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[:fr]Migrants enfermés : ce qu’il nous faut pour nous indigner[:en]Trapped migrants : what we need to be outraged[:es]Migrants enfermés : ce qu’il nous faut pour nous indigner[:]

[:fr]Appels au boycott, aux cartes postales à envoyer à la Maison Blanche, à contacter les représentants de chaque État, à faire des dons à ACLU (American Civil Liberties Union), les réactions à la séparation des enfants de migrants de leurs parents à la frontière états-unienne sont unanimes et nombreuses. Indignation, honte, colère, sincères et légitimes. Déclarations de l’ONU, marches de citoyens, parole arrachée par des membres du Congrès, avertissements de psychologues, journalistes ne pouvant contenir leurs larmes… Quelque chose qui dépasse les clivages idéologiques et les catégories sociales a été rallumé. Dans ce flot émotif et indigné, aucun doute possible : nous sommes du bon côté de la barrière. Derrière, une administration inhumaine, cynique et cruelle, ôtant aux migrants leur humanité, dont un fou à perruque blonde tire les ficelles. Se pourrait-il que cet événement nous interroge malgré tout sur notre position envers ceux qui, à nos frontières, risquent leur vie pour offrir à leurs enfants une chance de grandir loin de la violence ?

De l’ordre avant toute chose

Nous sommes tous habitués à voir des horreurs aux infos. Et pourtant, ni les enfants afro-américains tués ni les jeunes filles autochtones disparues au Canada n’ont suscité dans le monde entier des marches, des appels à boycott ou des condamnations de l’ONU. L’injustice et l’horreur ont leurs critères de succès. Si cet épisode bouleverse autant la société américaine, c’est parce qu’il touche à ce qui est le plus sacré dans la culture occidentale et particulièrement aux États-Unis : les enfants, mais aussi parce qu’il interroge ce qu’est la nation américaine : un pays bâti sur le rêve de gens qui quittent leur pays à la recherche du Rêve Américain, et sur la croyance bien amarrée des Américains d’être le peuple porteur du Bien.

Mais avec la brutalité des crises sociales, économiques et culturelles, l’idéologie de l’ordre à restaurer à de quoi fleurir. Lorsque le représentant Jerrold Nadler interrompt une séance au Congrès pour dénoncer la séparation des enfants de leurs parents à la frontière mexicaine, le président de l’assemblée souhaite enchaîner. Un cri de foule se fait alors entendre : « Families belong together ! ». Le président déclare alors « We will be in recess until the capital police restores order ». Pendant ce temps, le Président des États-Unis déclare « So we want a safe country, and it starts with the borders. » Restaurer l’ordre et la sécurité, voilà qui répond à la peur qu’ont toujours suscitée ceux qui affluent aux portes d’un territoire, de tout temps et sur tous les continents. Donald Trump sait jouer sur ces peurs ancrées dans notre comportement de primates et de mammifères : « They could be murderers and thieves and so much else[1] » Il ne croit pas si bien dire. Car les associations et les spécialistes le soulignent : le traumatisme vécu par ces enfants aura des conséquences sur leur vie, et augmentera leurs chances d’instabilité psychologique, condition idéale avec l’exclusion pour mener au crime. Much else, c’est peut-être bien Donald Trump qui est en train de le fabriquer.

 

 

 

La force des images

Depuis le mois d’avril, 2300 enfants venant de pays d’Amérique centrale ont été séparés de leurs familles[2]. Pour les habitants des villes frontières et les agents frontaliers, cela fait plusieurs semaines que ce qui arrivait occasionnellement est devenu la norme. Et bien plus longtemps que les migrants sont maintenus « en cage » dans des centres criminels ou administratifs. Mais il a fallu des images pour comprendre qu’une détention signifie enfermer des gens. Il a fallu des enregistrements sonores et d’autres images encore pour comprendre que les enfants pleurent, qu’ils soient séparés ou non de leurs parents. En l’occurrence, la petite fille de la photo de John Moore pas été séparée de sa mère. Mais elle en est devenue le symbole. C’est que cette photo n’est plus journalistique, elle est artistique. Et que l’art s’occupe de vérité et non de véracité.

John Moore
fillette pleurant pendant que sa mère est fouillée à la frontière des États-Unis. John Moore

La misère doit être mise en représentation pour nous toucher. Et bien mise, avec ce qui nous touche le plus : le sort des enfants. Il nous faut la photo qui dit tout, celle d’un enfant échoué sur une plage turque, ou celle d’une petite fille pleurant pendant que sa mère se fait fouiller. Il nous faut de quoi partager sur les réseaux sociaux, et exprimer notre indignation en quelques lignes ou avec un smiley mécontent ou triste. Les rapports des ONG, les papiers des reporters qui mettent en garde avant que tout le monde en parle, les livres de ceux qui sont sur le terrain depuis bien longtemps, n’engendrent pas des levées de bouclier. Ils sont noyés dans le flot d’informations que nous recevons chaque jour du monde. Et pourtant, certaines photos parviennent à susciter nos réactions, et d’autres non. Pourquoi celle-ci et pas celles-là ?

 

Marco Venaschi, National Geographic
fillette née près d’un champ Monsanto en Argentine, Marco Venaschi, National Geographic
jeune garçon travaillant dans une mine au sud-est de la RDC, SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA
jeune garçon travaillant dans une mine au sud-est de la RDC, SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA

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Sans doute qu’il nous faut une origine directe et bien identifiée du fléau. Car pour les enfants congolais descendant dans les mines pour extraire des minéraux que nos États achètent, pour les enfants malformés des champs de Monsanto en Argentine dont nous achetons les produits, ou pour les enfants esclaves des champs d’huile de palme dont les villages sont brûlés pour notre pâte à tartiner, la chaîne de responsabilités est trop longue : exploitants agricoles, entreprises qui les emploient, supermarchés qui achètent les produits… consommateurs qui les achètent pour faire plaisir à leurs enfants ? Alors, point de mouvement de foule, point de marches. À l’opposé, Donald Trump est identifiable, caricatural et spectaculaire. Un candidat idéal pour exercer notre indignation. Notre compassion, aussi légitime soit-elle, n’est pas évidente. Elle est sélective. Fabriquée, suscitée, enclenchée par des processus médiatiques auxquels nous réagissons. Et elle mérite que nous l’interrogions pour ne pas en devenir les marionnettes. Simplement pour en être dignes.

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enfant échoué sur une plage au large de la Turquie, Nilüfer Demir

On ne peut qu’espérer que les cris et les larmes des enfants parqués aux frontières des États-Unis fassent résonner ceux qui n’ont pas eu la chance de se faire entendre : les milliers de cris avalés par les mers sur les route de l’Europe de tous ceux qui sont tous devenus des enfants dès lors qu’ils ont essayé de renaître. Car chez nous se jouent depuis des années des drames, moins spectaculaires car plus silencieux.

En Europe : autres méthodes, mêmes enjeux  

Dix jours à peine avant le tollé d’émotion suscité par les images des enfants migrants aux USA, le bateau l’Aquarius contenant 629 migrants se voyait interdit l’entrée par les autorités italiennes et maltaises. Alors que le président de l’Assemblée de Corse ouvrait les portes de l’île de beauté, le gouvernement français fit une prouesse d’esquive digne de la citation :

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Espoir d’une nouvelle vie, Warren Richardson

« La question du flux migratoire est un défi pour l’Europe, et cette question doit être abordée dans le cadre européen et qu’elle passe en France par une politique équilibrée qui consiste d’abord à traiter avec les pays d’origine de ces migrations les conditions de départ et les conditions d’accompagnement au développement pour éviter ces départs. Elle passe aussi par une politique de contrôle des frontières de l’UE.[3] »

Devant ce refus édulcoré, point de manifestations, point de marches, point d’appel au boycott, point de journalistes en larmes. Bien sûr, il nous manquait les images des 123 mineurs et les 7 femmes enceintes vomissant, crevant de soif, fatigués et affaiblis, tremblant de peur. Leur prison manquait de barbelés, elle n’avait que les 275 000 km2 bleus de la mer Tyrrhénienne. Aucun micro pour enregistrer les cris des enfants. Nous ne saurons jamais comment sonne une angoisse longue de sept jours et sept nuits.

 

Suite à des critiques au sein de la majorité, la France propose maintenant d’accueillir une partie des migrants aujourd’hui en Espagne. Élan de générosité, ou calcul politique comme celui de Trump signant un décret pour empêcher la séparation des familles ? Certes, nous n’avons pas eu un Premier Ministre lançant un chiudiamo i porti  (fermons les ports). Nous avons simplement donné 3 milliards d’euros à la Turquie pour ne pas que les migrants arrivent en Europe.

Chez nous, ce ne sont pas les déclarations hystériques d’un chef d’État, ou la veste taguée de la Première Dame qui posent question : c’est le silence. Celui de nos politiques, et sans doute aussi, le nôtre.

L’horreur naît dans notre quotidien, est élevée par les circonstances, et grandit dans notre indifférence

La question des flux migratoires est complexe et prétendre qu’il y aurait à choisir entre accueillir et repousser, entre ouvrir et fermer, serait ridicule. Mais si nous avons la capacité de lever les boucliers derrière nos écrans quand tous les ingrédients d’une vague d’émotion médiatique sont là, pourquoi ne pas le faire pour des situations qui se passent à nos portes ?

abandon4Ce qu’il se passe aux États-Unis, nous pouvons toujours le regarder de loin et nous dire qu’ils sont fous, que ce pays n’est décidément plus une démocratie. Mais nous pouvons aussi prêter l’oreille à ce qui fait écho à nos propres comportements. Car l’horreur naît dans notre quotidien, est élevée par les circonstances, et grandit dans notre indifférence.

Elle commence quand nous parlons de gens comme d’une masse. De quoi parlons-nous quand nous évoquons le problème des migrants ? Parlons-nous de médecins, d’ingénieurs bien établis dans leurs pays qui fuient la guerre, parlons-nous de journalistes ou de cadres menacés par un régime, parlons-nous de minorités fuyant les persécutions, de jeunes hommes cherchant à se sortir d’une misère trop pâle pour intéresser nos caméras ?

Elle commence quand me demande si je suis sûre d’être seulement française avec la tête que j’aie, moi qui suis née en France, qui ai mes souvenirs de jeu au parc Brassens, découvert ce que devait être ma vie à la rencontre de Baudelaire et de Zola, qui ai fréquenté les grandes insitutions parisiennes et ses hameaux les plus reculés de ce qu’on appelle La France profonde.

Elle commence dès que quelqu’un investi d’un pouvoir, fût-il minime, brandit une règle à l’encontre de tout bon sens. Dès que cette règle piétine des enjeux humains, de santé et de bien-être fondamentaux. Oui, dès que l’administration refait faire trois fois sa photo de pièce d’identitié à une personne en fauteuil roulant qui souffre d’une maladie l’empêchant de lever la tête, dès qu’un chauffeur de bus qu’il vient d’arrêter à un feu rouge laisse résolument sa porte fermée à une femme chargée de courses tenant un enfant à bout de bras, dès qu’un patron de café refuse le toit de sa terrasse à une personne n’ayant pas les moyens de se payer un café mais voulant s’abriter d’une trombe d’eau, nous sommes déjà dans le même geste que celui de Donald Trump défendant l’application de la loi.

L’application d’une règle au mépris de tout bon sens, l’association de l’identité française d’après des traits physiques, la confusion de situations distinctes en une masse informe, voilà déjà quelques ingrédients nécessaires à créer le genre d’aberration que nous observons actuellement de l’autre côté de l’Atlantique. Une aberration qui pourrait bien n’être qu’une cousine à peine éloignée de celle qui s’affaire à nos frontières.

 

[1] 3’03 https://www.youtube.com/watch?v=k7lEt_Yr6-w Déjà en 2015, il déclarait : « They are not sending you, they’re not sending you. They’re sending people that have lots of problems and they are bringing their problems to us. They are bringing drugs, they are bringing crime, they’re rapists. »

[2] PBSO News Hour

https://www.youtube.com/watch?v=UCxbJFUoqFs

[3] http://www.lalibre.be/actu/international/la-touche-d-humour-maladroite-entre-edouard-philippe-et-charles-michel-au-sujet-de-l-aquarius-5b1f8e365532a296886a5fe4

 [:en]Images of migrants’ children been separated from their parents at the Mexican Border lead to calls of boycotting USA, sending postal cards to the White House, complaining to state’s representatives, donating to American Civil Liberties Union. People feel sincerely and rightly ashamed, outraged and angry. UNO made a declaration, citizens are walking, congressmen speak, psychologists warn of the trauma for the kids, journalists crying on air. Something here has been revived. Something that goes beyond ideologies, social class and cultural boundaries. In the middle of the emotional wave, no doubt we are on the good side. The bad guys are those who work for this inhuman, cynical and cruel administration who deprives those people of their humanity. In Europe too, people are moved by what is going on in America. And yet, shouldn’t we look at our own frontiers, where for decades, hundreds of people are risking their lives to give their children a chance ? 

Order ! Order !

People are used to watch horrors on the news. And yet, black kids been killed in US or native girls disappearing in Canada have not risen such worldwide emotion. Injustice and horror unfortunately have criteria to reach success. Migrant children been separate from their mother appeals to at least three aspects of our cultures : violence against children as the highest step of horror, separation from parents which appeals to the memory of World War II, and the very foundation of the country : the American Dream, and the firm belief that America’s destiny is to spread Good on Earth.

But USA suffers from social, economic and cultural crisis as much as most of the Wester world. In such a context, the ideology of order can flourish. When Jerrold Nadler interrupts the Congress to talk about children been separated from their parents at the Mexican border, voices of people protesting outside can be heard : « Families belong together ! ». The Chairman Mr Gowdy immediately declares « We will be in recess until the capital police restores order ». Meanwhile, the President of the United States declares : « So we want a safe country, and it starts with the borders ».

Restoring order and security has always been the leitmotiv of any society whose identity is shattered, and who turns defiant looks at its borders. Donald Trump is a virtuoso at playing with people’s fears deeply rooted in hundreds of thousands of evolution, as this fear is grounded much deeper than human existence. Our very cousins primates as well as other mammals show similar signs of fear of the stranger.

« They could be murderers and thieves and so much else ». President Trump probably doesn’t realize how right he is. As psychiatrists and associations warn, the trauma these children are experiencing right now will have consequences on their adult lives, and will significantly alter their mental health, psychological composure. That coupled with their handicap of not been a Wasp, seems like the perfect cocktail to reach criminality. Donald Trump is actually himself creating the conditions of what he calls much else.

The power of images

This is not a sudden story that came out yesterday. Between April and June 2018, 2300 children from Central America have been separated from their families. People living close to the frontier and agents have witnesses something occasional become common. Criminal and administrative centers have been holding thousands of migrants for a long time. What was missing to make people aware were images. Pictures are necessary to put some reality behind the words administrative detention. Recordings of children crying were necessary to understand what people with children at the borders could mean. And that children are crying, even when they stay with their parents. The little girl that John Moore photographed has not been separated from her mom. But she became a symbol. This picture isn’t a reporter’s work, it became and artistic work. It deals with the truth of a human condition rather than with the accuracy of facts.

Seems like misery has to be shown to lead people to outrage. We need the picture of a Syrian child on the beach. We need something beautiful in its horror, something quick and powerful to share on social medias, to dislike, share and post sad emoticons. Experts making reports, reporters making documentaries, writers writing books after months and years of research, all this is just another evening entertainment. We read, we watch, we think it’s terrible, and we go back to our lives. But one single picture can make us outraged. Good for the kids on these pictures. Too bad for the thousands that will never be seen.

Now people are calling for boycotts of products coming from US. No one is calling for boycott of Democratic Republic of Congo, where children work all day in mines to get cobalt and other ores to produce our electronic devices or the diamonds on our wedding rings. Nobody calls for the boycott of products from Argentina where children are born with hair on the whole body and heavy mental disorders because they live so close to Monsanto corn fields that we buy for our cattle. No boycott for the children of Indonesia whose villages are burnt to grow more palm trees that we desperately need for our Nutella. No. It would be too complex to identify all the people responsible for these terrible situations : industrial companies, local managers, grocery stores who sell these products and… oh yes… consumers who buy them. It is so much easier to have this caricatural target of one man we can paint him a Hitler moustache and draw a kid separated from his mother. Donald Trump is the perfect candidate to hide from our responsibilities and pretend we are all the good guys.

Our outrage about migrant children been separated from their families is legitimate, and at the same time, mass-produced, selective and cultural. Not only does it say something about this critical situation, but also about ourselves. If we don’t want to be the emotional puppets of news and medias, we have to be conscient of the processes by which we react to some events and not to others.

Until then, let’s just hope that the cries and tears of these children at the Mexican border will make more audible the ones which, for decades now, at the borders of Europe, have been singing a drama less spectacular, but nonetheless as horrifying.[:es]Appels au boycott, aux cartes postales à envoyer à la Maison Blanche, à contacter les représentants de chaque État, à faire des dons à ACLU (American Civil Liberties Union), les réactions à la séparation des enfants de migrants de leurs parents à la frontière états-unienne sont unanimes et nombreuses. Indignation, honte, colère, sincères et légitimes. Déclarations de l’ONU, marches de citoyens, parole arrachée par des membres du Congrès, avertissements de psychologues, journalistes ne pouvant contenir leurs larmes… Quelque chose qui dépasse les clivages idéologiques et les catégories sociales a été rallumé. Dans ce flot émotif et indigné, aucun doute possible : nous sommes du bon côté de la barrière. Derrière, une administration inhumaine, cynique et cruelle, ôtant aux migrants leur humanité, dont un fou à perruque blonde tire les ficelles. Se pourrait-il que cet événement nous interroge malgré tout sur notre position envers ceux qui, à nos frontières, risquent leur vie pour offrir à leurs enfants une chance de grandir loin de la violence ?

De l’ordre avant toute chose

Si cet épisode bouleverse autant la société américaine, c’est parce qu’il touche à ce qui est le plus sacré dans la culture occidentale et particulièrement aux États-Unis : les enfants. Mais aussi parce qu’il interroge ce qu’est la nation américaine : un pays bâti sur le rêve de gens qui quittent leur pays à la recherche du Rêve Américain, et sur la croyance bien amarrée des Américains d’être le peuple porteur du Bien.

Mais avec la brutalité des crises sociales, économiques et culturelles, l’idéologie de l’ordre à restaurer à de quoi fleurir. Lorsque le représentant Jerrold Nadler interrompt une séance au Congrès pour dénoncer la séparation des enfants de leurs parents à la frontière mexicaine, le président de l’assemblée souhaite enchaîner. Un cri de foule se fait alors entendre : « Families belong together ! ». Le président déclare alors « We will be in recess until the capital police restores order ». Pendant ce temps, le Président des États-Unis déclare « So we want a safe country, and it starts with the borders. » Restaurer l’ordre et la sécurité, voilà qui répond à la peur qu’ont toujours suscitée ceux qui affluent aux portes d’un territoire, de tout temps et sur tous les continents. Donald Trump sait jouer sur ces peurs ancrées dans notre comportement de primates et de mammifères : « They could be murderers and thieves and so much else[1] » Il ne croit pas si bien dire. Car les associations et les spécialistes le soulignent : le traumatisme vécu par ces enfants aura des conséquences sur leur vie, et augmentera leurs chances d’instabilité psychologique, condition idéale avec l’exclusion pour mener au crime. Much else, c’est peut-être bien Donald Trump qui est en train de le fabriquer.

 

La force des images

Depuis le mois d’avril, 2300 enfants venant de pays d’Amérique centrale ont été séparés de leurs familles[2]. Pour les habitants des villes frontières et les agents frontaliers, cela fait plusieurs semaines que ce qui arrivait occasionnellement est devenu la norme. Et bien plus longtemps que les migrants sont maintenus « en cage » dans des centres criminels ou administratifs. Mais il a fallu des images pour comprendre qu’une détention signifie enfermer des gens. Il a fallu des enregistrements sonores et d’autres images encore pour comprendre que les enfants pleurent, qu’ils soient séparés ou non de leurs parents. En l’occurrence, la petite fille de la photo de John Moore pas été séparée de sa mère. Mais elle en est devenue le symbole. C’est que cette photo n’est plus journalistique, elle est artistique. Et que l’art s’occupe de vérité et non de véracité.

John Moore
fillette pleurant pendant que sa mère est fouillée à la frontière des États-Unis. John Moore

Capture d’écran 2018-06-24 à 17.30.21

La misère doit être mise en représentation pour nous toucher. Et bien mise, avec ce qui nous touche le plus : le sort des enfants. Il nous faut la photo qui dit tout, celle d’un enfant échoué sur une plage turque, ou celle d’une petite fille pleurant pendant que sa mère se fait fouiller. Il nous faut de quoi partager sur les réseaux sociaux, et exprimer notre indignation en quelques lignes ou avec un smiley mécontent ou triste. Les rapports des ONG, les papiers des reporters qui mettent en garde avant que tout le monde en parle, les livres de ceux qui sont sur le terrain depuis bien longtemps, n’engendrent pas des levées de bouclier. Ils sont noyés dans le flot d’informations que nous recevons chaque jour du monde. Et pourtant, certaines photos parviennent à susciter nos réactions, et d’autres non. Pourquoi celle-ci et pas celles-là ?

 

Marco Venaschi, National Geographic
fillette née près d’un champ Monsanto en Argentine, Marco Venaschi, National Geographic
jeune garçon travaillant dans une mine au sud-est de la RDC, SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA
jeune garçon travaillant dans une mine au sud-est de la RDC, SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Sans doute qu’il nous faut une origine directe et bien identifiée du fléau. Car pour les enfants congolais descendant dans les mines pour extraire des minéraux que nos États achètent, pour les enfants malformés des champs de Monsanto en Argentine dont nous achetons les produits, ou pour les enfants esclaves des champs d’huile de palme dont les villages sont brûlés pour notre pâte à tartiner, la chaîne de responsabilités est trop longue : exploitants agricoles, entreprises qui les emploient, supermarchés qui achètent les produits… consommateurs qui les achètent pour faire plaisir à leurs enfants ? Alors, point de mouvement de foule, point de marches. À l’opposé, Donald Trump est identifiable, caricatural et spectaculaire. Un candidat idéal pour exercer notre indignation. Notre compassion, aussi légitime soit-elle, n’est pas évidente. Elle est sélective. Fabriquée, suscitée, enclenchée par des processus médiatiques auxquels nous réagissons. Et elle mérite que nous l’interrogions pour ne pas en devenir les marionnettes. Simplement pour en être dignes.

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enfant échoué sur une plage au large de la Turquie, Nilüfer Demir

 

 

On ne peut qu’espérer que les cris et les larmes des enfants parqués aux frontières des États-Unis fassent résonner ceux qui n’ont pas eu la chance de se faire entendre : les milliers de cris avalés par les mers sur les route de l’Europe de tous ceux qui sont tous devenus des enfants dès lors qu’ils ont essayé de renaître. Car chez nous se jouent depuis des années des drames, moins spectaculaires car plus silencieux.

 

 

 

En Europe : autres méthodes, mêmes enjeux  

Dix jours à peine avant le tollé d’émotion suscité par les images des enfants migrants aux USA, le bateau l’Aquarius contenant 629 migrants se voyait interdit l’entrée par les autorités italiennes et maltaises. Alors que le président de l’Assemblée de Corse ouvrait les portes de l’île de beauté, le gouvernement français fit une prouesse d’esquive digne de la citation :

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Espoir d’une nouvelle vie, Warren Richardson

« La question du flux migratoire est un défi pour l’Europe, et cette question doit être abordée dans le cadre européen et qu’elle passe en France par une politique équilibrée qui consiste d’abord à traiter avec les pays d’origine de ces migrations les conditions de départ et les conditions d’accompagnement au développement pour éviter ces départs. Elle passe aussi par une politique de contrôle des frontières de l’UE.[3] »

Devant ce refus édulcoré, point de manifestations, point de marches, point d’appel au boycott, point de journalistes en larmes. Bien sûr, il nous manquait les images des 123 mineurs et les 7 femmes enceintes vomissant, crevant de soif, fatigués et affaiblis, tremblant de peur. Leur prison manquait de barbelés, elle n’avait que les 275 000 km2 bleus de la mer Tyrrhénienne. Aucun micro pour enregistrer les cris des enfants. Nous ne saurons jamais comment sonne une angoisse longue de sept jours et sept nuits.

 

Suite à des critiques au sein de la majorité, la France propose maintenant d’accueillir une partie des migrants aujourd’hui en Espagne. Élan de générosité, ou calcul politique comme celui de Trump signant un décret pour empêcher la séparation des familles ? Certes, nous n’avons pas eu un Premier Ministre lançant un chiudiamo i porti  (fermons les ports). Nous avons simplement donné 3 milliards d’euros à la Turquie pour ne pas que les migrants arrivent en Europe.

Chez nous, ce ne sont pas les déclarations hystériques d’un chef d’État, ou la veste taguée de la Première Dame qui posent question : c’est le silence. Celui de nos politiques, et sans doute aussi, le nôtre.Capture d’écran 2018-06-22 à 20.43.26


L’horreur naît dans notre quotidien, est élevée par les circonstances, et grandit dans notre indifférence

La question des flux migratoires est complexe et prétendre qu’il y aurait à choisir entre accueillir et repousser, entre ouvrir et fermer, serait ridicule. Mais si nous avons la capacité de lever les boucliers derrière nos écrans quand tous les ingrédients d’une vague d’émotion médiatique sont là, pourquoi ne pas le faire pour des situations qui se passent à nos portes ?

abandon4Ce qu’il se passe aux États-Unis, nous pouvons toujours le regarder de loin et nous dire qu’ils sont fous, que ce pays n’est décidément plus une démocratie. Mais nous pouvons aussi prêter l’oreille à ce qui fait écho à nos propres comportements. Car l’horreur naît dans notre quotidien, est élevée par les circonstances, et grandit dans notre indifférence.

Elle commence quand nous parlons de gens comme d’une masse. De quoi parlons-nous quand nous évoquons le problème des migrants ? Parlons-nous de médecins, d’ingénieurs bien établis dans leurs pays qui fuient la guerre, parlons-nous de journalistes ou de cadres menacés par un régime, parlons-nous de minorités fuyant les persécutions, de jeunes hommes cherchant à se sortir d’une misère trop pâle pour intéresser nos caméras ?

Elle commence quand me demande si je suis sûre d’être seulement française avec la tête que j’aie, moi qui suis née en France, qui ai mes souvenirs de jeu au parc Brassens, découvert ce que devait être ma vie à la rencontre de Baudelaire et de Zola, qui ai fréquenté les grandes insitutions parisiennes et ses hameaux les plus reculés de ce qu’on appelle La France profonde.

Elle commence dès que quelqu’un investi d’un pouvoir, fût-il minime, brandit une règle à l’encontre de tout bon sens. Dès que cette règle piétine des enjeux humains, de santé et de bien-être fondamentaux. Oui, dès que l’administration refait faire trois fois sa photo de pièce d’identitié à une personne en fauteuil roulant qui souffre d’une maladie l’empêchant de lever la tête, dès qu’un chauffeur de bus qu’il vient d’arrêter à un feu rouge laisse résolument sa porte fermée à une femme chargée de courses tenant un enfant à bout de bras, dès qu’un patron de café refuse le toit de sa terrasse à une personne n’ayant pas les moyens de se payer un café mais voulant s’abriter d’une trombe d’eau, nous sommes déjà dans le même geste que celui de Donald Trump défendant l’application de la loi.

L’application d’une règle au mépris de tout bon sens, l’association de l’identité française d’après des traits physiques, la confusion de situations distinctes en une masse informe, voilà déjà quelques ingrédients nécessaires à créer le genre d’aberration que nous observons actuellement de l’autre côté de l’Atlantique. Une aberration qui pourrait bien n’être qu’une cousine à peine éloignée de celle qui s’affaire à nos frontières.

Sarah Roubato a publié :

livre sarahCliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur ou commandez-le dans n’importe quelle librairie

 

 

 

 

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[1] 3’03 https://www.youtube.com/watch?v=k7lEt_Yr6-w Déjà en 2015, il déclarait : « They are not sending you, they’re not sending you. They’re sending people that have lots of problems and they are bringing their problems to us. They are bringing drugs, they are bringing crime, they’re rapists. »

[2] PBSO News Hour

https://www.youtube.com/watch?v=UCxbJFUoqFs

[3] http://www.lalibre.be/actu/international/la-touche-d-humour-maladroite-entre-edouard-philippe-et-charles-michel-au-sujet-de-l-aquarius-5b1f8e365532a296886a5fe4

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