[:fr]
I.
Quand les fondations sur lesquelles reposent l’organisation du monde se fissurent, chaque individu est en droit d’en questionner les fondements, et ce qu’elle tient pour des vérités indépassables. Car par ces fissures sombrent déjà les plus fragiles mais tôt ou tard, l’ensemble des populations.
Ce qui nous arrive, nous avons du mal à le nommer. Mais chacun sent que nous nous dirigeons vers un état du monde qui ne sera pas supportable.
Cette crise nous met face aux limites d’un système mondial, aux échecs de nos gouvernements et face à nos modes de vie. Aujourd’hui les inégalités se révèlent sous une lumière impitoyable.
Nous sommes devenus à la fois victimes, bénéficiaires, outils et commanditaires d’un rapport à la vie, à nos besoins, à nos loisirs, au savoir, ou encore au soin basé sur une satisfaction immédiate et éphémère, vouée à se renouveler le plus rapidement possible et à nourrir la courbe exponentielle des profits de marchés dérégulés.
Nous nous sommes laissés piéger dans un état de dépendance matérielle, économique, énergétique, intellectuelle et émotionnelle à laquelle nous consentons, et nous avons renoncé à croire que nous pourrions le changer.
II.
Mais au cours de son histoire, l’être humain a su tracer une ligne entre l’acceptable et l’inacceptable et a démontré qu’aucun état des choses n’est inexorable. Pour tracer cette ligne, il n’y a pas de bon moment ni de bonne manière. Elle apparaît sous la poussée d’une nécessité absolue. Car l’accepter ou l’ignorer, c’est survivre ou disparaître.
Nous avons trop longtemps préféré nous accommoder des souffrances d’un monde que nous connaissons, plutôt que risquer les incertitudes d’un changement nécessaire.
Nous ne pouvons pas regarder la crise actuelle par la fenêtre, en espérant retourner rapidement à ce que nous appelons la vie normale. Nous l’avons déjà fait tant de fois.
Et pourtant, que faire ? Comment se dresser contre ce qui nourrit toutes les grandes forces de ce monde et qui constitue la norme pour la plupart de nos contemporains ? Dénoncer, expliquer, donner à voir, analyser ? Nous savons déjà. À l’heure de l’information, le savoir seul ne mène plus à la raison. L’idéal des Lumières a avorté. Marcher, revendiquer, signer des pétitions ? Beaucoup de bruit pour si peu de changement.
Nous savons que l’heure n’est plus aux petits gestes de chacun. Mais les individus que nous sommes devenus sont-ils encore capables de penser un commun et de s’organiser pour le faire advenir ?
Le grand élan nécessaire ne peut venir que d’individus ouverts à une nouvelle forme de conscience, capables d’énoncer les principes sur lesquels ils veulent réorienter leur vie, de les appliquer avec exigence, de les défendre avec fermeté et de les transmettre avec conviction.
III.
Mon droit au bonheur ne saurait, à aucun moment, reposer sur la destruction du vivant ou l’atteinte à la dignité humaine. Ma liberté individuelle reste l’un des plus précieux lègues des combats passés, mais elle ne pourra plus être l’alibi qui justifie ma participation à la destruction des équilibres du monde.
J’aspire à un mode de vie qui me permette d’habiter le temps, d’être là pour mes proches, de trouver du sens à mon travail, de m’ancrer dans mon voisinage et de restaurer mon lien au vivant.
J’aspire à une société qui considère les anciens et les enfants comme les deux pôles qui la tiennent et non comme ses éléments passifs.
Je chercherai des manières de me nourrir, de me déplacer, d’éduquer, de me divertir, de m’informer ou encore de gouverner qui respectent la dignité de l’humain et qui préservent le vivant. J’encouragerai au mieux de mes capacités ceux qui déjà y travaillent.
Je chercherai parmi ceux qui expriment le monde, ceux qui me feront voir le réel dans sa complexité, qui nourriront mon imaginaire, et qui me donneront des outils pour distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas.
J’encouragerai une utilisation des nouvelles technologies qui n’efface pas la présence aux autres ni à ce qui m’entoure.
Je veillerai à ce que soient préservées dans chaque aspect de ma vie la diversité et la complémentarité des formes de vie, des opinions et des expressions dans le respect du droit.
J’exigerai des responsables politiques, que j’approuve ou non, qu’ils consacrent leurs mandats à trouver les moyens de préserver le vivant, à nous assurer le plus d’autonomie possible et à respecter toutes les professions essentielles à l’harmonie sociale. Qu’ils puissent envisager avec nous de nouvelles formes de gouvernance pour que les citoyens puissent être pleinement intégrés à l’exercice politique.
IV.
Ces principes ne sont pas de lointains idéaux. Ils forment la boussole qui désormais oriente ma vie. Ils me rendent un pouvoir qui m’avait été confisqué : celui de décider au service de quoi je mets mon temps et mon travail. Car je l’ai compris, chaque geste que je fais et que je ne fais pas, agit sur le monde.
Je sais que ces principes exigeront que je secoue mon confort, mes habitudes, que je recalibre mes priorités et que j’interroge mes certitudes. Que j’envisage ce qui semblait impossible, ou bien pour les autres. Je le ferai, car je sais que l’avenir en dépend.
Pour ce qui ne dépendrait pas de mes choix personnels, j’exigerai que ceux qui peuvent agir le fassent, qu’il s’agisse de ma famille, de mes voisins, de mes collègues, de mon employeur, de mes formateurs ou de mes représentants.
En énonçant ces principes et en m’engageant à les suivre, je gratte à nouveau l’allumette d’une conscience volée, celle d’appartenir à l’humanité et au vivant.
V.
Qu’à partir de maintenant, nous nous engagions à jeter les bases de nouvelles formes d’organisation sociale.
Cherchons à faire ce qui est efficace pour ce qui nous dépasse, plutôt que ce qui nous soulage et ne change rien. Soyons prêts à accueillir un nouveau rapport entre les individus, où la liberté de chacun n’efface pas la conscience du commun.
Que nous puissions à nouveau dire que l’avenir pourrait être meilleur que le présent, et ainsi offrir aux générations futures, à l’humanité et à tout le vivant la possibilité d’un autre monde.
Et que nul repos ne soit possible jusqu’à ce que cela soit accompli.
Ce texte a été originellement écrit en anglais. Cliquez ici pour accéder à la version anglophone.
[:en]
I.
When the foundations upon which a world system stands face an unprecedented crisis and shows fissures through which the fragile have already fallen, but which will surely engulf all sooner or later, every individual is bound to question the very roots of that system and what it holds as undisputable truths.
Although we cannot quite name nor the cause nor the solution, we all feel that we are driven into the unbearable state of a new world. Although its direct cause is something that is not human, the limits of our all-too-human organizations, governmental failures, and responsibility for our ways of life, loom up before our very eyes.
This is a world in which each individual has become the victim, the beneficiary, the tool and the silent partner of mass consumerism, meaning a relationship to life, needs, leisures, knowledge or care reduced to an immediate and ephemeral satisfaction, to be renewed as quickly as possible so it can feed/stoke the exponential growth of profit. We have so internalized this way of being that we find no other tongue in which to speak our aspirations for happiness or prosperity.
Restless and ever-growing competition within all spheres of human activity has increased inequality and encouraged an unacceptable treatment of both humans and other living beings. What threatens each and every one of us today shows these inequalities in clear/crude light and is offering only a temporary and artificial relief to nature.
We have become trapped in a state of material, economical, energetical, intellectual and emotional dependency to which we have consented. And we have deserted the faith in our ability to change it.
II.
Yet in the course of history, humans have risen to the challenge of drawing a line between the acceptable and the unacceptable. We have shaped societies and personal conduct to new principles. And we have shown that no order of things is unchangeable.
There is no right way or time to make determinations of change. Change is spurred on by necessity, and by the one and only choice between survival and extinction.
We cannot stand aside from the crisis now facing our world, hoping from our window to soon “go back to normal”.
I will not.
Yet what shall I do? How can I invalidate what most of my fellow-citizens take to be high truths? How can I combat the underpinnings of the most powerful forces of this world? All I can do is acknowledge the limitations of the beliefs on which my world is founded, recognize my own responsibility, state new principles by which I ought to live, then act on and defend them.
I shall aspire to a happiness that shall not lie on the destruction life or human dignity. Thus I shall set the limits of my individual freedom. Though cherish freedom I do, as a most valuable legacy of past struggles. But I know how it has become an excuse to ravage life and trample down human dignity.
I shall not make of my life a puppet act set to the credo, Work to earn the money that will allow you to buy things and rest from work.
I shall breathe time, find meaning in my work, cherish moments with beloved ones, ground myself in neighbourhood, and cultivate my connections to nature.
I shall see children and elders as cornerstones and pillars of our society, and not its passive elements.
I shall search out ways to eat, move, shelter, educate, enjoy, inform, and govern, which respect human dignity and nature. And I shall support all who are already working this way.
I shall seek in reading and listening to those who think and express the world, tools to redefine what is and what is not essential, to distinguish what is acceptable from what is not.
Of policymakers and administrators, I shall demand ways of pursuing human activities that do not destroy nature. I shall require that they protect autonomy and respect all professions essential to our survival in social harmony. I shall ask for other forms of governance in which citizens become active.
III.
These principles will not remain remote ideals but shall become the moral compass by which I govern all aspects of my life, both high and ordinary. They shall empower me to decide on the world that I wish to inhabit and how I shall contribute to it. For I know now that every single thing I do, and everything I do not, shapes the world.
I am aware that these principles will demand that I thoroughly rethink my comforts and my habits. They will force me to question what I take to be self-evident and recast the order of my priorities. All this I stand ready to do. The future depends on it.
For what does not flow directly from my personal choices, I will still bear responsibility. I will demand, with the strength of all my conviction, that those who have the power to take action do so, be they my family, neighbors, colleagues, employers, teachers, or political representatives.
In stating these principles, I reclaim my awareness, stolen from me, of belonging to something larger than myself, of being at one with humanity and the community of living things and I reaffirm all my rights and duties arising from this state.
IV.
Without denying the specificity of individual affiliations, sense of belonging, culture, language, or community of faith or conviction we all belong to the one community of the living, and hence have equal rights to healthy food, pure water, decent housing, healthcare and dignity.
Let us create new social organizations that do not compromise human dignity or the natural world, while respecting cultural specificities. Let us stand ready to embrace a new relationship to each other wherein individual freedom no longer quashes the common good.
Let us have, once again, the right to say that tomorrow shall be a better day, and so pass on to a new generation, to humankind, and to life itself our right to another world.
And let us not rest until this task is completed.

