontre a eu lieu, on pense à deux personnes qui se sont approchées, qui se sont écoutées et qui ont su se comprendre. Et crac ! Une étincelle. Pour qu’elle dure, il faudra trouver le bon équilibre. Le duo Brasser Brassens, formé de Sonia Painchaud et Hugo Blouin, qui étaient en prestation au Petit Outremont samedi dernier, ont cultivé l’art de la rencontre à tous les niveaux.

Approcher, écouter

Les plus belles rencontres arrivent souvent alors qu’on ne les attend pas. Quelque chose rôde autour de nous, et on le saisit. Dans la famille de Sonia, un oncle Henri, obsédé par Brassens, fête son anniversaire. Pour lui faire plaisir, Sonia prend son accordéon et lui chante quelques chansons. Du cadeau au partage, Sonia a continué à explorer l’œuvre de celui qu’elle connaissait de loin, comme tout le monde, et dont elle a découvert l’immensité. Le partage a eu lieu d’abord dans le café de la Grave dont elle est propriétaire, aux îles de la Madeleine. Un de ces lieux où autour du vieux piano, la chanson est une rencontre plus qu’un spectacle.

 

Comprendre

Hugo, contrebassiste qui adore fourrer son oreille déjantée pour tirer des arrangements étonnants, rejoint le projet qui fut au début un trio. Ils découvrent des chansons qui ne sont simples qu’en apparence, et dont le côté épuré est un cadeau pour les arrangeurs. Sonia ne se contente pas d’apprendre les paroles, elle cherche ce que veut dire la chanson, car dans toute rencontre il s’agit de comprendre.

L’équilibre

Cinq ans plus tard, sur scène, le duo a trouvé l’équilibre. D’abord entre la musique et les paroles, si importantes chez Brassens, et qu’il aurait été facile pour des musiciens de noyer. Entre l’approche traditionnelle de Sonia et celle plus éclatée de Hugo, les chansons de Brassens ont pris un relief unique. Ils chantent parfaitement ensemble ces paroles qui défilent, tout en gardant leur personnalité. Entre le regard franc de Sonia et les yeux fermés de Hugo, le public a deux fenêtres pour regarder un même paysage, à la fois riche et simple.

L’étincelle

Dans ce spectacle de deux heures, les étincelles de la rencontre jaillissent au milieu d’une chanson. Un slam percussif sur la chanson Maman Papa, un « gare au gorille » qui grince comme un vieux disque, ou encore la pureté de la voix de Sonia, seule avec la contrebasse, chantant Il n’y a pas d’amour heureux.

Le défi de samedi a donc été relevé haut les mains, le duo plutôt habitué aux bars a su venir à la rencontre d’une salle pleine à craquer. Et c’est à la rencontre du pays de Brassens qu’ils partent maintenant pour une tournée en France.

L’humilité de Brassens était légendaire, mais on parle moins de l’humilité de ses chansons, qui sont des chefs d’œuvres sans en avoir l’air, si faciles à écouter et si complexes à apprendre. Sonia croyait faire un cadeau à l’oncle Henri en chantant Brassens pour sa fête, c’est peut-être dans l’autre sens que le cadeau s’est fait. Une rencontre est toujours un brassage du cadeau que l’on s’offre et de celui qu’on reçoit.[:]